CHAPITRE XIII
ou, sous PRÉTEXTE d'uNE PSEUDO-MINE d'oK, JE PÉNÈTRE LE MYSTÈRE DE l'aME DES GOGOS.
Chaque fois que le hasard de ma gourmandise et la révolte de mon estomac me mirent en contact avec le médecin du collège, je constatai chez cet estimable savant, lequel passait cependant à la ville pour faire son métier en conscience et se distinguait de la plupart de ses confrères par une grande honnêteté professionnelle, une hâte mal dissimulée à se débarrasser des malades qui alîrontaieot ici son examen. Aux questions qu'il posait il n'attendait pas la réponse, vous tâtait le pouls au trot, vous auscultait au galop, et ne se remettait au pas que pour dire à la sœur infirmière :
— Inutile de préparer un lit. Indisposition purement passagère!
— Huile de ricin?
— Non, non...
— Lavement?
— Si VOUS voulez... Mais debout, au passage, sans insistance... Et renvoi immédiat à l'étude.
Je ne me souviens pas avoir eu+endu sortir de
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ces lèvres savantes une consultation autrement formulée. J'en eus bientôt l'explication.
Il était, en effet, de règ'le, — et l'on y veillait en haut lieu — que l'infirmerie du lycée ne devait jamais abriter un seul malade. Ordre était donné de cirer soigneusement le parquet, de faire reluire le poêle à la mine de plomb, de ne point porter atteinte à l'extrême blancbeur des draps... Mais ces draps éternellement bordés ne devaient jamais s'entr'ouvrir. C'était le triomphe de l'antisepsie.
Plutôt que de désinfecter à la suite de maladies épidémiques, n'était-il pas plus simple de ne pas infecter du tout? Aussi le proviseur affirmait-il avec orgueil aux parents en quête d'un lycée salubre :
— Un malade, un seul, cette infirmerie ne Ta pas vu !
Une fois pourtant un élève de cinquième s'était permis d'avoir sur le visage et sur le corps des boutons, — et ces boutons avaient osé être de petite vérole. Ce fut une stupéfaction. Les autorités tinrent un mystérieux conseil, décidèrent que le malade fût séquestré dans une pièce à part pour l'empêcher de communiquer au dehors et ne pas salir Tinfij-merie, — et que si la famille avertie ne venait pas le chercher dans les vingt-quatre heures, on l'y reconduirait d'office en fiacre en déclarant que désormais on ne pouvait plus se charger de l'éducation d'un enfant qui se plaisait à mettre tant de monde dans l'e'mbarras.
Il était donc urgent, en ce temple de la Propreté, de ne pincer ni typhoïde, ni angine, ni scarlatine, — le traitement à la Diafoirus unifor-
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mément adopté par ce digne émule des médecins de Molière, et qu'il appliquait même aux simples coryzas, ne suffisant pas pour diriger tout microbe épidémique vers la porte de sortie définitive. Et j'ai toujours pensé que, devant ce système bizarre d'antisepsie, je ne dus la vie qu'à ma solide constitution et à pion entêtement de ne jamais tomber malade que d'indigestion.
— Pomme Dapy! Pomme Dapyî
Le concierge du lycée, en uniforme de général, debout devant la porte de fer qui donnait accès sous les arcades de la cour d'honneur m'appelait au parloir. Lui aussi me nommait Pomme. Il suivait la tradition avec l'entêtement irréductible des gens qui, sans les comprendre, répètent les choses qu'ils ont entendues. Il eût été inutile de perdre son temps à lui expliquer que j'avais nom Paul, et par quelle filière on m'avait attribué celui du fruit qui, dit le dictionnaire académique, a a causé a le péché d'Adam au paradis terrestre ».
Ce mercredi maman, debout à l'ombre d'un pilier, causait avec un monsieur que je ne vis pas tout d'abord. Je l'embrassai avec précipitation, car j'avais depuis une longue semaine beaucoup de choses à lui dire. Mais elle m'interrompit :
— Eh bien, tu ne dis pas bonjour à M. Lebarrot!
