‹ Mémoires d'un jeune hommeChapitre 49 sur 54 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Quoi de plus beau qu'une évasion audacieusement tentée et réussie? L'effort d'un prisonnier vers la liberté est si naturel que tout le monde y applaudit. Mais lorsque l'évadé est personnage de marque, qu'il a fait du bruit dans l'univers, provoqué des ressentiments profonds, la haine et l'enthousiasme, sa conquête de la liberté exalte les imaginations et devient légendaire. Ainsi advint-il pour le cas de Rochefort : la nouvelle de son évasion eut en France un long retentissement. f

Mais les bonapartistes, très influents autour du maréchal, enragèrent. Ils ne pardonnaient pas au redoutable pamphlétaire sa part effective à la chute du régime impérial ; ils avaient triomphé quand la justice des conseils de

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guerre frappa Tarcher terrible du lir à la Lanterne, sous le prétexte menleur de complicité avec la Commune à laquelle il était étranger ou même hostile. Et voici que, relégué aux antipodes, il s'échappait par un coup d'éclat, il revenait aux portes de France, hisser le pavillon do guerre sur son fortin chargé de munitions nouvelles : la déportation était-elle donc une plaisanterie, un vain simulacre? Aussi le maréchal-président envoya-t-il en Nouvelle-Calédonie un commissaire extraordinaire chargé de rechercher les responsabilités de l'évasion et de punir les coupables. Une mission de ce genre exige un enquêteur de sang-froid, de modération et de raison : l'envoyé fut le contre-amiral Ribourt, homme passionné, violent et dur, de l'esprit le plus médiocre. Préoccupé de frapper fort, il exerça à Nouméa une enquête de police et l'on vit, à son instigation, le spectacle assez rare de fonctionnaires, d'officiers accusant et dénonçant leurs collègues, leurs camarades. Il fallait des coupables; il ne manqua pas d'en trouver. 11 ôta leur emploi à plus de trente officiers oj fonctionnaires de tous grades, entre autres, au directeur de la déportation, au commandant territorial de la presqu'île Ducos,

et il ordonna leur renvoi en France par le plus prochain bateau. Sous le règne de la délation et de l'arbitraire, tous ceux qui, de près ou de loin, avaient témoigné quelque compassion aux déportés furent désignés à la vindicte du commissaire. Ainsi il prononça l'expulsion immédiate de la colonie des deux commerçants les plus importants du pays, tous deux Français. L'un maire de Nouméa, avait escompté une traite de déporté ; l'autre avait déjeuné avec Rochefort, Grousset et Pain à la presqu'île Ducos. Il ne leur fut pas permis d'arranger des affaires considérables et ils durent s'embarquer sur le courrier en partance.

Cependant le gouverneur de la Nouvelle- Calédonie ne consentit point à être l'instrument de pareilles décisions; il lui répugnait de priver de leurs fonctions ou de leur emploi des hommes, ses collaborateurs, ses amis, qui n'avaient fait qu'obéir aux instructions ministérielles. Donc, il n'exécuta pas les ordres du commissaire extraordinaire, se réservant d'en référer au ministre de la marine. Aussitôt l'amiral Ribourt révoque M. Gauthier de la Richerie, l'embarque sur un bâtiment de guerre ei nomme à sa place au gouvernement

de la colonie un officier d'infanterie de marine, le colonel Alleyron.

Dès lors, les fonctionnaires tremblèrent pour leur emploi, les officiers pour leur grade ; la police et le bas espionnage furent souverains à Nouméa. Jusqu'alors, la déportation, conformément à l'esprit des députés qui la votèrent, avait été une sorte de colonisation surveillée ; elle devint la peine de l'emprisonnement à six mille cinq cents lieues de France. Les déportés simples autorisés à résider sur la grande terre furent tous remis à l'île des Pins. Nul colon n'osa plus leur témoigner de la sympathie ou garder la moindre relation avec eux, de crainte d'être expulsé.

A la presqu'île Ducos, nous éprouvâmes tout de suite les effets du changement de mœurs. N'importait-il pas au nouveau gouverneur de prouver son zèle en molestant ses prisonniers? Ce soldat avait le goût naturel des manifestations de son autorité militaire. 11 fit creuser dans le flanc de la montagne, au-dessus de Numbo, un chemin de circonvallation,y plaça jour et nuit un cordon de sentinelles et y amena des pièces de canon. En même temps, il portait à l'ordre du jour, il nous faisait connaître par affiches les

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mesures que prendraient les troupes en cas de mutinerie et de rébellion. Nous étions menacés d'être mitraillés et fusillés à toute tentalive de rassemblement; nous étions soumis à deux appels journaliers au matin et à la tombée de la nuit ; ilétait interdit de sortirdes cases après six heures du soir; enfin la correspondance était examinée et nous n'avions plus la libre disposition de notre argent.

