‹ Mèmoires d'un jeune observateurChapitre 10 sur 31 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

ou JE m'aperçois qu'entre l'homme et l'enfant il n'y a que l'épaisseur d'un gendarme.

Cette conversation eut pour résultat de me rendre très sympathique mon jeune camarade Jules Havenne de Plers et de supprimer en moi cet insupportable sentiment de solitude particulier à ceux qui se trouvent brusquement jetés au sein d'une foule nombreuse mais indifférente.

Jules éta^t d'ailleurs très bon, d'une de ces bontés qu'il est du devoir de parents précautionneux d'arrêter dans leur développement : d'une bonté poussée au dévouement exagéré, au sacrifice inopportun. S'il avait été saint Martin, il eût abandonné son manteau tout entier, avec son gilet, son pantalon, ses chaussettes, et, à supposer qu'il n'eût pas été immédiatement arrêté pour incorrection dans sa tenue, huit jours après il fût mort d'une fluxion de poitrine.

La constatation que je fis de cette nature d'élite me décida à ne point le perdre de vue dans la vie : je m'en trouvai fort biçn, et aujourd'hui je

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ne compte plus les services qu'il m'a rendus; — je ne les compte plus, avouons-le tout bas, parce que j'en ai beaucoup oublié.

Songez combien rares sont les braves gens qui mettent leur joie à faire celle d'autrui sans rien réclamer en échange, et à qui jamais ne viendrait la pensée, en vous apitoyant sur leurs propres souffrances, de vous troubler dans la satisfaction étroite de votre personnalité. Aussi, me livrant à quelques réflexions pratiques, je conclus nettement :

— • La vie de collège a cela de bon qu'elle vous met à même de vous créer des relations profitables. Je me suis déjà acquis l'amitié, à droite — d'un cbien dévoué ; à gauche — d'un futur ministre. Que je découvre par-dessus le marché un banquier en grain et un journaliste en herbe, je serai presque sûr de parvenir un jour aux plus hautes situations. En y ajoutant un préfet de police, par prudence!... Est-ce qu'on sait? On ne se gardera jamais trop contre la possibilité, de jour en jour plus répandue, des erreurs judiciaires.

Après quoi, désireux de m'acquérir à jamais l'estime de mes deux compagnons, je leur payai à chacun un éclair au café.

Mes six premières semaines de collège passèrent vite, bien que je ne fusse pas sorti une seule fois le dimanche. Ma mère prétendait qu'il valait mieux me transplanter radicalement, me priver tout à fait du confort familial afin d'atténuer la vivacité de mes regrets, et que je la remercierais plus tard de m'avoir aidé a à devenir un homme ». Le fait est que je n'étais pas fâché d'être un peu

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seul, enfin dégagé de la tyrannique influence des parents qui se constituent de droit nos impitoyables gardiens. Je constatais qu'on pouvait très bien se passer de remoutrances et agir quand même sans commettre trop de bêtises. L'Expérience me guettait : je n'en trouvais pas l'aspect rébarbatif et commençais à en ressentir les bienfaits.

Et ma foi, lorsque le matin des vacances dominicales je voyais pour douze heures sortir mes camarades à qui mon exil inspirait des phrases de pitié, je les regardais s'éloigner sans regret, savourant, dans ce que ma solitude passagère comportait de tranquillité, ce que j'appelais a mon indépendance ». Le soir, ils revenaient, d'aucuns les yeux gros de larmes qu'avait fait couler le chagrin de la séparation hebdomadaire, d'autres lourds des reproches dont les avaient accablés des parents vexés des notes de la semaine et qui avaient employé leur dimanche à traiter leur fils de crétin.

Pour ceux-là le dortoir semblait plus sinistre, le réveil plus maussade : et à les retrouver désolés je me félicitais d'éviter ces distractions qui se résolvaient en tristesse.

Tous les mercredis à quatre heures maman me faisait appeler au parloir. J'attendais sa visite avec impatience, car j'adorais les friandises et elle en était généreuse. Elle m'embrassait avec plaisir et me faisait des questions auxquelles je répondais la bouche pleine : si je travaillais bien, si je n'avais pas été malade, si la nourriture était bonne, à quels jeux je me récréais et si je pensais

quelquefois à elle. Ces cinq sujets Je conversation terminés, nous n'avions plus grand'cliose à nous dire, et quand j'avais fini de manger mon pain bourré de gigot ou de pâté, elle me disait en me mettant dans la main un sac de bonbons ou un pot de confiture :

— Allons, maintenant que je suis tranquille sur ton compte, va jouer, mon chéri. J'irai rendre prochainement visite à ton proviseur pour savoir s'il est content de toi.

Heureusement qu'elle n'y allait jamais, car j'avais conscience que nul n'aurait pu me citer comme un élève modèle. Le don; d'observation que j'avais en moi, et aussi ma curiosité de connaître les hommes firent que je ne m'appliquai que très peu aux études quotidiennes : calcul, orthographe ; rosa, la rose, cornu, la corne. Je m'étais habitué à considérer mes livres de classe comme des objets de luxe que j'admirais de loin et auxquels je me gardais bien de toucher

Vers le milieu du troisième mois qui suivit mou entrée en septième, le proviseur vint officiellement annoncer les places de la composition de la semaine. Après avoir promené sous ses lunettes un regard satisfait, tordu et retordu ses pieds dans ce geste nerveux qui lui était familier, il m'aperçut et, plein de bienveillance, me fit signe d'approcher.

