CHAPITRE IV
Les années scolaires s'accomplissent; j'ai quatorze ans. Ma nervosité d'enfant gâté, ma sensibilité aiguë s'exaspèrent contre la rigueur de la discipline du lycée et je souffre encore des railleries de mes condisciples. Je suis laid , très laid ; les plaisanteries me rendent timide et gauche avec une susceptibilité batailleuse et la honte de ma laideur. J'enrage que des méchants garçons me répètent sans cesse : « Oh! c'te tête, ces lèvres en rebords de pot de chambre, ces yeux de travers I » C'est un supplice lorsque je suis appelé au parloir, de traverser la grande cour où m'apercevant, cent galopins crient à tuetête :
« Oh I la la ! c'te binette ! »
— « Mon pauvre Jacques î comme tu es laid ! » me dit souvent Chalmer, un excellent camarade, et les élèves de ma classe ayant à désigner un commissaire pour offrir le bras aux dames durant le concert annuel du lycée m'ont choisi en manière de dérision, moi, le plus laid, le plus gauche et ridicule. Cruellement mortifié, j'ai accepté par bravade : mais le proviseur annula l'élection de mauvais aloi et doucement me conseilla de n'être pas commissaire. J'affectai de rire sur l'incident devant les autres et j'en pleurai toute la nuit, étouffant les sanglots sous les draps, honteux de moi-même, dégoûté de la vie.
— « Mon vieux, tu n'es pas assez beau, tu n'auras jamais de femmes » , m'a encore répété le copain Chalmer. Pas de femmes ! lorsque mon rêve juvénile est tout entier habité par la femme, qu'en mon imagination et mon cœur fermentent les légendes d'amour, qu'en mes lectures passionnées je me suis cru le Paul de Virginie, le Desgrieux de Manon, le Stephen de- Soiis les Tilleuls, le Rolla de toutes les Marions, et que j'ai adressé, ah! combien de vers brûlants à mes divines maîtresses ; pas de femme ! et dans mon cerveau illuminé de feux d'artifice romanesques par le
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sexe qui s'éveille , elle est l'inconnue lant aUendue, la joie souveraine, la sublime aventure. Pas de femme qui m'embrasse et serre contre son cœur mon cœur plein d'amour ! Suis-je un paria, un monstre, que nul ne regarde sans moquerie ? Je me lords les mains de désespoir, de rage contre la destinée... Souvent, j'ai eu envie de mourir.
Un an après, au théâtre de la Gaîté, j'assiste à la représentation d'un drame écossais, Jean la Poste, et je suis ravi, complètement charmé, par M"' Antonine qui joue le principal rôle. Depuis, j'ai vu souvent de jolies actrices sur la scène ou à la ville : aucune n'a jamais renouvelé l'impression de cette délicieuse fille en casaque de velours sur la jupe à carreau. Durant la soirée, j'ai dévoré des yeux son fm et gracieux visage au sourire adorable : toute la semaine j'en eus la chère image présente et, le dimanche suivant, je suis entré, tremblant de timidité^ chez un marchand de photographies, sous les arcades de Rivoli et lui ai demandé le portrait de ma bien-aimée. « Il n'y en a pas » me fut-il répondu. Le soir, j'ai composé une pièce de vers , brûlant d'admiration et d'amour , que, rassemblant tout mon courage, je m'en
fus le lendemain déposer chez le concierge du théâtre :
— Mademoiselle Antonine?
— Vous avez une lettre... mettez ça là. Où allèrent-elles mes rimes puériles? Par
la route ordinaire de tellesélucubrations, sans doute à l'habilleuse qui les marmota pendant que l'aimée faisait sa figure et riait du soupirant candide, puis à la glace de la loge, dans la rainure, au milieu d'autres poulets, pâture de joie pour l'amant du moment, les familiers et les camarades.
Longtemps encore je ne cesse de rêver à Antonine, de prononcer son nom comme un mot cabalistique. Trois fois, je retournai à Jean la Poste pour assouvir mes yeux d'elle. A la fin, je liai conversation avec un musicien de l'orchestre et l'ayant emmené à la brasserie, après le spectacle, je l'interrogeai sur Antonine : « Elle est avec le gros qui joue le premier rôle », me dit-il tout de suite.
