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CHAPITRE XV

ou LE PREMIER ESSAI QUE JE FAIS DE L'EXISTENCE LIBRE ME DONNE UN AVANT-GOUT AMER DE l'ESCLA- VAGB.

La première personne devant laquelle je me trouvai en reprenant domicile chez ma mère fut mon oncle Cyriaque. Renseigné sur la cause de mon renvoi, il répondit :

— Ali ! Ali ! C'est parce que tu as été premier ? Je craignais pire. Que cela en tout cas te ser^e de leçon. Appelé à fréquenter tes semblables dans des villes où la civilisation fait des progrès lents et raisonnes, il ne faut pas étonner les gens par des sautes brusques. On admet tout, pourvu qu'on ne soit clioqué par rien. Pas de lieurt, pas de bruit. Au cliar de la vie, les préjugés sont des roues caoutclioutées. Ne pas faire de pétard, c'est éviter que les gens se retournent, vous voient avancer et serrent les coudes pour vous barrer votre route. « Faufilons-nous! » Telle doit être la devise de riiomme pratique. Tu entendras parfois prôner les réclames bruyantes, les coups de grosse caisse : mojen d'arrivistes qui cberclient à étourdir, mais

ne peuvent pas forcer la surdité voulus de ceux qui entendent leurs propres intérêts. Rien ne vaut le silence, la marclie à pas de loup qui vous fait quasi invisible, et vous conduit au but après qu'on a rasé les murs et évité les attroupements.

Pendant que me parlait mon oncle Cyriaque, la justesse de ses préceptes m'apparaissait en un exemple que la Providence mettait à la minute même sous mes yeux.

Friqueite, dite Frifri, la cliatte de la maison, avait profité de ce discours pour se glisser, se a faufiler » vers le buffet dont la porte était entr'ouverlc. Elle avait guetté un plat de crème à la vanille et tout doucement, sans choc, sans bruit, sans fêtard, elle le lécliait, l'oreille droite, l'anl oblique, avec dans toute son attitude frissonnante et nerveuse, en même temps la- crainte du gendarme et la certitude que, dès l'apparition du tricorne, elle lui Gcliapperait.

Je me tordais intérieurement en voyant peu à peu disparaître la bonne crème, surprise du dessert, si bien que, lisant dans mon regard une joie inusitée et si peu en rapport avec le texte de son discours, mon oncle Cja-iaque tourna la tête.

— Ali! la sale bête! s'écria-t-il.

Il était devenu tont rouge, car il aimait beaucoup la crème, — • moi aussi d'ailleurs, mais je préférais à la satisfaction de ma gourmandise l'agrément que je ressentais de la déception éprouvée par autrui. Déjà Friquette, devant un geste menaçant, avait bondi sur le balcon et disparu sur le toit derrière un tuyau de cheminée.

— C'est vrai ! ragea mon oncle. J'ai horreur des chats... On ne les entend pas!

Conclusion plutôt illogique de paroles prononcées pour prôner l'école du silence et de la ruse.

Je me réinstallai dans ma chambre avec plaisir. Mes meubles que j'avais quittés depuis si longtemps me faisaient l'efPet d'amis retrouvés, et au cours de mes rangements je leur adressais la parole :

— 0 mon lit, te rappelles-tu les bonnes nuits que nous avons passées ensemble? Pour goûter ta chaleur je me pelotonnais en toi, et, oubliés dans tes coins, je tâchais d'y retrouver mes rêves. Quand je ne dormais pas et que j'ouvrais très grands mes yeux sur les ténèbres, tu me rassurais contre les meubles craquants et me protégeais de la crainte envahissante en me gardant avec douceur sous les couvertures haut remontées. Et quand je me réveillais à l'heure du lever, je sentais le repos que tu avais fait couler dans mes veines comme l'eau rafraîchissante d'un ruisseau.

