‹ Mémoires d'un jeune hommeChapitre 47 sur 54 · LA PUKSUU'ILE DUCOS · texte numérisé non relu

LA PUKSUU'ILE DUCOS

écorce filamenleuse fournit le vêtement aux Kanaques.

De Taulre côté du col, descend en pente assez rapide la vallée de Tindu, longue, étroite et profonde, jusqu'à un bras de mer, dominé par les hautes montagnes de la rive opposée. Tindu est la colonie agraire et industrielle, oi^i une demi-douzaine de jardiniers ont fondé sur leurs concessions la culture maraîchère, oii d'autres ont ouvert une carrière de terre réfractaire, construit un four et cuisent la brique.

Numbo demeure le centre, comme le cheflieu des deux villages improvisés oij les huit cents déportés gardent leurs habitudes, leurs mœurs, leurs préoccupations, leurs préjugés de Parisiens. Dans cette société nouvelle de révolutionnaires se reproduisent servilement les vices, les ridicules et les abus de la vieille société. A côté des ouvriers, des producteurs, voici qu'apparaissent tout de suite les parasites, les trafiquants. Un déporté a acheté au mercanti une douzaine de litres de vin qu'il revend en détail par chopine, par demi-selier, additionné d'eau, à ses camarades. Ce fut le premier cabaretier. Son exemple n'a pas manqué d'imitateurs, qui,

bientôt, font crédit, et débilent la vinasse sur la table de leur bouchon. On entre au cabaret, on s'y assied, on bavarde en buvant. Bientôt^ quelque autre, plus avisé, aménagera une paillolte spéciale avec des tables, des bancs et joindra le verre de café et de thé au débit de vin. Voilà un café fondé; il est primitif, enfumé, mal éclairé, mais pourtant attire société plus choisie que le cabaret.

Tout l'amusement, toute la joie et l'illusion de ces prisonniers aux antipodes sont contenus dans un verre de vin. La plupart, sitôt qu'ils ont tiré q/{elque argent d'un labeur fatigant, s'allablent en buvant au refrain de chansons populaires. Certains s'enivrent et je n'ai pas eu honte d'essayer de me diverlir comme eux, mais un estomac rebelle aux lampées de vin bleu me garda contre l'ivrognerie. Pourlant, j'ai parfois envié l'insouciance et les faciles satisfactions des buveurs. Non loin de moi, habitent et travaillent en commun sept infatigables gaillards, brutes magnifiques, forts comme des taureaux. Ils entreprennent à prix débattus les plus durs travaux de terrassement, les plus pénibles corvées de propreté du camp et peinent sans relâche, furieusement, jusqu'à ce qu'ils aient

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'terminé. On les a surnommés Y escouade ù cracher le sang, La lâche achevée, l'argent reçu, ils boivent jour et nuit, lant qu'il leur reste un franc, chez quelque sous-mercanti, puis ils se remettent à la besogne. Jamais ils ne changèrent leur train de vie et cerlainement la déportation ne pesa pas sur eux.

Deux ou trois acteurs se trouvaient parmi nous, qui, avec la passion de leur état, la ténacité, la patience, Tinduslrie, parvinrent à édifier de terre et d'herbe une assez grande salle de théâtre, une scène et des coulisses. Us recrutèrent et exercèrent une troupe qui, chaque dimanche, joua des comédies, des vaudevilles oii tous les emplois étaient tenus par des hommes. Le prix d'entrée à la représentation fut de dix sous. J'écrivis pour le théâtre de Numbo mon unique pièce, un proverbe intitulé : La Revanche de Gaétan. Elle reçut un accueil honorable.

Les représentations dominicales ont duré pendant trois ou quatre ans, puis elles ont été interrompues, soit que la troupe fût divisée par les jalousies, les vanités de ses membres ou bien diminuée par les départs et les morts, soit que les déporlés cessassent de s'intéresser au spectacle. Il me souvient aussi que le

théâtre fut renversé, pulvérisé par un formidable cyclone en 1876; je ne sais plus si on le releva. Les acteurs n'y étaient pas sensiblement inférieurs à ceux des petites villes de province : tous récitaient imperturbablement leurs rôles.

Il avait été mêlé, je Tai dit, aux déportés politiques un fâcheux contingent de repris de justice et de rôdeurs de barrière qui se dénommaient eux-même « la tierce ». A l'arrivée en Nouvelle-Calédonie des frégates Giierîière et Loire la « tierce », renforcée de nouveaux garçons, voulut s'affirmer. Elle se porta en bande sur la route qui menait à la cantine, arrêtant au passage les déportés, leur enlevant les provisions ou l'argent qu'ils avaient. Mais les révolutionnaires ont le sentiment de leur propriété et ne permettent pas qu'on y touche. Ceux de nos camarades qui avaient été battus et volés dans la journée s'organisèrent le soir même en garde armée de haches, pénétrèrent dans les cases des mal- * faiteurs, les attachèrent à des arbres et tinrent conseil s'ils ne les hisseraient pas promptement aux branches. Les gardes-chiourme intervinrent à temps pour sauver les mauvais garnements en les conduisant à la prison. Le

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