‹ Mémoires d'un jeune hommeChapitre 36 sur 54 · CHAPITRE IT · texte numérisé non relu

CHAPITRE IT

LA DANAE

A la porte de la cage étail pratiqué un guichet par l'ouverture duquel les surveillants passaient la nourriture aux déportés dans des baquets de bois cerclés de fer. Le^ plais-, c'est le nom de ces récipients, ne différaient pas sensiblement des auges oii j'avais vu, à la campagne, donner la pâtée aux porcs. Mais pouvait-on user de vaisselle de faïence, brisée au premier coup de mer. Aussi bien le commandant de la Danaé avait tenu à ne point adoucir notre traitement réglé sur celui des forçats.

La nourriture se composait d'un gobelet de café au lever, d'un quart de vin, d'une petite portion de viande et d'un morceau de pain à dix heures, enfin, à six heures d'une

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soupe de légumes secs, fayots ou gourganes. Celaient les vivres du matelot à bord, diminués du quart de vin du soir et de la ration de tatia du malin. Une telle alimenlation suffisait tout jusle à des hommes valides au cours d'une dure et longue traversée, mais combien de terriens, d'ouvriers et de paysans auxquels le travail pénible ne gagne pas pareil régime !

Les <( encagés » étaient répartis par escouade de dix, ayant désigné un chef de plat, lequel à l'heure du repas allait chercher le baquet au guichet et le portait à ses camarades. Une taquinerie méchante avait privé chacun des ustensiles, gobelets, assiettes de fer-blanc, couteaux qu'il rapportait de ses prisons respectives. L'unique gobelet maintenant affecté à dix hommes nous obligeait de boire à tour de rôle et d'un trait la ration de café ou de vin. Faute de couteau, il fallut aux premiers repas déchiqueter en dix parts le morceau de viande fraîche ou d'endaubage à l'aide d'une des cuillères libéralement distribuées à chaque convive. Nécessité rend industrieux et nous eûmes assez vile fait de donner du tranchant à la cuillère en la frottant contre les barreaux de fer de la cage.

Ainsi la viande put être assez proprement divisée. Mais, pour éviter toute discussion à propos de la qualité et de la grosseur des portions, elles furent tirées au sort. L'un des intéressés tourne le dos au plat : <( Pour qui celle-ci? interroge le chef en désignant une part : « Pour un tel! » et ainsi de suite jusqu'au bout.

Au repas de six heures, le dizenier dépose sur le plancher le baquet de soupe aux haricots, aux pois secs autour duquel s'accroupissent les hommes du plat^ qui, successivement, plongent la cuillère dans le brouet et la portent à leur bouche, d'un geste régulier. Plusieurs des commensaux sont tout à fait sales et grossiers : leurs mains ne sont pas lavées et ils se fourrent dans le nez un doigt qu'ils approchent ensuile du plat. Nul n'y prend garde ; pour presque tous, le moment est propice aux plaisanteries qui égayent forl le cercle : l'un hoqueté bruyamment à la joie générale; l'autre empuantit l'air de relents stercoraires, thème d'exclamations facétieuses et d'échange de gros mots.

Le premier soir, je n'avais nulle envie de manger et le lendemain la répugnance du nouveau régime m'ôte l'appétit ; à peine

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grignoté-je un polit morceau de biscuit; mais le jour suivant, au malin, je me réveille avec une telle faim que je ne ferai plus le délicat devant la pitance et les convives.

Parmi la dizaine de mon plat se trouvait un grand gaillard d'une quaran laine d'années nommé Gentelard, lype achevé de la gouape parisienne. Déménageur de son métier, il connaissait sa force et fut de prime abord grossier, brutal, menaçant envers tous. Son allure, ses malpropretés m'inspirèrent tout de suite une profonde répulsion. Les jours précédents, il avait fait main basse sur ma part.de nourriture sans demander mon assentiment; mais, ce matin-là, comme je m'approchais pour recevoir mon gobelet de café, il le prit et l'avala d'un trait.

