CHAPITRE XIV
ou UN HASARD QUI AIE CLASSA TOUT A COUP PARMI LES BONS ÉLÈVES FUT CAUSE DE MON RENVOI IMMÉDIAT DU LYCÉE.
Entré au collège avec des instincts de révolte contre un système d'études que, sans y être initié, je pressentais ne pas devoir cadrer avec mon tempérament analytique et mes tendances Imaginatives, j'avais fini par m'accommoder de la règle à laquelle nous étions soumis, et même par découvrir un certain charme à mon existence nouvelle.
Fort de l'approbation du proviseur dont l'attitude paradoxale encourageait ma soi-disant paresse, heureux des relations entamées avec des camarades que pour mon avenir je devinais utiles, dédaigné des professeurs qui, me jugeant a indécrottable », avaient renoncé à faire de moi une bête à concours, je me trouvais alïranchi de tout ce qui obsède les jeunes gens qui brusquement passent des tendres caresses de la famille aux rudes baisers de la science.
Une occupation depuis peu m'absorbait tout entier. Au printemps, dans mon pupitre veuf de cahiers et de livres, je m'étais mis à élever des
vers à soie. Personne ne s'en doutait sauf M. Fiole qui, pendant une promenade du jcutli, avait passé la revue des livres de classe et découvert le pot aux roses.
Par bonLeur, doué d'une âme sensible, il faisait partie de la Société protectrice des animaux. Eien de ce qui touchait les bêtes ne lui était étranger. Il avait mené des rixes terribles avec des cbarretiers qui, de coups de pieds en coups de fouet, l'avaient souvent laissé fort mal en point; il avait été roué de coups par des romanicliels auxquels il prétendait défendre de faire travailler leurs chiens ; il avait conduit dans son village natal, contre le droit de chasse, une campagne qui avait sombré sous les huées ; et tous les ans, à la Toussaint, il allait pieusement déposer une couronne de fleurs sur la tombe d'un perroquet dont, pour ne pas le perdre tout entier, il avait fait enregistrer la voix dans un phonographe.
A peine eut-il aperçu mes vers à soie qu'il fut pris pour eux de tendresse. Après tout, n'est-ce pas, c'était des bêtes comme tout le monde I II profitait des heures de classe ou de récréation pour s'introduire dans l'étude déserte et leur tenir compagnie. Il poussait même la bonté jusqu'à leur apporter des feuilles de miirier toutes fraîches. Pour les leur distribuer il entrait sa tête dans ma case, se faisait une bosse, admirait le travail dea cocons, retirait sa tête, se refaisait une bosse, et partait ému en murmurant :
— Que la discipline me pardonne... Tout être a droit à la vie.
Cette innocente distraction fut le point de
départ de ma première idée inventive. Je calculai que si, au lieu d'encombrer les cases et les pupitres de livres rarement ouverts et combien vite oubliés, tous les élèves de tous les lycées et pensionnats de France élevaient des vers à soie, les eanuts de Lyon seraient à l'abri des grèves de Marseille, et cette branche de commerce, ainsi protégée contre les basards de l'importation, serait sauvée.
Mais allez donc faire comprendre cela à des gens qui de parti pris ne s'occupent pas de politique ! J'eus d'ailleurs par la suite maintes occasions de constater à quel point il est dur de lutter contre la fâcheuse routine, qui est à notre cervelle engourdie ce que l'opium est à celle de nos frères jaunes les Chinois.
C'est alors que le calme de ma vie fut troublé par une série de récompenses qui me furent infligées à la suite d'injustices flagrantes, comme vous allez pouvoir en juger.
Mon meilleur ami, mon chien dévoué, Jules Havenne de Plers, déplaisait souverainement, comme vous le savez, à M. Teste, qui ne pouvait s'accoutumer à le voir pleurer quand il fallait rire, rire quand il fallait pleurer. Il l'avait donc pris en grippe, et ne ratait pas une occasion de s'acharner contre lui. Jules était le modèle des élèves, silencieux, travailleur ; malgré cela il ne se passait pas de jour qu'il n'écopât de punitions formidables, — car M. Veste lui mettait sur le dos toutes les sottises des autres. Si un élève parlait à gauche, M. Teste se tournait vers la droite et interpellait Jules Havenne de Plers :
118 MÉMOIRES d'un JEUNE OBSEEVAÏEUE
— Ah ! ça, on n'entend que vous ! Vous me fereiJ 500 lignes.
— Mais, m'sieur...
— Mille!
