CHAPITRE Yl
Remis en cage, je suis accueilli avec une sympathie très cordiale par tous mes camarades. Ma pâleur et ma maigreur les émeuvent. Plusieurs m'ont dit depuis qu'ils doutaient que la santé me revînt jamais etqu^ils firent sur mon cas les plus fâcheuses conjectures. Mon état est mauvais; je me tiens difficilement debout, et mon estomac resserré rejette souvent les aliments.
Cependant mes neuf camarades de plat me donnent une preuve touchante de dévouement: à tour de rôle, ils se privent de leur quart de vin quotidien afin que j'en puisse boire deux. Parmi ces neuf hommes se trouve Gentelard à qui je dus, au début de la traversée, disputer à coups de poing une portion de viande. Or, c'est lui qui, spontanément, le
premier, m'a offert sa ration de vin. J'ai d'abord refusé :
— (( Citoyen Jacques, vous me gardez rancune. Ça me fait de la peine. Je vous supplie d'accepter... Vous êtes très changé et avez besoin de vous soutenir. »
Il n'est pas d'hommes absolument méchants; seules, les circonstances déterminent les poussées de mauvais instincts: tel qui paraît brutal et cruel à certain moment, montrera un peu plus loin de la douceur et de la générosité. Combien profondément j'ai été touché du sacrifice de Gentelard et de mes huit compagnons. Je sais de quel plaisir est toujours pour les ouvriers un verre de vin î A bord, c'est la partie la plus précieuse de l'alimentation; aussi apprécié-je toute l'étendue de la privation que les braves gens s'imposent en ma faveur.
Mais voici qui est plus extraordinaire: le commandant de Kerprigent, soit qu'il ait été pris de remords ou étonné de ma mauvaise mine, m'a envoyé par son maître d'hôtel un plat de sa table. Après m'avoir a(famé, épuisé, il prélend me faire des gentillesses. Je n'acceptai point l'envoi, alléguant que je n'avais pas faim, que la nourriture du bord me suffi-
sait Enfin je lâchai de lourner poliment
mon refus et de ménager un butor capable de me remettre au cachot.
Chaque journée, de l'aube au soir, pesait d'une durée interminable et la nuit dans le demi-sommeil, entre les ressauts du hamac, je rêvais que j'étais embarqué sur un vaisseau fantastique pour une traversée éternelle et sans but, sénile prisonnier au milieu d'un équipage de vieillards, toujours encagé sous la surveillance de gardes-chiourme à cheveux blancs... Mais me tirait, m'éveillait du songe la clameur prolongée des matelots descendant de quart qui appelaient leurs camarades à la manœuvre. « Allons! les bâbordais, les tribordais, tas de rossards, tas de flambards, debout au quart, debout, debout, debout!»
Suivre du regard la blanche crête d'écume d'une vague qui se brise et s'éparpille en un instant, contempler l'albatros aux larges ailes, les palmes posées sur les flots qui le balancent comme une escarpolette, s'émerveiller aux colonnes d'eau que lance à l'horizon un souffleur lointain: tel était l'emploi des heures. Parfois avec un ouvrier relieur, théoricien collectiviste, je commençais une causerie vile changée en discussion de socialisme. Mais les opinions
de mon contradicteur, toules deslnictives de la propriélé, de la famille, me choquaient et m'irritaient. Je n'avais pas quitté mon âme de bourgeois créée par les tradilions,le milieu et l'éducalion. Les idées de propriété individuelle, de mariage, y étaient enracinées, et je n'admetlais une nouvelle distribution des richesses que d'après les anciennes formules. Mon collectiviste était dénué de tout respect des formes diverses du capital. Ni lui, ni ses parents, ni ses amis n'ayant jamais rien possédé, il se trouvait libre de préjugés. Certes très scandalisé, je me sentais mal à l'aise quand il parlait du retour àla collectivité, de la mise en commun des instruments, des outils et des produits du travail; mais je n'osais avouer toules mes répugnances, de peur d'être raillé de mon bourgeoisisme. Je me targuais de mutuelUsme, c'est-à-dire d'un compromis entre la propriété et la réformation sociale.
Au delà du Cap, le froid devint très rigoureux et nous en souffrîmes beaucoup. Les vêtements distribués aux déportés à la veille de l'embarquement étaient de toile, de drap léger, destinés aux pays chauds. Aussi nuit et jour grelottions-nous dans l'humidité, conséquence immédiate du froid. Le scorbut,
mal inconnu maintenant, grâce aux courtes traversées des navires à vapeur, se déclara dans les cages de la Danaé. Nombre de déportés en furent atteints : le commandant dut recourir aux mesures préservatrices et ajouter à notre régime des rations supplémentaires de tafia, devin chaud et de thé. Quoique affaibli par les privations, j'eus la chance d'échapper au mal. Ce sont les hommes au moral débile que la maladie élit et frappe le plus aisément : j'étais armé de jeunesse et du courage que donne l'insouciance.
J'ai parlé précédemment d'un brave cordonnier nommé Lubis qui se berçait d'illusion et d'espérance, attendant chaque jour l'amnistie, s'imaginant subir une épreuve qui se terminerait par le retour de la Danaé en France après un mois de promenade. Au départ du Cap, il comprit enfin que la frégate ne rétrograderait pas et qne la déportation en Nouvelle-Calédonie n'était point une feinte. Alors il s'attrista, ne dit plus rien et passa ses journées à la même place. Bientôt au froid ses gencives gonflèrent, ses dents branlèrent, sa bouche se tuméfia; tout son corps enfla et on le porta à l'infirmerie. Il y mourut quatre jours plus tard.
Une messe des morls fut célébrée dans la batterie haute, à Tavant de laquelle, en face des cages, un petit autel avait été dressé. Les déportés s'indignèrent qu'on consacrât une cérémonie religieuse au camarade mort en dehors de la religion. Ils affectèrent de tourner le dos à l'autel et je fis comme eux. Bien que foncièrement incrédule, je ne pouvais pourtant m'empêcher de senlir la poésie funèbre et la simplicité émouvante de cette issue. Les prières diles sur le mort dont chacun sait le nom, le corps qui glisse sur la planche à travers le sabord et s'enfonce dans l'infini, au salut d'un coup de canon, tous ces rites suprêmes ont un caractère de grandeur. Mourir sur le champ de bataille, parmi la foule, anonyme, en pleine jeunesse d'illusion et de foi, — être enseveli dans les plis mouvants du linceul Océan, voilà le « beau trépas », voilà aussi une fin supérieure aux comédies funéraires età l'appareil des cimetières urbains...