‹ Mémoires d'un jeune hommeChapitre 44 sur 54 · LA PRESQU'ILE DUCOS · texte numérisé non relu

LA PRESQU'ILE DUCOS

vénienl du loil de chaume qui se resserra au grand soleil et permit plus d'un passage aux averses diluviennes de la saison des pluies.

Un petit drapeau a été planté au sommet; le conslrucleur el ses aides m'ont incité à « arroser » la première case de déporté terminée à la presqu'île Ducos. Très volontiers j'oiïre le repas baptismal, mais, à la fin, nous sommes très excités et Carbonnel entame le chapitre de la question sociale. Véhément et provocant, il me prend à partie et j'ai le tort de discuter avec lui, de contester ses affirmations, de riposter à ses propos. Il s'en irrite, il s'échauffe davantage; il me reproche, lui qui a bâti ma case contre bons deniers comptani s, d'être un propriétaire, d'avoir maison à moi.

— (( Oui, citoyen Jacques, vous êtes un bourgeois..., un bourgeois..., rien que bourgeois ! »

Nul mol ne me blesse, ne m'agace comme cette appellation de « bourgeois » qu'il reproduit saris cesse.

— « Vous ne savez pas ce que vous dites, Carbonnel ; je suis révolutionnaire, socialiste et proudhonien comme vous ; j'ai combattu pour la Révolution aussi bien et peut-être

mieux que vous. Si ma case vous offense, il ue fallait pas la construire !

— « Je vous répète, citoyen Jacques, que vous êtes un fils de bourgeois, d'exploiteurs du peuple, de voleurs...

— (( Allons! reprends-je niaisement, déjà furieux, vous n'attaquez pas mes parents personnellement?

— « Vous êtes un fils de voleurs et vous vous payez des maisons avec les vols de vos...

— u Je vous défends de continuer..

— « Des maisons avec les vols de vos pères. »

Exaspéré, je frappe Carbonnel au visage. 11 se jette sur moi, je le repousse ; on nous sépare. Bientôt mes convives se retirent et vont raconter au dehors le triste incident.

Voilà comment j'inaugurai ma maison, en frappant, en altercation stupide, un des meil- ^ leurs d'entre mes codéportés, un brave homme, un camarade avec lequel s'accordaient d'ordinaire mes sentiments.

S'il incline aux querelles, Carbonnel a du cœur et, sensible à l'opinion de ses camarades, ne saurait garder une injure. 11 me le prouve en me députant, le lendemain, deux de

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nos amis communs : MM. Jules Renard et Mair, chargés de me demander réparation ; Renard esl un professeur de l'Université, ancien officier d'état-major; Mair est un Hollandais, d'apparence distinguée, mêlé au mouvement de la Commune, il n'a jamais su lui-même pourquoi. Je choisis immédiatement mes témoins, Amilcar Cipriani et l'un de mes amis de jeunesse, Caulet de Tayac. Les quatre personnes se réunissent immédiatement.

— (( Messieurs, dit brièvement Cipriani, il y a eu coups ; donc il y aura duel. Mais comme nul devons ne souhaite une rencontre ridicule et que nous n'avons pas d'armes à notre disposition, je propose la hache. »

Après un moment de silence et d'hésitation, les trois autres témoins se récrient contre l'expédient un peu farouche. Caulet offre de demander conseil à Assi qui vient d'ouvrir un atelier de forgeron. Finalement, tous conviennent qu on emmanchera à deux baguettes d'un mètre, en bois flexible, des pointes de fer de dix centimètres.

Pour éviter toute indiscrétion, les témoins se sont engagés d'honneur à ne révéler à personne l'heure et le lieu de la rencontre ; ils les ont même laissé ignorer aux deux adversaires

qu'ils conduisent, ce même jour, au boul de la vallée Tindu, à côté du cimetière des déportés. L'aventure^ l'avouerai-je? au lieu de m'inquiéter, me plaît par son originalité. Cette dérogation à l'existence normale du déporté dans une enceinte fortifiée me rapproche de Paris ; quant à Carbonnel, il témoigne d'un rare courage, car ni son éducation ni ses habitudes ne le prédisposent au duel qui certainement conserve à ses yeux un prestige mystérieux et un peu effrayant.

Nos vestes et nos chemises ôtées,nous voici bustes nus, les épieux croisés. « Allez, messieurs? » crie Caulet ; et je fonce sur Carbonnel qui recule... Surpris par la vivacité de Tattaque, il perd la tête, empoigne delà main gauche le bois de mon arme et me l'arrache, cependant qu'il pointe en avant. Je saute en arrière et tombe assis par terre, pendant que les témoins entourent mon adversaire et lui reprochent son geste :

— (( C'est une incorrection, une félonie, un manquement aux lois de l'honneur !

— Je ne sais pas, reprend le pauvre ; ce n'est pas.de ma faute; je ne connais pas les usages du duel.

— C'est sans importance, dis-je à mon tour

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