— Ce n'est pas moi...
— Quinze cent ! ! !
Un jour je laissai échapper de mon pupitre un hanneton attaché par un fil à la patte. Il se mit à tournoyer en bourdonnant, toujours retenu à mon pupitre par un nœud que je ne pouvais pas défaire. M. Yeste bondit.
— Havenne de Plers, vous venez de fourrer méchamment un hanneton dans le pupitre de Pomme. Vous voulez le faire punir, mais vous n'y réussirez pas !
— Moi, m'sieur?
— Taisez-vous I
— Pardon! m'écriai-je. Le hanneton est bien à moi, et c'est moi que vous devez punir,
— ■ Mon jeune ami, répliqua M. Veste, c'est très bien de vous dévouer pour votre camarade.
— Je ne me dévoue pas, je...
— ■ Vous avez bon cœur : vous en serez récompensé. M. le Proviseur, sur mon rapport, vous donnera cinq exemptions vertes.
Cette récompense injuste me terrifia. Quoi! la vie serait-elle féconde en ce genre de surprises malsaines? Et je me rappelai mon oncle Cyriaque disant d'un de ses amis décoré fraîchement de la Légion d'honneur :
— Ce qu'il a été épaté! Il cherche depuis huit jours ce qu'il a bien pu faire pour ça... Il ne trouve rien.
MBMOIEES d'un JEUNE OBSERVATEUR 119
J'étais encore sous le coup de cette émotion quand on nous dicta un problème pour la composition de calcul. Plongé pendant toute la classe dans des réflexions amères qui n'avaient aucun rapport avec le papier blanc que j'avais sous les yeux, j'en fus tiré par le roulement du tambour.
— Dans cinq minutes, Messieurs, vous rendrez vos copies.
Cinq minutes ! Moi qui n'avais même pas commencé! Tant pis : j'allongeai au hasard de ma plume, et en guise de solution, quelques lignes composées des premiers chiffres venus, et je partis, tendant le dos d'avance sous la punition qu'allait m'attirer une solution aussi fantaisiste.
Quelle fut ma surprise quand, le samedi suivant, le professeur de mathématiques montant en chaire nous tint à peu près ce langage :
— Messieurs, la solution du problème que je vous avais soumis n'a été trouvée que par un seul d'entre vous. Pomme Dapy, que je tenais jusqu'à présent pour un parfait crétin (que cet exemple vous enseigne à ne pas porter sur vos semblables un jugement trop hâtif!). Pomme Dapy est nommé premier avec éloges.
0 hasard ! hasard bizarre ! Les chifïres jetés par moi à la volée s'étaient placés juste dans l'ordre voulu pour aboutir à une solution exacte. C'est ainsi que se gagne le gros lot au tirage des loteries autorisées par l'Etat.
La conséquence de ce miracle fut pour le moins inattendue. Le lendemain j'étais appelé chez le proviseur où ma mère était convoquée. Elle avait reçu une dépêche : a Prière venir lycée. Evéne-
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ment grave concernant fils. Urgent. » Au reçu de ce télégramme maman m'avait cru noyé ou écrasé. Aussi en m'apercevant se tourna-t-elle furieuse vers le proviseur.
— Si mon fils n'est pas mort, que me voulezvous? Qu'y a-t-il?
— Il y a que j'en ai appris de belles sur son compte !
— Mon Dieu, qu'a-t-il donc fait?
— Il a été premier... Voilà ce qu'il a fait! — - Et vous vous en plaignez?
— Si je m'en plains ? Tant qu'il était dernier on savait au moins à quoi s'en tenir. . . On disait : a C'est un crétin. » On comptait là-dessus, ça allait bien ! Mais maintenant, comment voulezvous qu'un professeur s'occupe d'une nature aussi variable? Est-il intelligent? N'est-ce qu'une simple brute? Allez donc y reconnaître quelque cbose ?
Ma mère m'avait attiré près d'elle et m'embrassait, très émue.
— Monsieur le proviseur, dit-elle, permettezmoi de croire que mon fils n'est pas une simple brute...
