CHAPITRE V
Depuis quarante-cinq jours, nous sommes au cachot, à fond de cale... La, Danaé a touché la côte d'Amérique à Sainle-Catherine, et favorisée par les vents alizés elle approche du Cap. Depuis un mois et demi, nous sommes couchés en pleine nuit, dans Vïn-pace^ sur une plaque de tôle dont les boulons s'impriment à nos flancs et à nos reins, tanlôt suffoquant de chaleur, tantôt grelottant de froid, toujours afïaipés. Deux soupes par semaine, chaque jour un petit morceau de pain et un litre d'eau, c'ast jusle de quoi ne pas mourir. La privation a lassé nos corps. Nous ne chantons plus, — nous ne parlons pas ; à peine si nos lèvres se desserrent : nous n'avons plus rien à nous dire, et la parole fatigue. Une
sorte de prostration et de torpeur nous a gagnés.
Cependant Cipriani et Malzieux tiennent encore bon oii je faiblis. Je suis complètement affaissé. D'abord c'a été la sensation d'un bec de proie qui me fouillerait l'estomac ; puis cette morsure apaisée, ma tête a brûlé; des lames de feu passaient sans cesse devant mes yeux, et j'éprouvais la soif intolérable et le vertige continu. Je frisonnai de fièvre, et la courbature de tous mes membres rendit la respiration excessivement douloureuse. Jl m'en coûtait de m'avouer vaincu : je refoulais mes plaintes et lâchais de ne pas laisser paraître mon angoisse. Mais, à la fm, elle fut trop forte et Malzieu m'entendit geindre et trembler.
— « Vous êtes malade, mon petit, je vous l'ai déjà dit; vous êtes malade, vous ne pouvez rester en cet état au cachot; il faut appeler le médecin...
— (( Non, non! je ne veux pas! Je vous en prie, laissez-moi ici avec vous. Il ne faut pas que les coquins s'aperçoivent de ma faiblesse. Ce n'est rien... Je vais me remettre. »
Deux heures plus tard, la fièvre augmentant avec le déhre, mes amis demandaient le mé-
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decin du bord. 11 ne venait que vers le milieu du jour, avec l'autorisation du commandant, et ordonnait d'urgence mon transport à l'infirmerie. On me hissait tant bien que mal, par les échelles, jusqu'à la batterie haute où l'on me couchait dans un lit de l'infirmerie, à l'avant du navire.
Mon état n'était point grave : le mal provenait d'épuisement, de privation de nourriture, du manque d'air et de lumière, de la posture incommode, de l'immobilité forcée du cachot. Cinq jours de repos sur le matelas, entre les draps, soulagèrent mes membres endoloris. J'avais connu le médecin du bord au quartier Latin ; bien qu'il redoutât fort de se compromettre, il me rappela brièvement nos relations communes, et tâcha de me réconforter par les bouillons, les viandes de conserve et les rations de vin.
Le cinquième jour, le commandant Riou de Kerprigent entra à l'infirmerie. Venait-il s'assurer si, comme il l'avait promis, son régime avait usé ma santé ? s'altendait-il à quelque parole de soumission? Il s'arrêta un moment au pied de mon lit et me regarda. Je n'ouvris pas la bouche et détournai la tête. Dix minutes plus tard, le docteur revint :
— « Jacques, me dit-il, vous avez eu tort de n'adresser point un mot d'excuse, de regret poli au commandant. Il ordonne de vous renvoyer de l'infirmerie et de vous remettre au cachot! — Libre à vous, monsieur, » répliquai-je froidement.
Et je fus redescendu au cachot, à fond de cale, dans les ténèbres.
Ceci me parut trop fort. Encore que m'estimant dans mon droit, je m'expliquais le traitement cruel qui nous était infligé. Nous nous étions rebellés contre les ordres du commandant; je lui avais parlé sans aucun respect, il nous châtiait avec une rigueur qui est de tradition maritime, comme on dompte les bêtes fauves parla faim, le froid et l'obscurité. Ne pensait-il pas ainsi grandir son personnage, faire preuve de courage, d'énergie et d'aulorité? Mais remettre à Yin-pace un homme que les privations avaient exténué, au sortir de l'infirmerie, à peine capable de se tenir debout, c'était d'une basse méchanceté. Tous les officiers du bord ^'en émurent, et le généreux enseigne de vaisseau dont j'ai plusieurs fois parlé intercéda en notre faveur. Riou de Kerprigent prit très mal la démarche et repoussa brulalement la prière de Toffi-
cier. « Vous inlervenez, monsieur, lui dit-il, dans une queslion qui ne vous regarde en rien. Ces gens-là resteront au cachot jusqu'à la fin de la traversée. »
Et seul dans le trou noir, — on avait réuni Malzieux à Cipriani, — je recommençai à me morfondre sur la plaque de tôle, à me lourner et retourner, supputant les heures, bénissant chaque journée écoulée. Ah! Danaé maudite ! quand arriverait-elle au terme de sa route? Quand sortirions-nous de cet enfer?