— Jeune élève, dit-il, j'ai le plaisir de vous annoncer que vous êtes dernier en latin. Mais quand je dis a dernier » c'est « dernier », d'une façon incontestable, retentissante, irrémissible.

-— Je m'y attendais. Monsieur le Proviseur.

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— Je le crois volontiers, car vous avez trouvé le moyen de dépasser les « derniers » les plus légendaires. S'il y avait un rang plus a dernier » que a dernier », vous l'emporteriez haut la main. Savez-vous que c'est très fort ce que vous avez tenté là? Xous possédons ici des élèves très intelligents... Jamais ils n'auraient pu atteindre cette perfection dans le mauvais!

Et s'adressant à la classe tout entière :

— C'est ce qui vous prouve, mes jeunes amis, qu'il faut parfois autant de talent pour faire laid que pour faire beau. D'ailleurs vous vous en apercevrez plus tard en contemplant certaines manifestations de la peinture et de la sculpture qui serviront de prétexte à fonder des écoles d'esthétisme destinées à devenir célèbres. L'élève Dapy a certainement créé l'école du Parfait crétinisme. Nous lui décernerons donc une double exemption verte.

Il revint vers moi et me pinçant amicalement l'oreille, d'un geste à la Napoléon :

— Continuez, mon ami, continuez!

Puis il sortit avec sur les lèvres un souriie étrange, à la fois ironique et sévère, tel qu'on n'eût pu affirmer s'il parlait avec conviction ou s'il se moquait du monde, mais où je retrouvais, imprévue et paradoxale, sa rancune contre les enfants des autres.

La vérité est que je n'étudiais réellement qu'aux heures de récréation. Les silhouettes de mes condisciples défilaient devant moi en kaléidoscope et à les voir agir, à les entendre parler, j'emmagasinais des trésors de science.

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La première chose qui me frappa fut une balle rigoureusement lancée, une balle mouillée, très dure qui s'abattit sur mon œil droit. Je poussai un cri de douleur auquel répondirent de joyeux éclats de rire. Le coupable était un garçonnet doux de visage, gracieux d'attitude, avec un regard bleuté, paisible, dégagé de toute lueur mauvaise. Il avait pourtant l'air ravi de m'avoir fait du mal, et je le ris à plusieurs reprises s'efforcer d'atteindre avec sa balle l'œil de ses autres camarades.

La marque de l'enfance me parut être une instinctive cruauté et plusieurs spectacles me confirmèrent dans cette pensée. Ici de faibles gosses se collaient de force au jeu de saute-mouton, et recevaient des « grands », sur leur pauvre petit dos recroquevillé, des plombes terribles. Là des crocs-en-jambe traîtreusement donnés jetaient à terre ceux dont le seul tort était de ne pas se tenir sur leurs gardes. Autre part, dix à quinze élèves se réunissaient contre un seul, le poussaient dans l'angle d'un mur et, par des élans combinés et successifs, l'y comprimaient à l'étouffer.

Evidemment le hasard ne m'avait pas conduit spécialement dans une assemblée de monstres : c'est donc que l'humanité portait en elle un levain de méchanceté regrettable et recueillait dès l'œuf plus de joie à parfaire le mal qu'à esquisser le bien. De cela je m'aperçus plus loin en divers événements de mon existence mouvementée, bien qu'en général le vulgaire attache à ces mauvais penchants une importance moindre, grâce à Téducation dont le but est de masquer les sentiments

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malsains, et au besoin de les présenter sous un aspect pratique ou séduisant.

Par exemple j'appris avec étonnement qu'au collège on ne a volait pas ». On se contentait de a chiper ». Le vol est un gros mot que la société s'obstine à maintenir dans son vocabulaire et à punir de peines graduées. Mais les lycées ne sont pas régis par le code, et le pion n'exerce pas les pouvoir du gendarme.

On ne se privait donc pas de a cliiper ». Cet acte, également malhonnête, revêtait l'aspect d'une simple farce. Et lorsque je me risquai timidement à prétendre qu'entre a chiper » et « voler » je ne voj'ais pas de différence, je fus accablé de quolibets et constatai que je baissais considérablement dans l'estime de mes condisciples.

Le résultat de cet impair fut qu'à partir de ce jour, pour m'apprendre à être plus avisé dans mes propos, on me chipa tout ce qu'on put raisonnablement me chiper : surtout les friandises que je rapportais du parloir, lorsque ma mère venait le mercredi prendre de mes nouvelles et m'embrasser.

Pour mettre à l'abri bonbons, gâteaux et confitures, je pris donc l'habitude de tout dévorer au parloir, pendant la courte demi-heure consacrée aux effusions de famille.

Et chaque jeudi je me présentais à l'infirmerie, les traits tirés, la mine pâle, presque verte, sous le coup d'une formidable indigestion.

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