CHAPITRE IV
TRAVERSEE {Suite.)
Durant cinq mois, dans chaque cage
de for^ soixante-quinze hommes sont jour et nuit serrés, jetés les uns conlre les autres au rouhs et au tangage du navire. Ahl dans le hamac trop court pour contenir mon long corps, ces nuits d'insomnie aux balancements brutaux, aux bruits de la manœuvre, aux craquemenls des bois disloqués de la vielle frégate ! Ah ! ces journées interminables, les yeux errants sur la crête des flots, les regards buvant l'immensité, où un oiseau qui passe, une voile à l'horizon deviennent incident d'imporlance, motif de conversalion pendant des heures ! Parfois, sous la violence du vent, la mer bondit à travers toutes les ouvertures de
la Danné et nous inonde. Alors, privés d'air et de lumière, nous ne pouvons même plus lire. Cette incommodité n'est pas fréquente aux deux cages de la batterie haute, mais nos camarades de la batterie basse ont passé au moins cent jours, à sabords clos, dans l'obscurité.
Chaque matin, branle-bas du lever à cinq heures. Quand les hamacs sont plies et remis aux (ilets, le nettoyage commence à grands seaux d'eau lancés, à coups de faubert, sorte de lavette en corde. Alors nous nous agenouillons et, qui avec un racloir, qui avec une brique, grattons et astiquons la planche. Les deux heures de barbotage sont pénibles, mais combien nécessaires ! Je n'ai aucun ennui d'une corvée commune à tous les matelots.
J'ai fait aussi un autre apprentissage non moins indispensable, celui de blanchisseur. De vieux soldats m'ont enseigné comme on frottait le pantalon, la chemise imbibée de savon et comme on les pétrissait sous ses pieds nus à la manière arabe. Mon Dieu! la tâche n'est pas 1res malaisée et quelle satisfaction la première fois qu'on porte du linge bien net qu'on a soi-même blancbi !
Deux jours chaque semaine sont désignés
204 MÉMOIRES D'UiN JEUNE HOMME
pour la visite de propreté. Les déportés s'alignent dans les cages sur deux rangs où circule un chef de chiourme galonné, assimilé au grade d'officier et comme tel compagnon de table des fiers officiers de marine ; il examine le linge, les mains, le visage de ses prisonniers. L'humiliant examen est rendu nécessaire par la paresse et la saleté de quelques-uns qui infesteraient tout le monde de vermine, mais l'examinateur prend plaisir à prolonger et à aggraver la visite. Au cours de l'une d'elles, la face enflammée, exhalant l'alcool, il me prit à partie, m'ordonna de m'approcher de lui, et, comme j'hésitais, il me saisit au collet. A cette injure préméditée, devant cette violence, je regardai l'homme fixement et sans doule mes yeux furent expressifs, car il recula :
— (( Brute ignoble, je vous défends de porter la main sur moi! »
11 se hâta de sortir de la cage et son tort était si évident qu'il n'osa me punir.
Pour le moindre manquement, un linge mal plié, une conversation bruyante, les encagés étaient mis aux fers. Ce n'était pas que tous les surveillants fussent foncièrement
TRAVEHSEE 205
méchants; plusieurs semblaient disposés à la douceur, mais ils recevaient une consigne de rigueur et s'assujettissaient au point d'honneur de la chiourme : dureté aux condamnés. Nos gardiens s'excitaient les uns les autres et les braves gens s'exacerbaient aux railleries de méchantes brutes. Est-ce qu'à tous les grades et dans toutes les conditions, la lâcheté humaine ne s'exerce pas voluptueusement sur des vaincus sans défense? est-ce que les hommes ne pensent pas se grandir et faire acte d'énergie par l'abus de la force ?
