CHAPITRE X
En 1872, le gouverneur de la Nouvelle- Calédonie est le capitaine de vaisseau Gauthier de la Richerie, le même qui vingt ans plus tôt eut à la Guyane la garde des déportés de Décembre. A son nom est restée attachée une légende de cruautés et de persécutions acharnées sur les prisonniers républicains. Aussi, au moment de notre embarquement, toute la presse indépendante s'indigna que le gardien de Cayenne fût encore celui de la nouvelle déportation.
Mais le temps, les événements et le grade ont changé l'homme : il n'est plus un petit lieutenant de vaisseau qui tâche de se signaler à ses chefs par des rigueurs contre les
ennemis de l'Empire; sa posilion est faile : gouverneur, officier supérieur, il est arrivé au calme. Il a vu la chute de Napoléon III et le retour de la République; il ne veut plus s'attirer de haines, il est devenu conciliant et doux, disposé à la mansuétude envers les déportés et surtout résolu à éviter tout conflit. Tel est l'esprit des instructions données à ses subalternes qui ne s'y conformeront pas toujours; telles seront plus tard les causes de la perte de son emploi, de sa révocation après l'évasion d'Henri Rochefort. S'être acquis une renommée sinistre de geôHer et finir, situation brisée, destitué pour excès de complaisance aux prisonniers, — voilà l'exemple des contrastes singuliers d'une carrrière.
Cependant, de trimestre en trimestre, notre contingent s'augmentait de nouveaux déportés. Lors d'une des arrivées, au mois de décembre 1874, je me trouvais enfermé à la prison disciplinaire, pour je ne sais quelle offense au règlement. Le guichetier tire les verrous pour a un puni » et Rochefort entre. Il était débarqué le matin et avait omis de répondre à l'appel réglementaire ; aussitôt le commandant de la presqu'île lui infligeait quarante-huit heures de prison. Deux cama-
rades se retrouvent avec plaisir en pays lointain, mais c'est une surprise joyeuse de se revoir dans la prison d'une prison, aux antipodes. A peine commençons-nous de conter nos caravanes depuis le fort Boyard, que la porte est de nouveau ouverte et voici Paschal Grousset avec nous. Il a reproché au gardechiourme qui venait appréhender Rochefort une attitude grossière et provocante. Huit jours de prison ont été le prix de la leçon de politesse. Entre mes compagnons, la peine disdisciplinaire se termine allègrement.
Paschal Grousset habite avec Olivier Pain une case un peu en dehors du camp. J'ai d'abord raillé l'incommodité de son éloignement ; j'en compris plus tard l'avanlage et la raison. Grousset, jeune homme d'une rare culture intellectuelle, m'a charmé par l'agrément de sa conversation, la finesse de son intelligence, par la bonne grâce et la distinction de ses manières. Il n'est mon aîné que de peu d'années mais comme je le sens supérieur à moi d'esprit de conduite et de lactl Toujours il excuse mes puérilités, mon manque de mesure, mon humeur batailleuse, mes emportements, mes incartades; il tâche de m'assagir par d'amicaux conseils que j'écoute
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sans les suivre De tous mes camarades d'alors, c'est celui auquel je vouai la plus vive affection.
Hochefort m'a témoigné pareille sympathie et je suis fier de fréquenter avec le destructeur de l'empire, avec l'écrivain de cette Lanterne dont j'ai bu toutes les pages. La démarche juvénile et leste, la taille svelte, l'œil pétillant et aigu, enfoncé sous l'arcade d'un front bombé, surmonté du noir toupet frisé, tel il est à quarante ans, doué d'un esprit extraordinaire, d'une verve diabolique avec une humeur railleuse, une insouciance narquoise de Parisien que n'atteignent ni les changements de fortune ni les revers de la politique. Quelle trêve à l'ennui de l'exil; quelles bonnes heures passées avec ce camarade aux mots impétueux d'amusement, au fonds inépuisable d'anecdotes qu'il conte d'une voix gamine, tantôt flûtée, tantôt sombrée, qu'il mime du visage et du geste, pour notre joie! Combien de fois, noctambules calédoniens, n'avons-nous pas gagné à travers rocs et forêts la pointe extrême de la presqu'île Ducos! Là Olivier Pain, le plus industrieux, allumait un grand feu; nous avancions au bord du rocher et jetions nos lignes oii le poisson ne refu-
sait pas toujours de mordre; nous contemplions l'étendue de la mer, du côté de la liberté, du côté de l'Australie. Bienlôt, las de la pêche, nous nous couchions roulés dans notre couverture, sur le roc, autour de la flamme, et le jour paraissait souvent avant que notre causerie n'eût cédé au sommeil.