Ces provocations semblèrent puériles : qui de nous eût été assez fou pour songer à une révolte? Les vexations innovées ne différaient pas sensiblement du régime ordinaire des prisons. Nous les aurions souffertes avec résignation si les gardes-chiourme ne les eussent pas aggravées. A l'exemple de leurs chefs, ils se revanchèrent sur nous de l'évasion des autres. Soudards grossiers et brutaux, ils croyaient valoir par la persécution et la violence. Ils s'acharnèrent pendant plusieurs années à nous rendre l'existence insupportable.

Malgré la passivité d'hommes vaincus, isolés, emprisonnés depuis longtemps, plus d'une fois la méchanceté de la chiourme faillit déterminer la rébellion. Je me rappelle une brute malfaisante nommée Lehmann qui, sous

l'inlluence de Fabsinthe, parcourut un jour le camp, luant h coups de revolver, par plaisir, trois ou quatre chiens. Les maîtres qui les avaient élevés et les aimaient n'osèrent se fâcher, bien que le chaouch fût formellement dans son tort et que rien ne l'autorisât à abattre des animaux domestiques... Pourtant d'autres déportés virent le tueur de chiens, s'ameutèrent en l'injuriant : il n'eut que le temps de s'esquiver.

Une autre fois se produisit un incident plus grave. Un déporté, chargé de bois, revenait de la forêt, dont l'accès était interdit depuis peu, lorsqu'un garde-chiourme, du nom de Barrière, l'apostrophe :

— '( Vous êtes allé couper du bois sans permission; jetez votre charge à terre!

— « Pour ça^ non ! J'ai eu trop de peine à la couper, à la porter jusqu'ici.

— « Vous refusez d'obéir? »

L'homme ne répond pas et continue son chemin.

Alors, sans nulle autre provocation, Barrière prend son revolver, l'arme, fait feu sur le déporté et lui casse le bras.

Ce fut une action si méchante, si lâche, qu'elle excita par tout le camp un mouvement

d'indignation. A l'appel du soir, Séguin, un de nos camarades, reprocha publiquennent à Barrière, en termes convenables et mesurés, la cruauté de sa conduite. Mais le cliaouch n'était pas d'humeur à recevoir une leçon d'humanité : il lève sa canne sur le parleur. Aussitôt dix mains la saisissent. Lehmann accourt au secours de son collègue, revolver au poing. Dufour, déporté d'une force herculéenne, lui arrache l'arme des mains, le bouscule et le met en fuite à coups de pied. Barrière et ses collègues s'enfuient au pas de course sous les huées. On commence même à leur lancer des pierres.

Pendant toute la soirée, je réfléchis à l'événement. Les têtes des déportés sont montées; il règne une grande exaspération et demain matin, si l'on essaie d'arrêter, de mettre en prison Seguin et Dufour, les autres ne le souffriront pas. Il y aura collision. Je sens bien l'absurdité de la résistance, la certitude de notre écrasement mais une âme de révolte, le point d'honneur font que je serai avec mes codéportés, que je courrai leurs risques. Tant pis si désarmé, impuissant, je suis voué à la fusillade. Ma condamnation perpétuelle en sera abrégée d'autant.

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Pourtiml le lendemain malin, loul s'est arrangé au mieux. Ni Lelimann ni Barrière ne paraissent à l'appel : le commandant territorial informé de leurs faits et gestes les a sévèrement punis.

Personnellement, je subis plus qu'aucun autre les rigueurs de la seconde période de déportation. Les gardes-chiourme me haïssaient; je dissimulais mal le mépris irraisonné qu'ils m'inspiraient. Hélas ! entre leur âme de gardien et celle de nombre de prisonniers, il n'est guère de dissemblance. Peut-être détestaient-ils aussi mon allure de jeune bourgeois, la supériorité apparente que prêtent l'éducation et la vie clémente. Puis j'étais le meilleur ami des évadés; ils me surveillèrent rageusement. On craignail que je ne m'échappasse à mon tour, et si je le rêvais, je n'en eus pas les moyens matériels.

Durant quatre ans, je fus obsédé par la plus irritante des surveillances. Trois fois chaque nuit, un surveillant heurtait à ma porte et criait : « Jacques, êtes-vous là? » Il ne s'éloignait qu'à ma réponse. Ainsi, ce n'était point assez de la déportation, de la prison aux extrémités du monde, on m'ôtait jusqu'à la liberté du sommeil.

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