Ainsi le capitaine de frégate Riou de Kerprigent, commandant de la Danaé, est un des hommes les plus durs qui soient. Au sentiment d'aversion que doivent provoquer chez un vieil officier les insurgés parisiens s'ajoutent ses préjugés de Breton et de catholique, il croit tout le convoi qu'il mène aux antipodes composé d'incendiaires, de fusilleurs d'otages et il s'est promis d'aggraver leur peine parles sévérités de sa façon. Parvenu à l'ancienneté, à la fin d'une carrière obscure, au commandement d'un transport, il brûle de se signaler à l'attention de ses chefs, de faire preuve d'énergie et d'autorité en affligeant sa cargaison humaine. La médiocrité d'intelligence de l'homme s'ac-
cuse sur son front bas et élroil, dans ses regards sombres et faroucbes. Commenl ne pas lui pardonner sa discipline de galère en me rappelant par quelles terreurs le vieux niais élail tourmenté? A celte époque, le spectre de « l'Association internationale des travailleurs » liantait les cervelles des hommes d'Etat ou plutôt il était évoqué par les politiques madrés afin de décider tous les gouvernements d'Europe à légiférer contre les groupements socialistes. L'Association internationale, incapable de la moindre action, n'existait que par les écrits et la parole d'une vingtaine d'hommes, lesquels, réunis en congrès annuels, débattaient leurs théories de rénovalion sociale et exposaient leurs désirs tout platoniques de révolution.
Je ne sais quel facétieux enseigne de vaisseau souffla à Riou de Kerprigent la peur d'une agression maritime, d'une tentative de délivrance essayée parles socialistes d'Angleterre et d'Amérique; mais, de ce jour, le commandant n'eut plus de repos et s'attendit à être attaqué par la flotte de l'Internationale. Dès qu'une voile était signalée, le jour ou la nuit, il montait sur le pont et manifestait son inquiétude par des précautions ridicules. Et vraiment
TRAVEUSEli: 207
il y avail à rireeulre tels de mes pauvres compagnons de cage qui, pour chaque navire entrevu, saluaient un messager d'amnislie envoyé de France el ce marin naïf, avaleur de bourdes, qui se préparait au combat naval.
Chaque jour que la manœuvre le permettait, vers deux heures de l'après-midi, la porle de la cage était ouverte et nous accédions sur le pont où pendant une demi-heure, nous restions parqués entre quatre murs de filets, cage nouvelle. Si nous respirions un peu d'air pur, ce n'élait pas souci du commandant pour la santé de son bétail, mais règlement du ministère de la marine. Du reste, la sortie hygiénique était accompagnée d'une obsession de surveillance. Nous défilions entre les soldais jusqu'au carré de filet. Il était défendu d'approcher à plus d'un mètre de la muraille de corde et nous demeurions au milieu, sans mouvements, exposés à la curiosité des passagers et des passagères : des femmes de fonctionnaires, des officiers d'infanterie de marine ou des commis qui se récréaient du spectacle des fauves encagés et leur lançaient des regards dénués de toute sympathie. La bienveillance, la compassion intimes qui se communiquent par la douceur et la caresse du
coup d'œil, nous ne les sentîmes que chez deux des femmes de nos surveillants. Celles-là venaient je ne sais d'où, accueillies etépousées au hasard de quelque aventure de port. Mal fagotées et vulgaires^, c'étaient de bonnes filles à la sensibilité éveillée, au cœur prompt, pour qui des malheureux comme nous élaient encore des hommes.
Hormis cette station extérieure, une consigne affichée en pancarte aux barreaux portait que les condamnés ne devaient sortir des cages sous nul prétexte. Mais un misérable, comme il s'en rencontre dans toutes les agglomérations d'hommes, pour s'attirer les bonnes grâces du garde-chiourme et les notes favorables du commandant, s'offrit à pomper sur le pont l'eau nécessaire aux poulaines du bord. Il fut agréé pour la besogne avec quatre autres volontaires et le commandant rendit bientôt la corvée obligatoire à tous les encagés. Chaque matin successivement, une escouade nouvelle y fut désignée. Ceci nous révolta, Cipriani, Malzieux et moi; nous n'admettions pas que la servilité d'un pied plat pût modifier le règlement affiché dans les cages; nous n'acceplions pas de remplir des taches arbitraires, de nous
THAVERSEb: 209
domestiquer à nos gardiens; nous étions des condamnés politiques et non point des forçats. Puisque nous étions mis en cage durant toute la traversée, on ne saurait nous conlraindre d'en sortir pour des corvées imprévues. Il fut convenu qu'à notre tour d'appel nous refuserions d'aller aux pompes.