La renommée acquise, le prestige individuel, dominent les événements et les changements de fortune. L'arrêt d'un conseil de guerre n'a pas fait de Rochefort un déporté oublié dans la foule des condamnés politiques. Il est l'objet de la curiosité^ de la sympathie des colons. Les notables négociants de Nouméa, les officiers indépendants viennent le voir et lui rendre hommage. La case qu'il habite avec Paschal Grousset et Olivier Pain est devenue un lieu d'excursion où les visiteurs s'empressent auprès du célèbre exilé. Le directeur de la déportation qui est, à ce moment-là, un fonctionnaire bienveillant, accorde facilement aux habitants de la ville l'autorisation de pénétrer sur le territoire de la presqu'île Ducos. Henri Rochefort et ses amis font bon accueil aux arrivants et les invitent à leur table. Cependant les convives ne récréent pas toujours leurs hôtes mais il
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importe à ceux-ci de conserver des communications avec le dehors, de recevoir les visites d'amis el d'alliés. Grâce à ces visiteurs obligeants ils pourront bientôt se procurer l'argent nécessaire à reconquérir la liberté. Presque chaque jour, mes compagnons et moi nous nous baignons dans la baie de Numbo, nous nous exerçons à la natation. Je suis un nageur solide. Rochefort, moins habitué à la nage, ne tarde pas à y exceller; Grousset, qui savait à peine les mouvements, arrive vite à tenir la mer et il nous suit au milieu de la baie; il reste avec nous dans l'eau une heure et plus. Bien que les requins fréquentent ces parages , nous ne faisons pas de rencontres désagréables. Une seule fois, j'en ai aperçu deux. .Je me baignais à la baie Tindu en compagnie de Berges, l'un de mes meilleurs camarades. 11 n'avait pas quitté le bord et je nageais au large. Au moment où je revenais, je l'entends qui m'interpelle violemment et me désigne à cinquante mètres du rivage, sur l'eau tranquille, deux masses immobiles que je prenais pour des arbres morts. Celaient deux grands squales qui dormaient au soleil. .Je me hâlai de les contourner à distance respectueuse par une vigoureuse coupe. Ils ne
bougèrent pas. Mais, quand je fus en sûreté, nos cris, nos battements des pieds et des mains les tirèrent de leur torpeur et les mirent en fuite.
Rochefort ne demeura guère plus de trois mois à la presqu'île Ducos. A la lin d'une après-midi que nous avions usée en longues parties de piquet, il me quitta disant qu'il allait à la pêche avec Pain et Grousset.
Le lendemain matin , vers neuf heures, curieux du résultat de la pêche et voulant emprunter un dictionnaire anglaisa Grousset, je m'achemine vers leur case. Je frappe à la porte, je pénètre à l'intérieur. Personne! mes trois amis sont absents; où sont-ils donc, comment ne se trouvent-ils pas rentrés à cette heure : il faut qu'il soit survenu quelque accident. Je songe à les rechercher, à m'enquérir, quand soudain me frappe l'aspect du logis, les vêtements, les papiers épars sur le sol : tous les indices de l'abandon et d'un brusque départ. En même temps, certaines allées et venues, telles visites, telles allures mystérieuses de la veille et des jours précédents, s'assemblent en mon esprit, et je comprends que Rochefort, Pain et Grousset se
sont évadés cette nuit môme. Ma première émotion est toute de joie pour eux, d'une nature au-dessus de l'envie et de la méchanceté. Nul ne m'a vu entrer; je m'éloigne rapidement, gardant en moi le précieux secret ; je gravis une montagne derrière le camp d'où l'on domine la baie de Nouméa. Aucun bateau n'a pu en sortir; il règne sur la mer un calme plat et j'aperçois toutes voiles déployées, avançant à peine, un navire, le P.-C.-E.^ oh sont certainement cachés mes amis. Je le suis des yeux, je le vois passer lentement, très lentement, devant la presqu'île Ducos^ à mes pieds, avec l'angoisse, la peur qu'on ne découvre la fuite des évadés et qu'on ne les poursuive. Enfin, il est arrivé à la passe, il s'y engage, il disparaît à mes regards... Je respire plus librement, j'éprouve une sincère allégresse de la délivrance de mes compagnons, cependant qu'il pleure dans mon cœur de la tristesse et de l'isolement.
