‹ Mémoires d'un jeune hommeChapitre 8 sur 54 · CHAPITRE YI · texte numérisé non relu

CHAPITRE YI

M'^° Marie Dernier est petite, un peu boulotte, harmonieusement faite. De prime abord, elle surprend par sa beauté originale, par le ferme dessin dans la mignardise de ses traits. Ses cheveux noirs, frisés naturellement, séparés en deux ondes par une raie médiane, flottent en boucles sur le cou. Sous le front bombé, sous de larges sourcils arqués, ses longs yeux marron brun sourient, pétillent ou se voilent de tristesse expressivement. La bouche.aux lèvres fortes qui rougeoient comme une grenade, s'entr'ouvre pour laisser rire trente -deux morsures d'ivoire.

Eclats de rire, fanfare des dix-huit ans ! chère Marie î hantise de mes rêves lointains, tu gardais près du menton une fossette que je n'oublierai jamais.

D'où venail-elle, Tainiable compagne ? je ne le sais pas au juste. D'un de ces accouplements ouvriers dont les produits, sans nul lien familial, courent sitôt qu'ils tiennent sur leurs pattes, les mfdes au gagne-pain de l'atelier, les femmes à la conquête d'un peu de joie. André Gill, au crayon fulgurant, qui était grand, beau et fort, pareil à Apollon, l'avait rencontrée à six heures du soir, sortant d'un atelier de fleuriste, sur le pont Notre- Dame, et n'avait pas tardé à lui persuader de jeter par-dessus les tours, la pince sans rire, les violettes artificielles et la fleur d'oranger.

11 ne la retint pas longtemps : ses amours étaient éphémères et insatiable son goût de la nouveauté : près de lui la plus charmante maîtresse ne durait pas une semaine. Après deux mois, il lâcha Marie à travers le Quartier Latin oii ne manquèrent pas les jeunes hommes dignes d'elle. iMais la singulière petite femme se composait de sentiments et de dispositions contradictoires. Changeante, elle aussi, à la fois capricieuse et difficile, elle répugnait de céder à l'intérêt, et se donnait tout de suite à qui lui avait plu. Un tour à Bullier, un souper de jambon, de choucroute et de bière, une hospitalité peu somp-

tueuse, un déjeuner au réveil, puis un baiser au camarade de lit, et elle recourait à quelque autre aventure d'amusement. Rien en elle de la fille : c'était un libre oiselet voletant et gazouillant enlre vingt nids où elle ne trouvait pas toujours la becquée. De désintéressement absolu, sans la moindre prévoyance,, elle n'avait point la notion de l'argent et se moquait des billets de banque. Dirai-je mieux : elle était chaste, ignorante des baisers savants et des complications sensuelles. C'est qu'elle n'avait senti l'étreinte, souhaité et accepté les caresses que d'êtres jeunes, vigoureux et sains, aux désirs virils et naturels. Bien que d'humeur coquette, sa mise et sa tenue dépendaient de ses passades et de son existence nomade. Elle n'y prenait pas garde, senlant le besoin d'une nouvelle robe quand l'ancienne l'abandonnait par fragmenis. Si son chapeau ne supportait plus la lumière du jour, elle allait nu-tête, coifTée de ses beaux cheveux noirs. Quand l'hôte du garni lui refusait la clef de la chambre, elle déclarait en riant, à l'ami de son choix, ancien ou nouveau, qu'elle se trouvait sans gîte et lui demandait l'hospitalité. C'est ainsi qu'elle vint habiter chez Briffaut en un hôtel plus que mo-

deste, au seuil des escaliers de la rue Anloine- Dubois.

L'union a régné trois semaines au bout desquelles mes deux amis se sont querellés et séparés. Ils font mine de s'aimer encore et je tente de les rapprocher. Je n'ai pu n'être pas touché par le chagrin, les larmes de M^'" Dernier, mais Briffant paraît irréconciliable, et comme j'insiste, il se lâche : « Tu m'embêtes avec les histoires de Marie, c'est une scie ! » Un peu plus loin, je lui ai demandé « de me dire franchement s'il trouverait mal que je couchasse avec Marie? » Et lui étonné : « Ça m'est parfaitement indifférent, vas-y, si elle te plaît. » J'ai quarante-huit heures après usé de la permission ; je crois que j'aurais passé outre. Huit jours plus tard Briffant me lança, à la table commune de la brasserie, quelques plaisanteriesaigres-douces : nous avons échangé des mots blessants et notre amilié finit ce soir-là.

