CHAPITRE V
Le lycée avait pesé sur moi ; ses murs de geôle altrislèrent mes années puériles. Quelle joie d'èlre libéré d'une discipline de prisonnier! quelle délivrance quand je m'échappai de la règle et de l'assujetlissement scolastiques par le ponl-aux-ânes du baccalauréat.
Combien d'idées confuses el désordonnées avaient implanté en mon cerveau l'éducation universitaire. Avec l'idéologie irréelle des classiques, les savantissimes docteurs es rhétorique et philosophie, mes maîtres m'inculquèrent un républicanisme héroïque et rigoriste absolument contraire au mouvement des sociétés modernes. En leur enseignement, nul sentiment de l'humanité, nulle notion de la vie pratique, de tout ce qui n'existait pas
chez les anciens. Longtemps je n'eus aucune compréhension des variations de l'homme, des nécessités de l'existence, aucune pitié pour les faiblesses et les déchéances individuelles. J'étais, au moins de théorie, un petit Héguliis qui ne pardonnait ni les transactions, ni les vues intéressées. Il me manquait tout à fait la conscience des fatalités organiques, des besoins matériels, de la lutte pour l'existence quotidienne; il me manquait Texpérience avec les vraies douleurs qui enseignent un doux mépris^ la pitié et l'indulgence; il me manquait la lumière en mon esprit chaotique et aussi le sentiment artistique, car je destinais Tari, de ma visée grossière, à une mission de propagande républicaine.
Certes j'étais un bon jeune homme, bercé d'abslractions, croyant à la générosité, au désintéressement, à la loyauté, à la vaillance des passants, attendant de merveilleuses aventures d'amour avec des créatures idéales. Homanesque et républicain, la tête toute pleine d'histoires, le sang bouillonnant, avec un besoin débordant de mouvement, de bruit, de tapage, d'actions extraordinaires, de combats, de révoltes, de périls, je m'élançai à travers la vie, de toute la fougue de dix-huil
ans, vigoureux et sans peur, singulièrement timide et susceptible par les taquineries de mes camarades d'enfance.
Et pourtant l'éducation universitaire, avec ses vices, ses lacunes, ses préjugés scolastiques est une discipline intellectuelle indispensable. Sans la culture classique , comment comprendre le langage, les institutions, les littératures de peuples fondés sur la tradition gréco-latine; sans la connaissance d'Athènes et de Rome, comment bien lire Shakespeare et Mohère? Privé de cette instruction préliminaire, un homme si intelligent qu'il soit, se trouve le plus souvent en état d'infériorité intellectuelle, incapable d'atteindre à la conception de l'art; rien ne saurait remplacer le manque d'études classiques. Assurément, comme je l'ai dit, cette discipline de l'esprit est étroite, routinière, et par plus d'un point ridiculement surannée ; elle rétrograde dans le passé comme pour ôter à l'enfant le sens de la vie moderne et de la vérité immédiate; mais le tempérament, les dispositions naturelles ont vite fait de corriger les excès de l'idéologie; les épreuves inévitables de l'existence nous arrachent nos rêves un à un et nous rejettent en pleine réalité.
— Je suis reçu bachelier !
Mines, Eaque et Rhadaman te, juges d'enfer et de Sorbonne, furent cléments, et le soir, ayant convenablement festoyé avec des amis assortis, je galope par le boulevard Saint- Michel en vociférant des chants obscènes et séditieux; je bouscule les passants de ruades de poulain échappé, en une joie effrénée qui faillit s'achever au poste de police. Durant soixante-douze heures, je ne cesse de rire, de crier, de faire tapage le jour et la nuit.
Tout de suite^ j'ai choisi un café où je viens chaque soir. La patronne, grosse matrone, mûre, m'y regarde d'un œil complaisant et me tapote sur les joues, à la sortie, avec de doux reproches, quand notre table d'étudiants de première année fut bruyante et qu'on essaya d'y chanter en chœur.
Il avait été décidé que je ferais mon droit : aussitôt je manifestais du goût pour la médecine mais craignant de résister ouvertement à ma mère, je pris mes inscriptions aux deux Facultés, de sorte que je n'allais ni à l'Ecole de Droit, ni à l'Ecole de Médecine. Parfois, honteux de ma paresse, je poursuis selon l'impulsion du moment l'Analomie ou le Code
Mes meilleures résolutions persislent quaranle-huiL heures et je ne sais par quelle chance d'élal, j'ai franchi les deux examens de première année.
Ma préoccupation est de me singulariser par le costume, la tenue, l'attitude. La situalion d'étudiant me semble tellement supérieure à celle du reste des hommes, commis, employés, banquiers ou militaires, que j'aspire à la manifester par des marques extérieures. Or, sur les pavés du quartier défilent fièrement ceux qu'on nomme les types ^ de tout jeunes gens comme moi, des rapins ou d'antiques étudiants réfractaires aux examens. Ils affectent un genre artiste depuis longtemps suranné, laissant croître leur barbe quand ils ont de la barbe et leurs cheveux qui tombent sur les épaules, couronnant leur chef d'un large chapeau mou à la Rubens. Je les contemplai souvent d'un regard d'envie sans avoir l'audace de les imiter. Enfin je me suis lié avec l'un d'eux qui est étudiant en médecine. Il se nomme Briffant ; c'est un garçon de vingt ans, intelligent, exubérant et insouciant. Chaque mois, son père, vigneron de l'Anjou, lui envoie une mince pension de cent francs qu'il dissipe en trois jours,
réduit le reste du temps à vivre de cuisines bizarres, en des gargotes de maçons.
Briffaut me mena chez son chapelier, rue de l'Ancienne-Comédie où j'ai achelé un large feutre gris. Désormais, je le porte à toute heure, en tous lieux, comme un panache que les passants regardent avec étonnement; je soigne le négligé de ma tenue, la bizarrerie de mes foulards; je fume une pipe de fourneau énorme, au long tuyau qui ne quille pas mes dents : je suis devenu^ moi aussi, un type du quartier Lalin.
C'est ce besoin de se distinguer par le costume, d'affirmer, de manifester sa spécialisation qui a créé l'uniforme du soldat, la robe de l'avocat. La mascarade du Palais de justice peut se flatter de l'emporter sur toutes les autres. Quoi de plus solennel que tous les basochiens, de plus convaincu que les avocats de l'importance de leur jupe noire et des privilèges de leur corporation!
Nous n'avions pas moindre opinion de l'état d'étudiant^ vers 1869. Nous considérions le « quartier » comme une sorte de terre privilégiée, habitée par des. êtres d'espèce spéciale. A peine si, à de rares intervalles, nous franchissions les ponts : passer l'eau et che-
miner sur l'autre rive, nous semblait voyager en pays inconnu. Le plus souvent nous tenions séance du soir à la brasserie, où entre de nombreuses chope s,Bri (Tant professait le matérialisme de Buchner avec les théories de Darwin sur l'origine des espèces, oii nous mêhons en des récitations confuses et enthousiastes les nuits d'amour de Musset et les clameurs d'airain des Châtiments,