J'ai appris peu de jours après tous les détails de l'évasion. Un déporté simple (c'està-dire autorisé à résider sur la grande terre), Jourde, ancien membre de la Commune, a fait pratiquer le capitaine du P,- C.-E. et a débattu avec lui le prix du
transport de six condamnés en Australie. Le capitaine ignorait l'importance et jusqu'aux noms des évadés. Un autre déporté simple, Bastien Grantil, employé au transbordement des marchandises de cantine entre Nouméa et la presqu'île Ducos, revenu la nuit avec son canot au large de la baie de Numbo, a recueilli Rochefort, Grousset et Pain, nageant à sa rencontre, et les a conduits à bord du navire mouillé devant Nouméa. A part le danger de manquer la barque dans la nuit obscure et d'être trahis par leurs forces de nageurs, l'aventure n'entraînait pas de grands risques ; la surveillance à cette époque était illusoire; il n'existait point encore de dispositions légales qui punissent les tentatives d'évasion des déportés. 11 est singulier qu'elles ne se soient pas produites en plus grand nombre; mais soit insouciance, soit défaut de moyens matériels, les déportés ne songeaient pas à fuir. Plus tard , l'exemple de Rochefort, de Grousset et de leurs compagnons trouva des imitateurs, mais l'alarme était donnée et prises les précautions : nul ne réussit.
A la presqu'île Ducos, la triple évasion fut découverte le surlendemain alors que le P.-C-E avait une quinzaine d'heures de mer.
Kùl-ou voulu lui donner la chasse qu'on ne l'aurait pu. Les deux bateaux de guerre aiïectés à la station de Nouméa accompagnaient le gouverneur en tournée d'inspection sur les cotes de la iNouvelle-Calédonie. Quand M. Gauthier de la liicherie revint trois jours après à sa résidence, on lui annonça simultanément sa nomination au grade de commandeur de la Légion d'honneur et l'évasion de Rochefort. Agréablement disposé par la première nouvelle, il dit à la seconde :
— « Je regrette que M. Rochefort soit parti avant que je n'aie eu le plaisir de faire sa connaissance ».
Du reste, nombre d'officiers et fonctionnaires riaient du bon tour joué aux gens de Versailles et au gouvernement du maréchal Mac-Mahon. Les deux plus gros commerçants de Nouméa se vantèrent au cercle d'avoir escompté les traites qui servirent de première mise de fonds aux évadés. Tous, du gouverneur aux particuliers, portèrent plus tard la peine de leur altitude en celte circonstance ; ils subirent de rigoureuses conséquences pour leurs actes, leurs paroles, leur indépendance ou leur bonne volonté.
Autre fut, je regrette de le dire, le sentiment de certains déportés ; ils eurent de la colère, de l'envie contre le bonheur des évadés et je pâtis de leur vilain état moral. Sachant mes relations d'étroite amitié avec les absents et devinant mes regrets, que de fois des imbéciles ou des méchants, ne m'ont-ils pas répété :
— a Vraiment, citoyen Jacques, ils n'ont pas bien agi vos amis, de vous lâcher comme ça ! »
J'avais beau répondre que mes camarades n'avaient réglé ni le nombre des partants ni les préparatifs de l'affaire, qu'il ne dépendait pas d'eux de m'emmener, que ma case, sise au centre du camp, sur le passage, attirait Tattenlion des gardes-chiourme, que mon absence, remarquée, constatée aurait tout fait découvrir, que je n'eusse pas voulu séparer mon sort de celui d'un ami très cher, Caulet de Tayac, avec lequel j'habitais... Toutes ces questions, ces explications réitérées m'humiliaient et m'irritaient. Mes amis partis eurent certes raison de ne pas risquer leur liberté commune sur ma personne. Pourquoi avais-je usé d'aussi peu de prévoyance en plaçant ma paillotte à l'endroit le plus passager?
Il n'en est pas moins vrai que la commisération des autres m'oiïensail et m'humiliait péniblement. Ah! la méchanceté humaine est universellement inventive, puisque les plus naïfs savent trouver l'endroit où ça fait mal et y appuyer.