La gentillesse, le charme original, l'humeur capricieuse de cette compagne m'ont monté au cerveau comme une griserie joyeuse ; depuis que je l'ai près de moi, je ris sans raison, je chante à tue-tête ; au lever comme au coucher, le lit est mis au pillage, les matelas

renversés par les jeux d'enfants qui se culbutent, se pourchassent à coup de traversin, se bombardent avec les oreillers. Ai-je pu lui plaire tout d'abord dans la bizarrerie de mon costume et l'impétuosité de mon discours — jeune homme excessivement timide, doux et turbulent, hésitant et emporté, casse-cou romanesque et déclamateur ? Elle s'ennuyait, elle a choisi quelqu'un dont Tâge, la condition, le train de vie lui rappelât l'autre, — et puis pour elle l'aventure ne tirait pas à conséquence. Mais la joie du début fut mère de l'amour, car la nuit de nos faciles noces appartient à l'historiette : en voici l'épithalame comique.

J'avais loué^ à l'hôtel de l'Odéon, une chambre d'aspect convenable, au prix de soixante francs par mois. La maison était propre, presque élégante pour le quartier ; le logis, garni d'un fragile mobilier d'acajou, tout battant neuf, fort agréable à l'œil. Il se trouva que le jour de l'entrée en jouissance de mon logement coïncida avec la consécration de nos accordailles. Nous dînons gaiement, parlicipons aux quadrilles et à l'entrain de Bullier, soupons h la brasserie et buvons du lait, rue Dauphine, chez une crémière nocturne. Enfin

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nous rentrons au logis dont la porte ne s'ouvre qu'après maints coups de sonnetle. A la montée de l'escalier, l'hôlelier portier maugrée dans la loge. — « Qu'est-ce qu'il a! il n'est pas aimahle ton concierge, » crie Marie — « Je ne sais pas : c'est mon début dans Tliôtel. »

Dans la chambre, Marie s'exclame sur la bonne façon des meubles : « Tiens ! c'est gentil ici, ce sera bon d'y rester. Ah I que je suis fatiguée ; aide-moi donc à ôter mes bottines » ; et elle se laisse tomber dans le fauteuil qui gémit piteusement.

« 11 prolesle contre ma présence ! Je m'en vais ! »

Elle se lève, fait mine d'aller à la porle et revenant, s'asseoit plus brusquement. Cette fois, craquement inquiétant.

— « Fais-le donc taire celui-là, mon Jacques », dit-elle, en me cédant la place.

Je me laisse choir lourdement, les jambes levées et voilà le fauteuil en trois morceaux, et un choc violent sur le plancher et « mon Jacques » sur le derrière, un peu frappé de son effet, tandis que Marie se tord de rire et clame : — u Les jolis meubles, les bons meubles; demandez un fauteuil solide î »

Nous n'avions pas fini la plaisanterie ; il y a

dix minutes que nous sommes couchés quand, à son tour, le bois de lit proteste et que, patatras I le sommier croule à terre avec une dégringolade de boiserie retentissant sur le plancher.

Nous nous relevons secoués par un fou rire inextinguible, et quand nous recouvrons la parole, c'est pour nous jurer sur les débris du mobilier un éternel amour, tandis que cognent au plafond les voisins réveillés, et que de tous les étages de l'hôlel gronde une clameur de malédiction contre les troublesommes :

Le lendemain, désireux d'éviter les explications ennuyeuses, nous choisissons pour sortir un moment où le gérant de l'hôtel était occupé à l'étage supérieur. Mais à minuit, lors de notre rentrée, il veillait Comme je demande ma clef:

(( — Il n'y a plus de clef pour vous, reprend-t-il d'un air goguenard, vous n'avez qu'à envoyer chercher vos malles, demain, quand vous aurez payé les meubles. »

— C'est entendu ! je les paierai ; donnezmoi la clef!

— Vous aurez la clef quand mademoiselle sera dans la rue.

— Vous êtes grossier^

— On ne reçoit pas de femmes, dans ma maison.

— Alors, c'est un séminaire?

— C'est un endroit oii les honnêtes gens ont besoin de dormir sans que des gourgand.. .

11 n'a pu achever le mot avant qu'un magnifique coup de poing l'ait couché les quatre fers en l'air sur la dalle du vestibule. Cependant qu'il pousse des appels déchirants, je m'empare de la clef et regagne fièrement la chambre avec ma chère Marie. Elle est au comble de l'enthousiasme, elle m'embrasse passionnément.

— « Oh! mon Jacques, comme lu es gentil; tu crèves les fauteuils, tu défonces les lits, tu poches le nez au concierge. Je t'adore! »

Vous êtes mon lion superbe et généreux!

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