L'EMBARQUEMENT
Une cinquantaine de noms furent appelés; à peine si ces premiers désignés pour la déportation eurent le temps d'aller rassembler dans les casemates vêtements, linge et menus objets. Presque tous étaient de pauvres gens qui ne possédaient rien ou peu de chose. Je fus le seul qui eût une petite valise de cuir avec un sac de livres : aussi semblai-je un personnage.
Le directeur, à la tête de ses geôliers, nous rappela dans la cour de la prison de Saint- Martin-de-Ré; et nous fit mettre en rangs; puis une compagnie de soldats encadra les
prisonniers et par une porte latérale ouverte au flanc des fortifications les mena durant cent mètres jusqu'au môle de la citadelle.
Quelques habitants de l'île de Ré assistaient à notre embarquement. Leur curiosité ne dénotait point de malveillance et en quittant la terre de France, j'eus plaisir à voir des visages qui n'étaient pas de geôliers, de policiers et de gendarmes. Mon regard alla à une jeune femme, tout de noir vêtue, dont les yeux s'étaient fixés sur moi avec une expression de mélancolique douceur. Sans doute, elle avait pitié de ma jeunesse. Quand le canot qui nous portait par dizaines à bord de l'aviso le Travailler fut au large, je me détournai pour la regarder encore. Elle agita son mouchoir et je sentis sur ses lèvres le mot : « Au revoir! » Je n'ai jamais revu cette amie inconnue.
Le 1" mai 1872;,àmidi, le soleil égayait à le pont du Travailleur qui filait vers la rade de Rochefort. Depuis un mois, j'avais vingt ans. Le changement de prison, la nouveauté d'un voyage lointain prêtaient aux mirages de mon imagination.
Cependant le bateau voguait depuis trois heures et si nous connaissions notre destina-
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lion, nous ne savions pas où nous serions transbordés sur un navire au long cours. Vers le milieu de l'après-midi, la magie de la lumière cessa, le ciel se voila de grisaille et la pluie tomba dru. On nous mit à l'abri dans l'entrepont trop étroit pour contenir autant de monde et oh nous fûmes entassés. Mouillés, serrés, secoués par la mer devenue grosse, nous attendions en silence. Enfin, vers quatre heures, le Travailleur stoppa, et une voix commanda :
— « Faites monter les condamnés sur le pont! »
Sous le ciel bas et brumeux traversé par les rafales de pluie, dans les balancements d'une forte houle, à une encablure de l'aviso, la Danaé nous apparut, masse haute et sombre, d'une élévation disproportionnée avec sa longueur, antique frégate de bois à une batterie, qu'on avait rehaussée d'un étage, pour l'approprier au transport des forçats en Nouvelle-Calédonie. Le navire de guerre était devenu prison flottante, ponton voyageur jouet du tangage et du roulis.
Nous voici dans le canot de l'aviso, qui fait la navette pour nous transborder sur la frégate dont, par la grosse mer, l'abord n'est pas
aisé. Il faut, au péril d'être brisé, que la barque choisisse, pour accoster, le moment oii le navire s'incline au roulis de son côté, et qu'en même temps, le passager s'accrocheàréclielle pendue le long du bord et s'élance sur les échelons. En ce saut, la valise et le sac en mains, j'ai été bousculé par un paquet d'eau et, transi, je monte les degrés. De ce que j'endurai cette fin de journée, et bien d'autres jours ensuite^, l'impression resta. Quand on a passé sur la Danaé, rien ne peut plus faire mal ensuite ; l'épreuve est décisive et fortifiante.
— « Allons! dépêchez-vous et plus vite que ça ! » crie une voix rude, et sur le pont, entre deux rangées de soldats, j'entre dans un carré tendu de filets d'abordage, entouré de mate- dj lots le sabre au clair ou le pistolet au poing. A l'un des angles de cette muraille flottante s'ouvre la gueule d'un canon oii veille un canonnier. Au centre, une vingtaine de mes compagnons nus, mais nus comme la main, grelottent au vent et à la pluie. On leur a enlevé vêlements et linge pour une /oi^///e minutieuse et qui dure.
— (( Déshabillez-vous », ordonne le capitaine d'armes du bord, maître à la cérémonie. ,