J'ignore ce qu'il y avait de vrai dans son dire, mais il me monta l'imagination et décida d'une vocation nouvelle. Je serai acteur, j'approcherai moi aussi d'Antonine et des créatures divines qui lui ressemblent; ma mère y consentirait certainement, puisque l'année
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précédente, j'avais eu un accessit de récitation. Mais h l'exposé de ce projet, elle se fâcha tout de bon. J'eus beau supplier, recourir aux larmes; — « Ce n'est pas un métier d'homme, répétait-elle obstinément; travaille, mon Jacques, et ne pense plus aux sottises. »
Tout ce que je retirai de l'aventure fut de ne plus être désormais mené au théâtre durant les vacances.
— (( Comment , Jacques , tu l'as encore ! s'exclama avec un certain dédain, à la récréation, pendant notre promenade autour de la cour, Guersant, mon camarade de rhétorique. Et comme j'avoue une innocence qui me pèse :
— (( Eh bien î mon cher ! je te présenterai, aux premiers jours de vacances, à l'amie Camélia; c'est une bonne fille qui, pour tes dix francs, te recevra comme elle fait pour moi. C'est très chic ! tu rigoleras bien. »
Guersant est un type que j'admire et auquel je voudrais ressembler. A ses sorties du lycée, il porte le faux-col ceint d'une cravate claire et met des gants jaunes. Il fréquente les courses, connaît les noms, l'origine, les qua-
lités des pur sang et joue au pari mutuel. Avant de rentrer au « bahut », il s'arrête une demi-heure au café d'Harcourt et plaisante avec les femmes du quartier qui s'y réunissent. Jamais il n'oublie le numéro de la Vie Parisienne, qu'il prête à ses voisins d'étude ; il rapporte aussi une provision de londrès qu'il fume après le déjeuner, soit aux cabinets, soit même en pleine cour, en se cachant du pion. Huit jours plus loin, le camarade me guide vers M"' Camélia qui va et vient régulièrement, chaque soir, sur un terre-plein du boulevard Clichy, non loin de la place Pigalle. A la montée de la rue des Martyrs^ nous avons côtoyé des filles qui, aux hardis propos de Guersant, ont éclaté de rire, en nous renvoyant à notre nourrice... Il est neuf heures et demie lorsque nous rejoignons M'" Camélia. C'est une grasse de trentecinq ans, aux cheveux noirs luisants, à la figure peinte en blanc et en rougé, nu-tête, vêtue d'un caraco sombre, d'un jupon de soie rouge assez court pour montrer les bas de soie jaune. Elle accueille les recrues à bras ouverts, certaine de ne pas perdre sa soirée avec nous : « Tu es bien gentil, mon petit potache, de venir me voir et de m'amener un ami. Vous
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me suivez à la maison, n'est-ce pas, mes petits? » tll, sur ses pas, nous voici passage de rElysée-des-Beaux-Arts, à l'une des masures basses de l'entrée oii elle gîte au rez-de-chaussée.
Une heure après, je sors du garni et vais m'asseoir, avec la fille, à la terrasse d'un café du boulevard Clichy, tout fier d'avoir une femme. J'ai cependant éprouvé plus de déception que de plaisir; d'abord je fus étonné de la voir glisser dans son bas la pièce d'or sollicitée à l'accès de la chambre; j'ai eu quelque hésitation dans le vautrement du lit banal. Mais si la volupté ne répondit point à mon attente et à mon désir, si j'ai pensé : (( Quoi ! ce n'est que ça! » j'ai cru que je devenais homme par ce triste baptême, par cette répugnante preuve de virilité. Je n'ai pas senti le dégoût de la fiUasse et de son commerce, car l'amour avec ses grandes envolées se liait plutôt dans mon esprit à une créature idéale qu'à la femme de chair. Enfin je respirais la fierté de n'être plus innocent, et tout de suite avec la forfanterie d'un jeune coq, à ma compagne hasardeuse qui se plaignait des agents des mœurs et des sergents, je promis de la défendre contre ses persécuteurs jurés.
36 MÉMOIRES D'UiN JEUNE HOMME
Je n'ai jamais revu Camélia et j'y pense sans orgueil. Quelques mois plus lard, une grande fille de vingt-cinq ans, longue, maigre et jaune, qui était bonne chez un mien oncle à la campagne m'apprit la connexité étroite du moral avec le physique et l'inévitable piège oij la nature attire tous les animaux, porcs, hommes ou dieux, pour perpétuer le mal de la vie.