LA PRESQU'ILE DUCOS
Nous logeons par groupes de dix dans des huiles triangulaires. La direclion de la déportation nous a distribué un petit matériel de campement : ustensiles de cuisine, bidons, gamelles, haches, marteaux, clous et planches. Tous ces objets sont indivis : ils appartiennent au groupe, nul n'a le droit de s'en servir pour son usage particulier. Chacun remplit à tour de rôle les fonctions de cuisinier, de bûcheron, et se présente le matin à la cambuse pour recevoir la ration de vivres de ses compagnons, celle du soldat aux colonies : une livre et demie de pain, deux cent cinquante grammes de viande fraîche, cent vingt-cinq grammes de légumes secs, vingt grammes de café, un peu d'huile, de sel et de cassonade. Ce n'est pas succulent; le
240 MEMOIRIlS DUN JEUNE HOMME
vin manque; pourtant combien le régime nous paraît préférable aux prisons de France et surtout à celui de l'odieuse Danaé. Le goût de la nouveauté est si vif en moi que j'ai ressenti du plaisir h chaque changement de prison.
Notre hutte s'est meublée; le plus adroit des dix a fabriqué des bancs et la table autour de laquelle nous pouvons nous asseoir et manger en posture humaine, presque commodément.
Pourtant j'ai hâte de quitter la communauté, de posséder un logis à moi, où je vive à ma guise, oti je sois seul quand il me plaît. Les cent cinquante-lrois jours de traversée, les contacts forcés, les voisinages inévitables, m'enseignèrent le prix de la solitude. Aussi, usant d'une faculté légale, je demande au gouverneur une concession de terrain qui m'est accordée peu de jours après.
Le lot que j'ai choisi est d'une cinquantaine de mètres sur vingt de large, au centre du camp, au bord de la baie de Numbo, le long de la route qui mène, en contournant la montagne, au camp militaire. Tout de suite, j'entoure ma concession d'un treillage, affirmant ainsi ma propriété; Puis j'ai recours au