— Possible, Madame! Entre nous, je le crois même fort intelligent. Vous comprenez qu'après huit mois d'études déplorables on n'est pas premier comme cela, par hasard! Donc ce jeune homme cachait son jeu. Il a passé son temps à se payer la tête de ses professeurs, à se faire expliquer dos choses qu'il connaissait aussi bien qu'eux, mieux peut-être. Ça l'amusait d'avoir l'air de ne pas comprendre. La combinaison est évidemment
curieuse. Personuellement elle ne me déplaît pas : mais je représente l'Etat qui me reprocherait d'encourager de telles fantaisies. Vous avouerez donc, Madame, que dans ces conditions je ne puis garder plus longtemps votre fils dans un établissement sérieux, dirigé par des professeurs qui ont coutume d'enseigner avec ordre et d'inspirer le respect. Tant pis pour votre fils! Il était dernier... il n'avait qu'à rester dernier!
Avant de sortir définitivement du lycée où j'avais déjà recueilli sur l'existence des notions si précieuses, je me rendis à la salle d'études pour ramasser mes livres et objets personnels. J'y fus accueilli par des gestes et des regards d'envie. M. Yeste fut assez gentil pour suspendre pendant dix minutes l'austérité de la discipline, ce qui me permit de prendre congé de mes camarades.
Tous me considéraient avec émotion comme un prisonnier pour qui vient de sonner l'heure bénie de la libération. Mon voisin de gauche, le futur ministre, agitait fébrilement ses oreilles de lièvre.
— Tu vas faire ton entrée dans la vie, disait-il, en citoyen libre, dégagé de ces entraves administratives qui nous empêchent ici de devenir des hommes.
— Quand tu sortiras dans la rue, ajouta Jules Havenne de Plers, tu ne seras pas obligé de marcher deux par deux, et, sans risquer d'être privé de promenade, tu pourras à ta guise passer du trottoir de gauche sur celui de droite, et réciproquement.
Et de toutes parts des phrases similaires étaient prononcées :
122 MÉMOIRES d'un JEU^'E 0B8BRVATEUB
— Tu pourras sans danger rater le chemin de fer...
— Si tu éprouves le besoin de t'absenter pendant cinq minutes, tu pourras le faire sans permission...
Bref, toutes les joies rêvées par le collégien soumis, et que j'allais pouvoir bientôt savourer, auréolaient mon départ d'un éclat violent et flatteur. Je les embrassai tous, les pauvres enchaînés : mais je pris soin de donner mon adresse à ceux que j'avais jugés pouvoir m'être utiles dans l'avenir, et en particulier au futur journaliste la Fouine et au futur banquier A. Braham.
M. Veste, soudainement attendri, m'ouvrit les bras. Je m'y précipitai, et me trouvai enfoui, disparu tout entier sous la pluie de ses longs cheveux qu'une saccade émue avait rabattus sur ma tête, — telles les branches du saule de <r Petite Chose » à travers lesquelles je n'apercevais plus que très vaguement la belle nature.
Alors, gagné moi aussi par la douceur de cette heure solennelle, je dis à M. Veste qui, prolongeant son étreinte, me chatouillait les narinesavec le bout de ses fils capillaires : «
— Monsieur Veste... Voulez-vous me donner une mèche de vos cheveux?
Il rougit de plaisir, saisit une paire de ciseaux et se coupa une grande mèche qu'il me tendit en disant :
— Mon petit Pomme, je n'oublierai jamais cette preuve de votre affection.
Je ne m'aperçus que plus tard que le pauvre homme s'était trompé et m'avait coupé une de mes
propres mèches... Distraction bien pardonnable chez un maître d'études dont la profession comporte plus de taquineries cruelles que d'amicales attentions.
En redescendant du dortoir où j'étais allé prendre et empaqueter mes affaires de toilette, je rencontrai M. Fiole. Il me serra la main avec effusion en murmurant :
— Merci de me les avoir donnés... Ils sont en sûreté chez moi.
Il parlait de mes vers à soie dont je ne savais que faire et dont il s'était chargé avec reconnaissance.
— C'eût été pour moi, ajouta-t-il, un vrai chagrin de m'en séparer. J'étais parvenu à les reconnaître. J'avais même observé en eux des caractères différents, a Chérubin » est à n'en pas douter une nature moins égoïste que a Bijou », à qui, dans la mesure de ses moyens, j'ai remarqué qu'il aimait rendre service : par exemple il n'hésite pas à se priver pour lui des meilleurs feuilles de salade. Par malheur, dans le déménagement, mon pauvre a Bostock » a disparu.
Comme à un chat ou un chien favori il leur avait choisi des noms d'amitié. Il pencha vers moi son front couvert de bosses, me flatta la joue et s'éloigna, en détachant de sa paupière avec son petit doigt une larme. Mais je ne pus jamais savoir si cette larme était née de mon départ ou de la perte du ver à soie Bostock.