Je demeurai tout saisi : je ne m'attendais pas à rencontrer ici le père de Marthe dont je n'avais pas entendu parler depuis qu'il emmenait maman se promener en charrette anglaise. ,Sa présence ne me faisait pas plaisir et je ne pus dès lors pro-
noucer un mot. Je lui eu voulais, pour une fois que je me sentais en confiance, d'être venu s© placer entre ma mère et moi.
Maman elle-même n'était pas comme d'habitude. Elle parlait de choses plus indifférentes que lés jours où nous bavardions tous les deux, seul à seule. Je crus cependant devoir demander des nouvelles de Marthe et exprimer mes regrets qu'elle ne fût point là. Mais l'architecte me répondit d'un ton net « que la place d'une demoiselle « n'était pas dans un collège de garçons ». Puis pour atténuer le silence gêné que suivit cette déclaration, il m'offrit une cuisse de dinde qu'il m'avait apportée pour mon goûter dans une feuille de papier blanc. Je déclarai que je n'aimais pas cet animal-là, — car je ne voulais rien accepter de cet architecte qui se substituait, je ne sais pourquoi, à maman pour me faire des cadeaux. Maman s'exclama :
— Depuis quand n'aimes-tu plus le dinde? Je te préviens que je n'admets pas de pareilles lubies. Tu vas me faire le plaisir d'accepter la cuisse de M. Lebarrot.
Je pris donc le morceau de volaille, mais le laissai tomber par mégarde dans le ruisseau qui était sale. M. Lebarrot se mit à donner des signes d'impatience en frappant les dalles de sa canne, à petis coups secs. Ma mère, qui le regardait à la dérobée, paraissait affolée.
— Je vous demande pardon... Le temps de dire adieu à ce,t enfant.
— Faites donc, faites donc!
Elle mit un baiser sur mon front.
— Je ne pourrai pas encore te faire sortir dimanche, mon cliéri... D'ailleurs tu m'as dit que tu étais très bien ici?
— - Oui... très bien.
— Lycée de premier ordre, appuya l'arcbitecte.
— Au revoir, mon cliéri. Tu n'as besoin de rien?
— Si... Je voudrais bien avoir vingt sous.
— Oh! Oh! comme tu y vas! Allons! Pour te faire plaisir...
Son porte-monnaie était sous sa robe, dans la poche de son jupon. Par politesse M. Lebarrot eut le geste instinctif de fouiller dans son gousset. Mais je fis semblant de ne rien voir et murmurai :
— Tu veux bien, dis, maman, me donner vingt sous à toi.
Si j'avais besoin d'une aussi forte somme, c'est que, peu de jours auparavant, un incident était survenu qui avait mis toutes les têtes à l'envers. Le bruit avait couru avec persistance que, dans un coin de la cour de récréation compris entre un gros arbre, le mur de clôture et l'angle des cabinets, un trésor était enfoui.
Ce trésor — courait toujours le bruit — se composait d'un amas de pièces monnayées, argent et or, que sous la grande Révolution un aristocrate avait confiées à la terre, quelques heures avant de livrer son col à la guillotine.
On ajoutait qu'il avait accompli ce travail de fossoyeur après avoir eu la chance de s'échapper de la Conciergerie, mais que, ayant eu l'imprudence d'y rentrer pour chercher un mouchoir de
âeutelles qui lui venait de sa mère, ancieuue dame d'honueur de Marie Leczinska, il était tombé en plein dans la rafle suprême et avait été impitoyablement exécuté. Celui qui se faisait l'écho de cette nouvelle sensationnelle était un de nos camarades que son nez pointu, son regard vrillant, sa vive allure avaient fait surnommer o la Fouine ».
La Fouine avait le don de la parole ; il ne savait rien et traitait excellemment de tout : le type de ce qu'on appelle vulgairement un embobineur. Il avait fondé un journal, la Dernière lie^ire, feuille manuscrite et locale paraissant deux fois par semaine aux classes de latin que nous suivions sans enthousiasme. Il possédait juste le style nécessaire pour ne pas eifaroucher les ignorants et excellait à rédiger les fausses nouvelles : c'était un tempérament de journaliste.