— « Vous n'êtes pas gêné, Gentelard, lui dis-je, et vous ne pensez pas continuer à gober double ration en me privant de la mienne? »

Il ricana et haussa les épaules! A dix heures, au déjeuuer, quand mon nom fut appelé, il s'empara encore de ma pari. Il était debout et tenait sur son pain en équilibre les deux morceaux d'endaubage chantonnant crânemenl: «Au bon populoàse caler lesjoues, au petit bourgeois à se serrer le ventre»,

et il me frôla le visage avec son coude. Mais soudainement «. le petit bourgeois » se dressa en face du mauvais drôle et d'un coup de poing, quel beau coup de poing lancé en pleine face, bouscula l'homme, le pain et la viande qui tombèrent pêle-mêle. Puis une semelle solide martelait les côtes de Gentelard jusqu'à ce qu'il eût murmuré : « J'en ai assez ! »

Aux pires situations, il est encore des atténuations : j'aurais pu être maltraité par cette brute, et je l'avais rossée. La nature m'avait accordé des membres alertes, un corps solide, vigoureux, adroit aux exercices physiques. Mais ce pugilat n'était-il pas humiliant et douloureux? Quel surcroît de peine d'être réduit, comme chien dévorant, dans une cage de fer, sous les yeux de nos geôliers, à disputer un morceau de viande à l'avidité d'un de mes compagnons de malheur!

Les trois cents déportés que la Danaé gardait entre ses grilles formaient un alliage des éléments composites d'une grande cité en révolution Les parties impures s'y mêlaient comme à plaisir aux plus nobles exemples, car les conseils de guerre avaient frappé de

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la déportation tous les repris de justice ayant de près ou de loin participé au mouvement de la Commune. Ainsi les juges militaires purgeaient Paris de ses parasites et confondaient les vaincus politiques avec les voleurs et les malfaiteurs ordinaires.

Mais les ouvriers composaient la majeure partie du convoi. Otés à l'atelier par la guerre , par l'incorporation dans la garde nationale, ils avaient été emportés durant neuf mois, de septembre 1870 à mai 1871, dans une sorte de tourbillon vertigineux, grisés de mots, désorbités, exaspérés, affolés de privations et d'excès, l'amour-propre surexcité et sans cesse humiliés, poussés logiquement, après les défaites et la capitulation, à se servir contre quelqu'un des armes inutiles qu'on leur avait mises en main. La Commune n'avait été pour eux que la continuation du siège de Paris. Ils n'y virent clair, ils ne reprirent leur raison, ils ne recouvrèrent le sens de la réalité qu'en prison, sur les pontons, devant les conseils de guerre. Il eût été humain et légitime de reconnaître leur irresponsabilité, de les absoudre, de les renvoyer à l'atelier, punis par un semestre de prévention, mais les réactions sont lâches,

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stupides et féroces, violatrices de la justice et de riiuinanilé; les masques ambitieux qui jouent au gouvernement ne pardonnent jamais d'avoir eu peur. On condamna impitoyal3lement de pauvres gens qui, sous une indifférence apparente, cachèrent la peine cuisante de laisser sans aucun moyen de subsistance leurs femmes et leurs enfants.

Les vieux soldats, les anciens sous-officiers chevronnés et médaillés n'étaient point rares dans les quatre cages du bord. Ceux-là avaient réalisé le rêve impossible de leurs quatorze années de service d'être une fois lieutenants, capitaines, commandants. Officiers de la Commune, ils continuèrent les vices des vieux sous-offs : l'ivrognerie, la paresse méticuleuse avec le goût de la parade.

Au fond, presque tous étaient de grands enfants instinctifs, crédules et naïfs, enclins à s'illusionner sur leur sort et se repaissant de chimères. Ils n'ajoutaient point foi à l'exécution de leur condamnation et tant qu'ils furent en France, chaque semaine, sur un passage de journal mal lu ou mal compris, quelqu'un d'entre eux répandait par la prison la nouvelle de l'amnistie à laquelle tous croyaient fermement. Embarqués sur la Da-

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naé^ ils s'imaginaient que c'était un simulacre, une (iémonsiration du gouvernement pour les elTrayer et que la frt'gale regagnerait bientôt les côtes de France. J'entends encore en rade de Corée, un brave bomme de cordonnier du nom de Labis, me dire tout joyeux, au moment de l'appareillage : « Quel bonheur, monsieur Jacques! Dans une semaine, j'embrasserai mes gosses. Le commandant a reçu des ordres ; l'amnistie est proclamée ; la Danaé retourne en France ».

11 n'y rentra jamais, le malheureux. Trois mois plus loin, entre le Cap et l'Australie, il mourut d'anémie compliquée de scorbut et fut immergé.

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