CHAPITRE XII
Une dizaine de femmes ont él6 déportées dans l'enceinte fortifiée de la presqu'île Ducos ; elles habitent un baraquement assez éloigné du camp, à l'extrémité du territoire, sur la lisière de la forêt, en face la haute mer.
Ce ne sont pas, comme on pourrait le supposer, des mégères ou seulement des aventurières et des filles. Elles ne sortent pas d'une catégorie inférieure à la moyenne des déportés. H y a une chemisière et une blanchisseuse, mais deux personnalités intéressantes dominent le groupe. L'une, déjà fatiguée par la vie, M"'" Lemesle, d'intelligence remarquable, d'esprit clair et sagace ; compte parmi les têles du parli socialiste. Elle fut libraire en province avant de devenir ou-
vrière brocheuse, avec la fierté de son état manuel. Assurément, elle me semble supérieure à toutes les bourgeoises que j'ai connues et même à la plupart de ses codéportces. Elle a présidé pendant la Commune je ne sais quel comité; ses opinions, ses discours l'ont désignée au conseil de guerre.
L'autre est une institutrice, Louise Michel, âgée d'environ trente ans. Elle a la bonté angélique, l'inaltérable douceur, la patience inépuisable le dévouement, l'abnégation d'une sainte. D'indulgence sans bornes, favorable à tous, elle soigne et et console les malades ; elle offre aux hommes l'exemple du courage et du calme. Sa charité est absolue; sitôt qu'elle reçoit un peu d'argent des siens, elle le distribue, jusqu'au dernier sou, à des camarades. Elle ne sait rien se garder : ses livres, ses vêtements, son linge, elle donne tout à la première demande. Je l'ai vue, pendant des mois, confinée à sa case, en jupon, en camisole, en savate, parce quelle avait fait don de ses robes et de ses chaussures. Sa haute vertu bienfaisante et compatissante pardonne à toutes les fautes et faiblesses. Jamais sa bouche ne prononça sur personne un mot avec amertume, et reproche : de son cœur s'épand
une source infinie de bonté et de charité. Ah! comme auprès d'elle s'évapore la légende grotesque des pétroleuses^ l'invention malfaisante i qui représentait les amazones communardes versant leur boîte au lait rempli de pétrole par le soupirail des maisons incendiées! Fille de paysanne, élevée par un curé de village, Louise a sans doute commencé dans la piété ardente, agenouillée sur la pierre des chapelles, attendant l'âge de se consacrer tout à Dieu. Mais quand l'incrédulité la dénua, elle plaça sur la Révolution son idéal évangélique, elle s'y dévoua corps et âme, elle en fut la sœur de charité. Elle aimait la gloire : elle souhaita participera toute occasion de bataille, de sacrifice et de martyre.
Sa bonté souveraine, qui embrassait toutes les créatures humaines s'épanchait aussi sur ies animaux. Un chien boiteux, un chat abandonné devenaient les clients et les hôtes de Louise. Elle les recueillait, les hospitalisait, ^ les gardait à côté d'elle jour et nuit. Elle vivait dans son baraquement entourée d'une demi- -^ douzaine d'animaux, chiens, chats, chevreaux, qui la suivaient au loin lorsqu'elle sortait. Ses M compagnes des compartiments voisins se plai- « gnaient de l'odeur de la ménagerie dômes-
tique et s'en irritaient parfois. Mais Louise Michel di^sarmail les réclamations et les railleries par sa douceur. Les plus intraitables cédaient finalement au respect de sa personnalité morale.
Ces dix ou douze femmes captives avec huit cents hommes, exposées à tous les désirs et à tant d'entreprises, ne furent jamais cause de scandale, ni de rixes, ni de disputes. Plusieurs se marièrent et celles qui, à Paris, avaient accoutumé des mœurs faciles, se gardèrent du désordre et de la vénalité. C'est que, dans notre agglomération, les sentiments les plus forts, les plus impérieux, étaient le respect humain, le souci de l'opinion du voisin, la peur du qu'en dira-t-on et qu'aussi régnait une conscience générale de l'attitude nécessaire à des condamnés politiques. Je dois ajouter que la femme comptait pour peu dans l'existence de la plupart des ouvriers déportés; ils ne souffraient pas de son absence; la chasteté ne leur pesait point. Le plébéien de la ville ou des champs échappe habituellement à l'influence, de l'éternel féminin. Ereinté par le travail, il recourt en ses loisirs à la joie d'une lampée de vin, au réconfort d'un repas solide. 11 satisfait auprès de la femme un appétit physique; il
n'en éprouve jamais le besoin moral. Au contraire, l'homme des carrières dites libérales, l'oisif, le rêveur ou l'artiste subissent absolument le joug de la féminité. Us y sont asservis par l'éducalion, l'imagination et la nervosité. Tout leur effort, espoir, vanité, ambition, tendent à la femme. Ils ne peuvent se détacher de son contact et, s'ils en sont privés, ils ressentent une angoisse lancinante, un vide affreux, comme s'il leur manquait une partie d'eux-mêmes. Telle est la signification du symbole de la côte enlevée à Thomuie et dont le Créateur a l'ait la femme.
A vingt-deux ans, habitué aux liaisons du quartier Latin, j'ai pâti du célibat, mais encore plus de l'isolement, du regret de la société de la femme, du manque de rapproment moral et physique. Puis l'amour s'est donné à moi, dans une prison, au bout du monde, par une codéportée de vingt-trois ans, gentille, douce et affectueuse, une lingère... une grisette. Dans la désorganisation, le désarroi des ménages et des familles au mo-j ment du siège de Paris, elle a marché avec uaj bataillon en pimpant costume de cantinière, elle a continué sous la Commune et la voici] déportée en Nouvelle-Calédonie. Qu'elle est]
douce et genlille, ma canlinière ! que son air discret et modeste s'accorde peu avec son aventure d'état militaire! Elle m'a aimé, la chère amie des tristes jours ; elle a bravé l'opinion publique, le reproche d'élire un petit bourgeois au milieu de tant de plébéiens, et, ingrat, égoïste, je n'ai senti d'amour pour elle qu'après son abandon.
Elle est venue à ma case, en tâchant de
n'être pas vue Je me rappelle encore la
date et les circonstances de la première visite, le 14 avril 1874. Le soir, de mauvais gars fort dangereux avaient bu nombreux litres de vin chez un débitant voisin et je les entendais dans la nuit noire discuter et se quereller devant le treillage de ma concession. Le bruit des voix, une rumeur d'altercation s'élevaient, mais je n'y prenais pas garde, je serrais l'amie entre mes bras, quand soudain, à vingt-cinq mètres de nous, au dehors, en long cri de détresse retentissent ces mots : Ah ! je suis lïngué ! En même temps chute d'un corps, bouillonnement d'un ruisseau de sang qui coule à terre, course de gens qui s'enfuient. D'autre part, on appelle a Faide; des surveillants, des déportés accourent avec des lumières et relèvent un jeune homme traversé
de Fomoplate au-dessous du sein droit par un coup de tranchet.
Le gars ne succomba point à la terrible blessure. Il guérit, se releva, retourna avec ses camarades et ne voulut jamais dire le nom du meurtrier. Il prétendit n'avoir pas distingué dans la nuit qui le frappait. Ainsi le crime resta impuni. On avait eu d'assez sérieuses présomptions pour arrêter un des compagnons nocturnes de la victime, un cordonnier auquel appartenait le tranchet meurtrier ; mais, en prison, il confectionna des souliers pour la chiourme, des bottes pour les officiers et il devint difficile de supposer capable d'un assassinat le fabricant d'aussi belles chaussures.