Lia Dernière heure avait révélé l'histoire du trésor, ajoutant qu'à la suite d''une habile interview ce secret avait échappé à un nommé Alexandre Braham, qui signait par abréviation a A. Braham » et que nous fréquentions peu, car ce jeune homme, d'origine chaldéenne, passait son temps, au lieu de jouer aux barres, à faire des calculs à la craie sur les murs du lycée.
— Il sait, ajouta la Fouine, l'endroit exact où gît le trésor : mais il ne peut l'exploiter avec ses propres ressources. Il suffirait de constituer une société au capital de 26 fr. 50, — je dis : vingt-six francs cinquante, — pour qu'au bout de huit jours les actionnaires commencent à palper un intérêt de 8, 8 1/4 pour cent. Affaire unique en son genre J
— Blacement de bère de vamille! conclut A. Braham qui passait par là, par hasard.
En un clin d'oeil, très emballés, nous retournâmes nos poches, et la société fut constituée sous le titre de Société des Mines prohléTnatiqiic.^: A. Braham et la Fouine formèrent le conseil d'administration, avec un troisième qui se méfiait, mais ne pouvait rien, se trouvant, grâce à l'alliance des deux principaux compères, en perpétuelle minorité.
Les fouilles commencèrent, pendant que les actionnaires guettaient le i^ion et criaient : a Paix! Paix! » dès qu'ils le voyaient poindre. Heureusement, absorbé par la lecture des œuvres complètes de Pierre Decourcelle, il ne passait que rarement dans cet angle écarté, et le mardi suivant nous eûmes l'émotion de découvrir, à quarante centimètres de profondeur, une pièce de cinquante centimes toute neuve.
Plus de doute ! Nous étions sur la trace du trésor du guillotiné! Nous ne prîmes point garde que cette pièce, à l'effigie de Louis-Philippe, avait des chances pour ne point dater de la première révolution, — ear l'appât du gain aveugle à tel point les spéculateurs que nul doute n'effleura notre âme sur la solidité de cette entreprise financière.
Devant ce résultat admirable, nos autres camarades, qui jusqu'alors avaient fait les malins et blagué ces tentatives d'exploitation, voulurent eux aussi avoir des actions de la Société des Mines prohléTnatiques . Profitant de l'indécision produite par cinq jours de fouilles infructueuses, A. Braham
n'avait pas perdu la carte : il avait acheté à perte une partie des actions de nos copains trop pauvres ou trop gourmands pour -se résigner à manger longtemps leur pain sec, et sur la revente il gagna 100 %.
■ Le lendemain M. Veste, averti par on ne sut quelle lettre anonyme, que des mécîiantes langues attribuèrent à l'un des membres du conseil d'administration, survint inopinément, confisqua nos canifs qui nous servaient à fouiller le sol et nous priva de sortie pendant quinze jours « pour avoir a creusé une mine et tenté de faire sauter les murs du collège ».
Comme je causais de ces étranges événements avec mon ami Jules Ilavenne de Plers, il me répondit en pleurant à chaudes larmes, ce qui chez lui était l'expression de la plus folle gaieté.
— J'ai perdu dix-sept sous dans la combinaison, mais je ne les regrette pas! Il faut vraiment que la Fouine et A. Braham aient un rude toupet... Car enfin ils se sont bien moqué de nous! 11 n'y avait pas plus de trésor que sur ma main...
— Mon cher ami, répliquai-je, c'est ce qu'on appelle une opération de Bourse. Dans ce genre d'exercice, il y a d'un côté les voleurs, de l'autre les volés.
— Autrement dit, A. Braham et la Fouine seraient de vulgaires filous?
— Filous indignes d'intérêt, car ils n'ont opéré que sur une somme mmime. Mais il faut leur pardonner... Ils sont jeunes et se rattraperont plus tard.
— Dès ce soir je romps avec eux.
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— Ne fais pas ça! Je suis, moi, décidé à ne pas les perdre de vue. A. Braham est le banquier idéal, la Fouine le journaliste rêvé. Je les crois appelés à un brillant avenir et leur haute influence pourra m'être, qui sait? plus tard fort utile. L'habileté consiste à profiter de la crasse des autres...
- — A condition, ajouta Jules Havenne qui ne put jamais se défaire d'un fonds de naïveté, à condition de se conserver un brin les mains propres.