‹ Mémoires d'un jeune hommeChapitre 41 sur 54 · CHAPITRE Vil · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vil

Des jours, des mois ont encore pesé sur les encagés. Le voyage douloureux ne s'achève point : la Danaé n'est pas arrivée au terme, à la terre de délivrance, à la prison aux antipodes.

« La traversée s'avance, les caractères s'aigrissent », dit le vieux proverbe des matelots. Nous en sentons l'effet.

Entassés durant cinq mois dans Tétroit parallélogramme de fer, à bout de palience et de force, irrilés au frottement des uns contre les autres, — les déportés ne recourent même plus au passe-temps de la conversation : ils connaissent à fond toutes leurs histoires pour se les être répétées cent fois, ils n'ont plus rien à dire. Incapables de pensées nouvelles.

l'esprit caplif avec le corps, ils se fatiguent de leurs mutuels propos et de leurs redites, ils s'observent hargneusement. Au cours d'une telle épreuve, les sentiments ne se contiennent plus; il est impossible de dissimuler sa nature et son caractère. Tout ce qu'il y a de mauvais au fond, de vilain et d'égoïste remonte à la surface. Nul ne trouve d'indulgence pour son voisin, les torts réciproques s'aggravent, les paroles s'enveniment; il règne maintenant l'intolérance, la taquinerie, les disputes passant aux coups enire ces trois cents malheureux collés les uns contre les autres. Le plus souvent, bétail accablé, ils regardent la mer sans voir ni penser, machinalement, pareils aux bœufs entravés sur le pont qu'on embarqua à la dernière relâche pour la subsistance de la frégate.

Cependant je me défendais contre l'accablement de l'ennui par la puissance d'illusion et d'espoir hasardeux qui est le plus grand bonheur de la jeunesse. Auprès des deux mois d'abominable cachot à fond de cale oii le pauvre Assi était encore (et demeura jusqu'à la ïin de la traversée) la cage de fer de l'entrepont me semblait presque douce. Ainsi, des pires situations il peut résulter quelque avan-

lage. Si j'étais redevenu insouciant, je n'en sentais pas moins les privations matérielles, et j'étais obsédé du désir de certains mets. Que de fois j'ai ardemment souhaité une omelette et appelé de tous mes vœux le repas où je reverrais une douzaine d'œufs ! Je ne pu^ m'empêcher de conter ma gourmandise et d'avouer mon souhait à mes camarades de j)lat qui s'en amusèrent. Parfois, lorsque l'un d'eux rapportait du guichet le seau de bois avec notre maigre pitance, il m'interpellait à travers la cage :

— « Jacques, voilà l'omelette ! »

Ou bien au repas du soir, quand accroupis autour del'écuelle nous croquions la fâcheuse soupe de fèves grinçant sous la dent, quelqu'un de s'écrier avec un regard narquois :

— « Ah! les bons œufs! »

Pourtant nous approchions du dénouement.

Vers la mi-septembre, nous traversâmes le détroit de Bath entre l'Australie et la Tasmanie. De chaque côté du navire, nous apercevions au loin la terre, et cette vue ajouta à mon ennui en ravivant mes regrets. N'eût-il pas été humain, plus intelligent, au lieu de la déportation inclémente, de permettre de nous

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refaire une existence en ces pays neufs, sur de magnifiques lerriloires réclamant les bras actifs, les efforts laborieux de colons tmergiques ? Mais la vindicte politique, la bêtise et la méchanceté des Parlements se complaisaient à maintenir les haines anciennes entre concitoyens, à créer une dépense lourde à l'Etat et aussi à affliger quelques milliers de pauvres gens.