Au matin où nous fûmes désignés nous refusâmes, Cipriani, Malzieux et moi, de sortir de la cage. Aussitôt le garde-chiourme de service alla quérir un surveillant -chef qui, d'un ton comminatoire, nous ordonna d'obéir. Nou's lui répondîmes que nous n'étions pas astreints à pomper de Feau sur le pont pour le service du bord, que le règlement affiché dans la cage interdisait toute sortie autre que la promenade, et qu'enfin nous n'avions aucune raison d'assumer une tâche arbitrairement établie. En fait, nous avions le droit pour nous, mais le droit et les règlements ne tiennent sur un navire contre la volonté du commandant. Il est maître souverain, indiscuté, et ni matelot ni officier n'oserait le contrecarrer. On conçoit sans peine les motifs d'une autorité aussi absolue.
Que trois déportés résistassent aux ordres du commandant, c'était un cas scandaleux, une audace sans précédent. Riou de Kerprigent fut immédiatement prévenu de notre mutinerie et il ordonna de descendre Cipriani et Malzieux au cactiot, à fond de cale, et de me mettre aux fers dans la cage. Alors on me coucha le dos sur le plancher, on me tira les jambes en dehors des barreaux et on cercla chacun de mes pieds au-dessus de la cheville d'un maillon de fer, attenant h une barre dite de justice. Ainsi, les pieds retenus sur la planche de la batterie, les cuisses au soubassement de la cage, entre les barreaux, — le buste renversé à l'intérieur, le corps tantôt en arc de cercle, tantôt péniblement assis, — je n'étais point dans une situation commode. Mais pourquoi récriminerais-je contre ces punitions corporelles ? Elles s'appliquent couramment aux matelots pour les plus légers manquements à la discipline. Du reste, je ne me plaignais pas de la gêne d'une situation où j'avais vu avant moi plusieurs de mes camarades. Mon dépit, mon irritation provenaient de ce qu'on m'épargnât et qu'ayant mis au cachot mes deux compagnons de désobéissance, on m'eût appliqué une peine plus
douco. La différence de traitement m'indignait : je n'admettais point une indulgence offensante et je me promis de faire en sorte d'être réuni à mes amis.
Ce même jour, à la revue quotidienne des cages, le commandant, suivi de son état-major, du second, du surveillant-chef, s'arrêta devant moi et dit :
— c( Déporté Jacques, vous avez commis un acte très grave de rébellion. Si vous recommencez, je vous ferai pourrir au cachot.
— « Je recommencerai la prochaine fois, répondis-je sur son ton ; je ne veux pas me soumettre à vos corvées arbitraires.
— « Capitaine d'armes, dressez procès-verbal du refus de ce... » Je crois qu'il ajouta une épithète injurieuse ; je ne me rappelle plus laquelle ; il a passé tant d'années là-dessus et c'est de si peu d'importance! Cependant je répliquai violemment :
— « Je me fiche de vos procès-verbaux ! -» J'eus tort, cent fois tort. Que gagne-t-on à
lutter contre la force brute, à faire assaut d'insolence, à provoquer un soudard ? Celuici, la voix entrecoupée par la colère, cria :
— « Descendez-le, descendez-le au cachot tout de suite! Ah! c'est ainsi! Eh bien ! je
VOUS dompterai, moQ gaillard ! Je vous userai la santé ! »
Trois étages d'échelles à descendre, plus bas que les machines, plus bas que les soutes, dans un trou noir au fond d'une sorte de caisse. Dans la nuit complète, deux cachots sont vis-à-vis : le capitaine d'armes ouvre la porte de l'un d'eux, me met les fers aux pieds et tire le verrou sur moi.
— « C'est vous, Jacques! » me dit le père Malzieux dont je sens le corps tout près de moi. Et de l'autre cachot sort la voix de Cipriani :
— « Ah! le brave Jacques, il n"a pas voulu abandonner ses amis ! »
Je leur conte ma dispute et la commente; au bout d'une heure, mes yeux s'accoutument à l'obscurité et je puis déterminer la forme de notre in-pace, une sorte de niche carrée d'environ l'",10 de large, 1°',20 de profondeur, 1°',40 de haut. On ne saurait ni s'y tenir debout, ni s'y étendre et, attachés à la même barre de justice, nous sommes réduits, Malzieux et moi, soit à demeurer assis, soit à nous coucher « en chien de fusil ». Notre couche n'est pas douillette : une plaque de tôle ajustée par d'énormes rivets dont les
têles nous labourent les côles. Les parois du cacliot sont recouverlcs de tôle et la porte de fer est découpée par la moitié en losanges de fer très serrés. C'est par ces interstices que nous respirons mais nous sommes également privés d'air et de lumière. Logés à fond de cale, nous percevons le frôlement de l'eau contre la quille et non loin, au-dessus de nous, les bruits de la machine. Nous n'avons pas tardé à nous familiariser avec le voisinage, car les moindres rumeurs deviennent une distraction à notre géhenne.
