‹ Mémoires d'un jeune hommeChapitre 37 sur 54 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Au-dessus du troupeau bêlant et de la meule hurlante, il se rencontre en toute révolution les coureurs d'aventures, les déclassés, les politiciens experts à ramasser quelque lambeau de pouvoir dans le tumulte, les jeunes gens épris de nouveautés, sans idéal certain, et recherchant la bataille par ce goût du danger assez ordinaire aux tempéraments ardents. Mais le plus noble rôle appart ient aux hommes de conviction, aux fiancés éternels des ulopies généreuses, aux dévots du culte de la justice sociale, à ceux chez qui veille un altruisme si profond qu'ils consacrent leur vie à la religion de l'humanité dont ils sont les missionnaires et les soldats, toujours vaincus, jamais découragés. C'est le parti des dupes admirables, jouets perpétuels, victimes infatigables

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de la méchanceté, de l'hypocrisie, de la lâcheté et de l'adresse des hommes.

Dans les cages de fer de la Danaé, un jeune bourgeois et un ouvrier, Amilcare Cipriani et le forgeron Malzieux, représenlaient celle catégorie.

Grand, mince, les cheveux d'un noir de jais, le visage aux Irails sévères et réguliers, terminé en une abondante barbe brune^ Cipriani joignait à sa mâle beauté, empreinte d'énergie indomptable, une rare distinction de manières, avec la grâce et la séduction latines. Homme d'action sans cesse au premier rang, partout où depuis douze ans un peuple se soulevait contre l'oppression et la tyrannie, en Sicile, en Italie, aux côtés de Garibaldi, puis en Crète, il s'était trouvé là pour le bon combat. Accouru auprès de son général au début de la guerre de France , il retrouva Gustave Flourens à Paris, après la signature de la paix, et devint son aide de camp. Ainsi, il l'accompagna à la marche du 3 avril sur Versailles et il tomba grièvement blessé aux côtés de son chef au moment même où celui-ci, surpris désarmé en une maison de Chatou, fut tué à coups de sabre par un courageux officier de gendarmerie.

En prison, Cipriani était l'objet de vexations et de rigueurs spéciales qu^il souffrait avec une fierté, une hauteur de mépris indicibles. Directeurs et geôliers haïssaient « l'Italien » plus qu'aucun autre détenu, et il y eut des codéportés assez bêtes pour lui reprocher sa nationalité. Aux iniquités, à l'outrage, il opposait un dédain superbe... Que n'a-t-il pas enduré depuis vingt ansi lia la vocation du martyre; il éprouve une volupté à lasser la cruauté des geôliers, comme si sa foi se retrempait dans la géhenne. De prime abord, il me commanda la vénération et le respect. Rien ne m'importa autant pour mes paroles, mon attitude, mes actes, qu'obtenir l'approbation de ce vaillant; j'eusse été honteux d'encourir son blâme.

Tout différent d'aspect était le père Malzieux, vieillard de soixante-cinq ans, au visage un peu dur encadré dans une longue barbe blanche, la longue barbe des hommes de 1 848. Sa parole brève prononcée d'une voix rude était toujours marquée de franchise et de loyauté. Au bout d'une existence de travail et de lutte, il gardait dans sa verte vieillesse la force, l'énergie, la bonne humeur, la fraîcheur d'enthousiasme d'un jeune homme. Nos rêves de société transformée s'accordaient

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toujours : il était encore plus idéologue que moi. Et pourtant, depuis quarante-deux ans, il ne s'était pas produit un mouvement populaire auquel il n'eût participé. Décoré aux journées de juillet 1830, il coopérait aux barricades de 1832, de 1834, à toutes les écliauffourées ultérieures, enfin au 24 février 1848. Naturellement, après l'insurrection de Juin, il se trouvait sur les pontons ; il échappait par miracle à la transportation lors du coup d'État de Décembre. Chef de bataillon de la garde nationale durant la guerre et la Commune, il batailla dans les rues de Paris jusqu'à la dernière cartouche. L'insurgé n'avait pas nui en lui à l'ouvrier. Sitôt rendue vaine l'arme de révolte, il reprenait le marteau de meilleur cœur, habile et vigoureux forgeron, et il n'aimait rien tant, après la Révolution, que modeler à grands coups, en formes légères, puissantes et gracieuses^ le métal en feu.

Le père Malzieux supporta allègrement les dix années de prison lointaine, mais lorsqu'il revint en France en 1881 , à soixante-seize ans, son corps raidi s'était déshabitué de l'effort. Il ne put trouver sa subsistance dans le travail, et trop fier pour avouer sa détresse, pour implorer un secours, — il se pendit.

J'ai gardé le culte et radmiration de mes nobles compagnons. Combien ils dominent, dans ma pensée rassérénée, les homuncules malins et équivoques, les pharisiens habiles at puissants. Ils étaient désintéressés, élevés à un monde plus beau de rêve sublime : ils avaient la foi, la passion et le courage.

La garde des encagés esl remise aux « surveillants militaires ». Ce corps de geôliers n'est pas formé pour la déportation; ce sont les gardes-chiourmes ordinaires dont le nom odieux a été dissimulé sous une appellation nouvelle. Ils sont recrulés parmi les anciens sous-officiers ; mais comme nul vétéran de quelque avenir ne consentirait à entrer dans la chiourme méprisée, faute de mieux, on y accepte les pires éléments de l'armée, les sousofTs mal notés, incapables d'être admis ailleurs. Ainsi les surveillants sont ordinairement vicieux, ivrognes, paresseux, et ils n'imposent pas aux condamnés.

Leur grossièreté, leur brutalité, leur taquinerie ne tardèrent pas à s'exercer sur moi. Lors de l'embarquement, entre les papiers personnels qu'on m'avait ôtés, était un diplôme de bachelier; ils se le passèrent de main en main au milieu de rires et de plaisan-

leries. Un bachelier, n'est-ce pas que c'était excessivement bouiïon? Je ne soupçonnais point la drôlerie du titre ni sa désignation à la rancune de la chiourme. Mais dès lors « le bachelier » fut serré de près, étroitement surveillé et sans cesse gourmande à travers les barreaux.

Encore si cet espionnage obsédant n'avait sévi que contre moi, mais un autre s'y exposa. Parmi les officiers du bord un enseigne de vaisseau dont j'ai déjà parlé, n'était resté ni indifférent ni impitoyable à notre triste sort. Il eut à deux ou trois reprises le courage de s'approcher de la cage, de me parler, de me témoigner de la sympathie, de me tendre la main. Il mit ses livres à ma disposition et m'apporta quelques volumes. Puis brusquement je ne le vis plus ; dénoncé au commandant par un des surveillants, il avait été frappé de quinze jours d'arrêts de rigueur.

Ah! le brave cœur et quel souvenir je garde de sa bonté! Comme je ressens encore de colère, à la pensée du coquin qui le dénonça !

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