AU LYCÉE LOUIS-LE-GRAN
punie de la privation de récréation, le bavard et le lapageur étaient privés de sorlie le dimanche. Mais un pire châtiment atteignait le perturbateur de l'étude, de la classe; il était mis aux arrêts.
Les « arrêts » de Louis-le-Grand se composaient d'une demi-douzaine de cellules, au septième étage, sous les toits (comme les plombs de Venise!), meublées d'une sellette et d'une table de bois noir. Évidemment, il y faisait froid l'hiver et très chaud l'été, mais le jeune prisonnier pouvait se consoler au souvenir de Voltaire et de Robespierre qui, affirmait-on, l'avaient précédé en cet ergastule ; il lui était loisible de se jucher subrepticement aux lucarnes grillées ajourées sur la rue Saint-Jacques en se rappelant que de ces hauteurs, un « grand » de la classe de philosophie avait naguère conquis une jolie grisette à la fenêtre d'une maison d'en face. Un pensum était imposé qui consistait soit à copier Y Arl poéliq lie, ou un chsini de VEnéidej — et Onésime surveillait le travail, Onésime, fameux guichetier qui a tiré les verrous sur trois générations d'écoliers, tout en déplorant ses malheurs conjugaux.
Si je me reporte au professorat d'il y a
vingt-cinq ans, je sépare dans ma mémoire les maîtres intelligents et actifs des cuistres et des pédants qui faisaient nombre. Dans toutes les professions stagnantes, la répétition ininterrompue des mêmes exercices aux mêmes heures, les habitudes fonctionnelles rapetissent rhorizon et ôtent toute ouverture à l'esprit. Déjà la gymnastique intellectuelle de l'Ecole normale, les leçons d'assouplissement et de développement tendent à abolir la pensée originale, le vagabondage de l'imagination. Le professeur, déprimé par la lettre morte, ne sentira plus monter en soi l'esprit vivifiant; il n'aura nul souci d'éveiller en ses disciples la personnalité et les idées généreuses. Après dix ans d'enseignement littéral, il est atteint d'abrutissement foncier, de suffisance incorrigible et de pédantisme bouffon ; il ressasse, doctrinale machine, les règles de grammaire, les exemples de prosodie, les lambeaux de texte ; il s'occupe, au dédain de trente autres élèves, d'une demi-douzaine de « bêtes à concours » qui proclameront, à l'épreuve solennelle, les mérites de ses leçons, — ou comme la courtisanerie n'est jamais en défaut, il entoure de ses attentions, de ses démonstrations tel élève, dont le père tient une
AU \m:\:k louis-le-grand 27
haute place dans TElat, tel autre, dont la famille possède un nombre émouvant de millions.
Ce sentiment, celte servililé, je me hâte de le dire, n'étaient ordinaires ni dans la chaire professorale ni sur les bancs des élèves. Au contraire, si vous souhaitez Tégalilé, elle existe au lycée comme à la caserne, plus qu'en aucun lieu du monde; c'est la conséquence de la discipline rigoureuse, commune à tous.
A Dieu ne plaise que je conclue contre tous mes anciens maîtres ; l'ingratitude ne m'est pas permise. J'en connus qui avaient échappé au joug, à l'étroitesse de vue, à la dépression universitaire, et conservaient un esprit libre, plein d'initiative. Ce furent des amis vénérés auxquels je dois d'être entré, d'avoir vécu dans le monde des idées. Sur le chemin cahoteux de la vie, je ne les ai plus revus, ces maîtres excellents, dont le nom reste fixé dans mon affection. Comment oublier l'enseignement cordial et viril du professeur de troisième Boudhors, qui nous initia au charme de la poésie et nous apprit à goûter une belle page d'écrivain? Que d'aménité, de bonne grâce, de clarté dans ses explications
OÙ il associait notre intelligence, où il déterminait la formation de notre jugement et de notre sens critique! Comment n'avoir pas un souvenir précieux de maîtres aimables et distingués : de Bertin qui, je crois, professe maintenant à la Faculté des lettres, de Gustave Merlet, incomparable lettré? Ces éducateurs, si soucieux de la personnalité morale de leurs élèves, si curieux de l'éveil de jeunes esprits, peuvent s'appliquer pour chacun de nous le mot de Jean Baudry : Je suis le père de son âme.
La table du réfectoire n'était pas succulente et la cuisine reléguée dans une ruelle obscure, peuplée de gâte-sauces au tablier crasseux, n'offrait pas un spectacle apéritif. 11 se perpétra là de si étranges mixtures et de si abominables ragoûts, qu'en 1869 nous levâmes l'étendard de la révolte contre le régime. Il y eut des chants séditieux, des vitres cassées, des livres jetés par la fenêtre des études sur le sol de la cour, et puis l'on nous licencia. Et dans le particulier, un haut fonctionnaire de l'Université, nommé Danton, petit-neveu du conventionnel, nous chapitra sur le danger des révolutions.