J'ouvrais mon armoire aux livres, et je lui disais :

— En toi j'ai enfermé ce qui me consolait des reproches et des claques maternels. Tu es toute petite et tu contiens des mondes à travers lesquels, réels ou féeriques, j'ai fait d'inoubliables voyages. Tu ne me demandes jamais pourquoi « je ne fais rien », pourquoi « je pense à autre chose ». Tu te laisses ouvrir docilement, et dans l'ombre de tes rayons, au dos de tes volumes j'aperçois de la lumière. Tu es la cachette de mes souvenirs, la

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source de mes heures calmes, le chemin de mon évasion.

Et de ce que j'aimais mon lit pour ce qu'il était seul et que je n'y souffrais pas, comme au dortoir du lycée, de la promiscuité d'autres lits, de ce que mes livres me plaisaient pour ce que je n'étais pas obligé de les prêter aux autres, je parlais doucement à Tïion réveille-matin.

— Toi, tu es mon ami, parce que tu es docile, A l'inverse du tambour que rien ne pouvait empêcher de battre à cinq heures du matin, tu te laisses manoeuvrer au gré de ma paresse. Je conduis tes aiguilles où il me plaît, en avant ou en arrière, et je fixe à mon choix l'instant où doit se déclancher ta sonnerie. Et il me semble qu'ainsi je suis davantage le maître de mon destin.

Puis je contemplais ma porte ornée d'une serrure dorée, et j'ajoutais :

— • Grâce à toi je me sens mieux chez moi. Je n'essaierai même pas de te clore, parce que maman me l'a défendu et qu'elle a la colère vive, — mais j'ai l'impression que, si je le voulais, je pourrais saisir la clef et la faire glisser dans la serrure, à double tour, et alors, isolé par toi, me moquer de tout le monde.

Et cette clef, je m'amusais à la prendre; je tournais tout doucement... et je rouvrais aussitôt! Il est certaines audaces qu'il ne convient pas de prolonger.

Le charme que j'éprouvais à ces réflexions nouvelles prouvait qu'en « vieillissant » j'acquérais une conscience plus nette de ma personnalité et que l'espérance fermentait en moi d'une liberté

prochaine. Le lendemain matin, encore dans les douceurs du demi-sommeil, après l'étonnement de me trouver dans un décor qui avait cessé de m'être familier, je repassais avec volupté dans ma mémoire les propos de mes camarades relatifs à la somme d'indépendance dont, sorti du collège, j'allais enfin jouir, quand ma mère entra, m'embrassa d'un baiser sérieux.

— Mon chéri, dit-elle, je suis obligée de m"absenter jusqu'à ce soir : une série de rendez-vous urgents dont dépendent nos intérêts pécuniaires. Je suis donc obligée de te confier à notre bonne, à qui je t'ordonne d'obéir point par point.

— ■ Mais je n'ai pas besoin de bonne, m'écriai-je. J'avais l'intention d'aller me promener tout seul au parc Monceau...

— Tout seul? Voilà qui ne se serait jamais vu! Si tu vas au parc Monceau, ce sera avec Mélanie. Encore cette promenade ne se fera-t-elle que si elle a du temps de libre.

— Précisément : je ne veux pas gêner ta bonne dans sa besogne, et je t'assure que je puis m'en passer.

— ■ Je ne te demande pas Ion avis. J'exige que tu ne quittes pas Mélanie : elle te surveillera, et t'empêchera de faire des bêtises.

Cette conclusion me vexa. La fameuse bonne, en qui maman avait assez de confiance pour lui transmettre ses droits sur son propre enfant, n'était en service chez nous que de l'avant-veille. On ne savait rien d'elle, sinon qu'elle avait fait deux places en six mois : ses certificats portaient « qu'on n'avait pas eu à s'en plaindre et qu'elle fai-

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sait une bonne cuisine bourgeoise ». Je me demandai pourquoi maman se méfiait plus de moi que de cette étrangère.