Enfin, le 3 octobre J872, au bout de cent cinquante-trois jours de traversée, nous fûmes en vue de la Nouvelle-Calédonie. Quel soupir de soulagement sortit de toutes les poitrines! quelle joie nous éprouvâmes devant la terre de déportation! — il faut pour le comprendre avoir souffert les cinq mois de cycle infernal. Je ne sais même pas si huit ans plus tard, lorsque l'amnistie me rendit la liberté, je jouis d'un sentiment de délivrance pareil au jour où je quittai la Dcmaé pour être prisonnier dans l'enceinte fortifiée de la presqu'île Ducos.

La Nouvelle-Calédonie est entourée d'une ceinture de madrépores et de coraux qui, sur toute sa périphérie, forment entre elle et la haute mer une dangereuse muraille de récifs.

L'eau écumante tantôt l'escalade, tantôt s'y brise avec fracas. Une passe naturelle, ouverte dans la ceinlure madréporique, aboutit à la rade de Nouméa oti la Danaé jeta l'ancre.

A quinze cents mètres en proue, au fond de la baie, apparaissait un carré de baraques, de constructions basses dominées par deux ou trois édifices à un étage : c'était Nouméa. A deux kilomètres à droite, dans une vallée au bord de la baie, l'île Nou alignait ses baraquements, ses hangars, ses geôles, ses casernes, tout le matériel d'un dépôt de dix mille forçats avec lesquels avaient été confondus nombre de condamnés de la Commune, entre autres deux journalistes, mes amis Alphonse Humbert et Gustave iMaroteau.

A gauche de la frégate, la terre creusée d'une demi-douzaine de petites baies, s'allongeait au loin en pointe dans Ja mer, et sur la partie du rivage la plus rapprochée s'élevaient deux maisons de bois et les apparences d'un camp. C'était la presqu'île Ducos, lieu de déportation dans une enceinte fortifiée, qu'aussitôt après le vote à la Chambre de la loi de proscription, on se hâta d'approprier à sa nouvelle destination.

Ou nous avait, pour le débarquement, rangés

sur le poDt de la Danaé enlre les fameux filets d'abordage, et je voulais, vanité puérile, faire partie du premier canot pour être le premier déporté qui posât le pied sur la terre calédo nienne. Mais comme je m'avançais vers l'échelle de descente, un garde-cbiourme me barra le passage et me remit au second tour. Une heure plus tard, nous étions tous au rivage et, quittant le camp militaire, nous nous acheminions, par un petit sentier le long de la mer, au pied d'une montagne, vers la vallée de Numbo.

Coupée à sa partie la plus étroite, par une assez haute montagne où régnait un chemin stratégique, la presqu'île Ducos se divisait en deux vallées latérales, Numbo et Tindu, destinées à devenir camps de déportation. Sur une hauteur de Numbo avait été édifié au plus vite le baraquement de la chiourme; en face, un hôpital; de l'autre côté une prison; enfin, un peu plus loin, au fond, sur une éminence, douze cases de bois offraient leur abri aux déportés. Au bas de ces plates-formes, le sol marécageux était recouvert par la brousse, herbe épaisse aux tiges acérées et tranchantes, de deux à trois mètres de haut.

La vallée de Numbo n'avait aucun charme.

Mais l'air, la lumière, le soleil, la verdure, la faculté de se tenir debout, de marcher, de courir, — auprès des cages de fer de la Danaé, n'était-ce pas la terre promise? Aussi, le même soir, réunis une demi-douzaine d'amis autour de l'omelette tant souhaitée, nous chantâmes. Assurément les mécomptes préliminaires ne manquèrent point en ce jour. Le mercanti nous vendit les œufs un franc la pièce et, ayant oublié le bon chemin, je m'enlisai et faillis rester avec toute la provision en un marais proche de la cantine. Mais on vint à mon aide, je fus vite sec; un coup de vin mit la gaieté, l'espérance, autour de la table en tas de pierres, et, d'un même cœur, je chantai avec nos convives :

Aimons-nous! et quand nous pouvons Nous unir pour boire à la ronde.

Que Je canon se taise ou gronde,

Buvons [ter) A l'indépendance du monde ! »

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