Nous sommes restés au cachot durant cinquante-sept jours, cependant que la frégate roulait de la côte d'Afrique à la côte d'Amérique et de l'Amérique à l'extrémité de l'Afrique : nous avons vogué au fond de Yin-pace du Sénégal au Brésil, de Sainte-Catherine au Cap ; nous subîmes l'écrasante chaleur de la Ligne torréfiée par la machine en marche qui nous obligeait de nous coucher nus sur la tôle brûlante, et un peu plus loin, aux approches du Cap, les pieds et les mains glacés, nous grelottions, nos dents claquaient, et nous nous serrions l'un contre l'autre pour avoir moins froid.
Pendant les premiers huit jours, nous fû-
mes au régime du pain et de l'eau, la semaine suivante, on y ajouta une soupe, le dimanche. Au bout de cette quinzaine d'épreuves, le capitaine d'armes nous cria du bord de Técoutille :
— (( Messieurs, le commandant me charge de vous demander si vous voulez faire acie de soumission et vous rendre à la corvée de pompe. »
Sans nous être consullés tous trois, notre réponse en chœur emprunta un mot expressif.
Et pourtant j'avais faim, j'avais très faim. Un petit morceau de pain d'un tiers ou d'une moitié de livre, un litre d'eau, ne suffisent pas à la nourriture d'un jeune homme de vingt ans, à un grand garçon aux dents longues. Il m'était malheureusement impossible de digérer le biscuit du soir. Naguère, en de belles phrases, j'avais parfois agile le mot de meurt-de-faim \ j'en éprouvais les aflres sur moi. Les journées étaient tolérables mais je me réveillais presque chaque nuit, l'estomac tenaillé par les crampes, — une angoisse à pleurer. Mes camarades supportaient mieux que moi les privations. Cipriani, prémuni par sa sobriélé d'ltalien, n'en paraissait pas affecté et Malzieux y opposait la robus-
tesse d'une nalure de fer. La fière endurance de mes compagnons me prêlait des forces, m'encourageait. Comment eussé-je osé me plaindre devnnt cet ami si ferme et si résolu, devant l'admirable vieillard d'une bonne humeur inaltérable? Il chantait tout le jour les chants de geste du prolélariat, oii un barde inspiré a (ïxé les révoltes et les espoirs des plébéiens; il m'apprit ainsi la plupart des chansons de Pierre Dupont. Du fond des cachots de la Banaé, de ïin-pace de géhenne et de faim, montait un chœur de trois voix sonores :
Mal nourris, logés dans les trous, Sous les combles, dans les décombres; Nous vivons avec les hibous Et les larrons, amis des ombres.
Cependant notre sang vermeil Coule impétueux dans nos veines ; Nous nous plairions au grand soleil Et sous les lameaux verts des chênes!
Aimons-nous et quand nous pouvons Nous unir i»our boire à la ronde, Que le canou se taise ou gronde,
Buvons {ter) A l'indépendance du monde 1
Cependant je disais à mes amis tout ce que j'avais retenu de vers d'Hugo, de Musset, de Baudelaire; Cipriani, à son lour, nous récitait
2i6 MÉMOIRES D'UN JEUNE HOMME
des couplets de l'Arioste, quelques stances de Dante, un sonnet de Pétrarque. L'étoile de l'art et de la poésie brillait sur notre nuit et attirait nos esprits au-dessus des misères corporelles. Il est un coin secret de l'être que ne peuvent atteindre ni les persécutions ni les méchancetés des brutes armées, oh frissonne le sentiment du beau, oh veill-ent la liberté et la dignité des âmes.