Mélanie était une grosse fille épaisse et bourrue, dont l'œil immobile et rond semblait toujours contempler le passage d'une automobile. Elle avait de grands pieds bêtes, des mains rouges aux doigts courts, des joues en pomme et le crâne en poire. A onze heures elle me dit de mettre mon cbapeau, parce qu'elle sortait pour faire les provisions ; que je devais venir avec elle et lui donner la main. J'allai ainsi cbez tous les fournisseurs.

Nous restâmes longtemps chez le boucher; le garçon étalier en tablier blanc allait et venait et faisait exprès de ne pas nous servir. Il répétait les commandes des autres clients, décrochait des quartiers de viande avec un grand bâton et aplatissait de toutes ses forces les côtelettes premières, qu'il débarrassait le plus possible de déchet, jusqu'à ce qu'elles devinssent grosses comme une petite noix. De temps en temps, quand il passait près de Mélanie, il lui pinçait la taille pour la faire patienter ou lui disait des mots que je ne comprenais pas et qui la faisaient rire. Moi je m'ennuyais à rester là sans bouger et d'être bousculé par des domestiques. Pour m'occuper je demandai tout bas qu'on me laissât aller au milieu de la place dans un petit monument où je voyais des hommes entrer et sortir. Mais la bonne refusa :

— Monsieur n'avait qu'à prendre ses précautions d'avance.

Chez le crémier Mélanie rencontra un homme à casquette qui achetait pour quatre sous de fro-

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mage de Gruyère. En l'apercevant il dit : «Quiens! te v'ià? Qu'est-c'-tu d'viens? » Elle répondit : « Comme tu vois ». Elle me lâcha la main et alla lui glisser un mot à l'oreille. L'homme me jeta un regard et je l'entendis qui disait : a Ah! c'est le lardon de ton nouveau singe? » A quoi Mélanie répliqua : a Y a pas de singe à la maison... Madame est veuve ».

Nous ressortîmes tous les trois : cette fois la bonne me fit marcher devant, à condition de rester bien tranquille. On s'arrêta encore chez le fruitier, après quoi l'homme à casquette prononça : « Donne donc tes paquets à c'petit qui n'sait pas quoi faire de ses dix doigts. » Mais elle résista : tt Oh! non, tout de même! — De quoi? C'est-y qu't'as peur ? T'es rien gourde ! Laisse-moi faire... » Il courut après moi et me tendit les provisions : a Vo-yons, faut être galant avec le sesque ! Môssieu n'voit donc pas qu'Madame se fatigue? »

Comme il me faisait un peu peur je pris le bifteck, la salade et les œufs que je portai jusqu'à la maison. Une fois seuls, Mélanie me recommanda de ne pas dire à maman qu'elle avait rencontré son frère : un homme très comme il faut, mais qui n'aimait pas qu'on parle de lui. Je promis car, bien que maman m'eût confié à cette fille, je ue me sentais pas très rassuré.

Après déjeuner il faisait beau soleil. Je fis part à Mélanie de mon désir de promenade au parc Monceau. Elle répondit qu'elle ne pouvait pas m'accompagner, qu'elle était obligée de sortir de son côté, et par conséquent de metifermer dans

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ma chambre pour que, pendant ce temps-là, « je ne fasse pas de bêtises ». J'eus l'envie brusque de lui sauter au visage pour lui apprendre à être polie : du reste depuis le matin je commençais à m'énerver et, si je ne m'étais pas encore révolté contre cet esclavage à moi imposé par une servante, c'est que je n'osais pas. J'ignorais à quel âge un enfant peut se permettre d'agir comme le ferait un homme, et malgré mon vague désir de me libérer, je ne savais pas mesurer les conséquences d'une émancipation hâtive. Je redoutais encore les personnes plus grandes que moi ; l'inconnu m'effarait, et, au moment de prendre une décision, j'étais paralysé par la crainte de ce qui allait m'arriver.