Voici que la Nouvelle-Calédonie était devenue une terre promise !
Une circonstance imprévue abrégea notre épreuve. La frégate avait mouillé au Cap pour renouveler ses provisions et son charbon. Le matin, au moment de l'appareillage, nous comptions le cinquantième jour, le quaranteseptième pour moi, de notre présence à fond de cale, lorsque nous entendîmes la détonation de plusieurs coups de feu. Peu après, un bruit de voix approcha de notre trou, des ombres descendirent l'échelle, la porte de mon cachot fut ouverte, et un homme tout dégouttant d'eau ayant été attaché à la barre de justice, auprès de moi, on tira les verrous.
Le nouveau compagnon était tellement
sulïoqué qu'il ne pouvait dire une parole ; mais au bout de quelques minutes je distinguai ses traits. C'était Assi, membre de la Commune; un peu plus loin, il recouvrait la voix et me racontait son audacieuse tentative d'évasion.
Assi était un ouvrier mécanicien à qui, vers la fin de l'Empire, la grève du Creusot avait valu une popularité extraordinaire. Homme d'action plutôt que de réflexion et de théorie, créature des événements, il passait, avec son esprit simpliste, pour inconsistant et léger; mais sa bravoure, sa bonté, sa douceur lui conciliaient toutes les sympathies.
Encagé dans la batterie haute, à tribord, il résolut de profiter du mouillage de la Danaé au Cap pour s'évader. Les navires de l'escadre anglaise étaient à l'ancre, sur la rade, à une encablure de la frégate. S'il réussissait à sortir de la cage, à se jeter à la mer, à gagner, en nageant, le plus proche des vaisseaux anglais, il conquérait la liberté sous le pavillon britannique. Un mécanicien du bord, avec qui il correspondait secrètement, put lui remettre deux limes; mais Assi constata qu'une nuit ne suffirait pas pour scier les énormes barreaux de la cage. Or, chaque matin, ils étaient éprouvés au marteau. Force lui fut donc de
recourir à un autre moyen, et il s'arrêta à ce projet tout à fait hardi : le matin, au moment où l'on commençait h lever l'ancre, il se dit malade et demande qu'on le conduise à la visite du médecin. Un surveillant lui ouvre la porte de la cage et le mène vers l'infirmerie de la batterie haute, le long des sabords ouverts. Assi est en pantalon, en gilet, les épaules recouvertes d'un manteau de peau de mouton. Brusquement il se dégage du manleau, en coitTe le garde-chiourme, et d'un bond saute à la mer à travers le sabord. Il s'est rudement heurté le front à la paroi, mais quoique étourdi il plonge et nage vigoureusement vers les bateaux anglais. Cependant le surveillant, remis de sa surprise, a déchargé les six coups de son revolver dans la direction du fugitif; la vigie crie : « Un homme à la merî » •et le lieutenant de vaisseau qui se trouvait sur le pont, y appelle une compagnie d'infanterie de marine. Assi va subir un feu de peloton : à cette courte distance il sera certainement atteint. Mais déjà le canot à vapeur de la Danaé^ qui n'était pas encore remonté, lui barre la route; les soldats cessent de tirer, craignant de blesser les hommes de l'embarcation. Assi est capturé, ramené à bord oij le
commandant exaspéré de ce qu'un prisonnier de marque ail failli lui échapper, menace Févadé de le faire fusiller et finit par l'envoyer au cachot, tout trempé.
Tels sont les détails de l'épisode qu'Assi, à peine remis, me conte avec bonne humeur en secouant l'eau de ses vêtements, de sa barbe et de ses cheveux. On ne nous laisse pas longtemps ensemble : le capitaine d'armes ouvre la porte des cachots et signifie à Cipriani, à Malzieux et à moi qu'il est chargé de nous réintégrer dans notre cage. Assi me glisse dans la poche deux limes qu'il a gardées sur soi en me priant de les jeter à la mer. « Courage ! mon vieux ! » lui dis-je en l'embrassant, et je regagne la cage de fer, qui, auprès de ce que je quitte, est une déli- Yrance.
Est-ce bien moi qui ai vu tout cela? Il me semble que je rentre dans un cauchemar, que je relis les feuillets de l'existence d'un autre homme, tellement ces souvenirs lointains sont détachés de moi. Ai-je bien pu vivre durant cent cinquante-trois jours dans un enfer roulant entre les barreaux d'une cage ou au fond d'un i?i-pace de fer? ai-je eu faim, ai-je eu
froid, ai-je eu chaud, ai-je pleuré silencieusement de délresse, moi qui n'en garde nulle rancune, nulle haine et considère ces maux anciens comme l'histoire d'un étranger?