‹ Mémoires d'un jeune hommeChapitre 35 sur 54 · L'EMBARQUEMENT · texte numérisé non relu

L'EMBARQUEMENT

Et comme j'hésite :

— a Obéissez ou je vous fais mettre aux fers et déshabiller de force. »

Après lout, pourquoi résister et ne pas partager le sort de tous mes camarades? Je me dépouille de tout vêtement.

Cependant l'officier de quart, nin enseigne de vaisseau, restait éloigné de cette scène pitoyable et grotesque. Impatienté, il s'approche et dit sècbement au capitaine d'armes :

— « C'est écœurant à la fin, en voilà assez; laissez ces malheureux descendre dans la batterie. »

— « Je vous demande pardon, monsieur Ingouf, mais j'ai des ordres formels du commandant et suis obligé de les exécuter », répond l'homme de police du bord.

L'officier ne réplique point et il se détourne du fâcheux spectacle. Pourtant sa parole a adouci l'humiliant traitement : nous sommes réconfortés de sentir près de nous un homme capable de compassion.

Des mains de garde-chiourme nous ont palpés, ont visité nos poches, jusqu'aux coutures des habits et du hnge, ôtant les couteaux, armes possibles de révolte, les allumettes, instruments d'incendie, le tabac, dou-

ceur suspecle. Les lettres de famille, d'amis fidèles déjà lues à chaque guichet de prison, ont été enlevées et nos misérables gardiens se communiquent les chers témoignages d'affection et en font gorge chaude. Enfin les habits, le linge fouillés sont rejelés en paquet dans le carré et chacun de chercher au tas son gilet, sa chemise, son paletot, son pantalon. Nous sommes vite revêtus et par l'un des côtés du filet entr'ouvert, entre deux haies de soldats nous défilons un à un sur les échelons de la batterie, jusqu'à notre prison.

De chaque côté de l'entrepont règne un parallélogramme d'énormes barreaux de fer d'environ trois mètres cinquante de large, de vingt mètres de long et d'un mètre quatre- vingtdix de haut; c'est exactement en plus long et en moins haut, laçage des fauves du Jardin des Plantes de Paris. A l'extrémité, enfilant toute la cage, allonge son cou contre les barreaux un canon dont chaque matin sera changée ostensiblement la boîte à mitraille. Deux sentinelles, baïonnette au fusil chargé, sont de faction devant la cage : l'une garde la porte de fer qui y donne accès, l'autre circule dans la cursive, étroit couloir entre les barreaux et les sabords du navire. Telle est la

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forme de prison roulanle la plus commode qu'on ait trouvée pour le transport des forçats aux colonies loinlaines. Pourquoi n'y eût-on pas placé les odieux vaincus d'une guerre civile? Etait-il possible de déporter dans d'autres conditions plusieurs milliers d'hommes? Mais l'aspect de cette cage m'émut singulièrement et j'en fus consterné. J'y devais passer cinq mois, cent cinquanle-Irois jours, et, durant la première heure, je perdis courage et me sentis faible, abattu, bien malheureux. La tête contre les barreaux, les yeux tendus vers la terre, songeant à tout ce que j'aimais, à ma pauvre maman inconsolable, à ma vie brisée, à la prison sans fin, à l'abominable ergastule^ — les grosses larmes que je ne pus refouler m'inondèrent la joue, et la nuit, sur la toile dure, dans rinsomnie du hamac, quand j'entendis lever l'ancre et que la Danaé se mit en route, il se fit dans ma poitrine un grand déchirement, et je pleurai encore.

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