Le temps de faire ces réflexions, je me vis enfermé chez moi, à double tour. Pourtant, malgré les projets de sortie de la bonne, j'eus bientôt l'impression que je n'étais pas seul à la maison. Un bruit de voix lointain parvenait jusqu'à moi. Des pas de temps en temps. Une porte qu'on ferme. Une qu'on ouvre. Tout cela sourd, inquiétant. Quelqu'un était là, dans l'appartement. Des voleurs peut-être.

Je collai un œil au trou de la serrure. La clef y avait été laissée : mais je m'aperçus qu'elle était droite, et avec le bout de mon porte-plume je la poussai. Elle tomba sur le tapis tout doucement. Je ne vis rien. Il n'y avait personne dans le salon. Mais la porte de la chambre à coucher de maman qui faisait face à la mienne s'ouvrit, et je vis Mélanie en sortir. Elle était plus rouge que de coutume et sur son cou des mèches de ses cheveux pendaient.

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Soudain j'étouffai un cri. Son frère venait derrière elle. Seulement il n'avait plus sa casquette et, comme il avait cHaud, il était en bras de chemise. Il fit deux pas en courant et la fit tomber assise sur le canapé. Mais elle le repoussait de ses mains et lui montrait du doigt la porte de ma chambre en lui faisant signe de ne pas faire de bruit. Ils s'en allèrent serrés l'un contre l'autre, et quand ils furent sur le point de disparaître je vis qu'ils s'embrassaient.

Une heure après, Mélanie vint me délivrer. Je l'entendis d'abord grogner après la clef qu'elle dut ramasser sous une chaise : a Qu'est-ce qui lui a pris de tomber à celle-là? » Puis elle me demanda si je ne m'étais pas trop ennuyé.

— Moi, fit-elle, je suis éreintée. Dehors il fait si lourd !

Maman ne tarda pas à rentrer, plus tôt qu'elle ne l'avait fait prévoir. Elle avait l'air très agacé. Elle demanda à la bonne si on n'avait pas reçu de dépêche. Sur une réponse négative elle s'écria :

— Ce n'est pourtant pas bien difficile d'écrire deux lignes !

Alors seulement elle pensa à me dire bonjour. Elle m'interrogea sur ce que j'avais fait en son absence, mais sans attendre ma réponse elle entra dans sa chambre pour se déshabiller. Aussitôt elle m'appela d'une voix aigre. J'accourus et, avant que je sache même d'où elle venait, je reçus une claque.

— Je t'apprendrai à te coucher sur mon lit pendant que je ne suis pas là!

En effet le couvre-pied était tout chiffonné et

au milieu du traversin on voyait un grand creux. Je me sentis envalii de courage et me redressai indigné.

' — D'abord je ne veux plus que tu me battes. Depuis que j'ai été au lycée je suis devenu un homme. Ensuite, si tu me bats, que ce ne soit pas pour quelque chose que je n'ai pas fait.

— Tu ne t'es pas couché sur mon lit?

— Non.

— Qui, alors?

— Je ne sais pas.

— Enfin quelqu'un est entré dans ma chambre!

— Oui. Mélanie... Avec son frère.

— Son frère?...

J'expliquai l'emploi de ma matinée, la rencontre avec l'homme à la casquette, mon internement imprévu, ce que j'avais vu par le trou de la serrure.

— Ah! bon, je comprends, dit ma mère qui m'avait écouté les lèvres serrées. Ne pense plus à tout ça... Ce n'est rien. Va m'attendre chez toi : je reviens tout de suite.

Une demi-heure plus tard :

— Je sais maintenant ce qui s'est passé! Mélanie a été malade : alors elle a fait venir son frère pour la soigner. Mais comme je ne veux pas que, même dans ces conditions, on se serve de mon lit, je viens de la mettre à la porte.

Et le soir, avant de nous coucher, maman fit la visite de tout l'appartement, regarda dans toutes les armoires et poussa à fond tous les verrous.

Ce fut une première journée de liberté qui me fit bien regretter le collège.

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