‹ Mèmoires d'un jeune observateurChapitre 14 sur 31 · CHAPITRE XYI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XYI

ou, APEÊS AVOIR VU SE SUCCÉDER BEAUCOUP DE NOU- VELLES BONNES, j'apprends UNE MAUVAISE NOU- VELLE.

Pendant trois jours ce fut un défilé interminable de bonnes envoyées par le boulanger et le boucher que nous avions avertis de notre isolement. Les interrogatoires se succédèrent, toujours les mêmes; ils portaient sur la nécessité de faire de la bonne cuisine et d'être propre. Toutes les postulantes répondaient que, sans être un cordon bleu, elles savaient ce que c'était qu'un fourneau et qu'elles tenaient les meubles comme un miroir. Après quoi on se chamaillait sur les appointements; puis on abordait le terrain des concessions : mais les exigences des domestiques étaient telles que la discussion ne tardait pas à se terminer par : « Je vous rendrai réponse, Mademoiselle... Je vais réfléchir ».

L'une entendait ne pas descendre avant neuf heures ; l'autre ne pouvait boire que de l'eau de Vittel ; certaines voulaient deux jours de congé

par semaine ; celle-ci demandait les robes et les chapeaux de Madame ; celle-là exigeait quelqu'un pour faire les lits, cirer les chaussures, monter le charbon et laver la vaisselle. La dernière partit en disant d'un ton méprisant : o On m'avait parlé d'une femme seule ; et Madame n'est même pas une demi-mondaine! ».

Enfin, ma mère apprit qu'une nommée Modeste, qui avait servi dix-sept ans en province chez une vieille cousine de mon père, cherchait une place à Paris. Elle la fit venir, et, comme cette fois elle n'avait aucune raison de se méfier d'elle, elle me remit entre ses mains, ce qui lui permettait de passer les après-midi sans moi hors de chez elle. Je recommençai à connaître les agacements des fréquentations ancillaires.

Modeste était une brave femme d'une cinquantaine d'années, bête mais entêtée. Elle avait le buste très haut et les bras très courts : dans la rue elle était obligée de se courber pour me donner la main. Son rêve était donc de me voir grandir le plus rapidement possible, et pour y arriver elle décida de me faire manger beaucoup de soupe.

— Mange de la soupe, ça te fera grandir!

Cette phrase que j'avais toujours entendu prononcer autour de moi m'était restée dans la mémoire, si bien que, dans mon désir d'étonner maman qui me plaisantait sans cesse sur ma petite taille, je saisis toutes les occasions de me bourrer de potage. Je ne pouvais être dix minutes avec Modeste sans manger comme un goinfre. Ah! Dieu ! Il en glissa des soupes le long de mon estomac! A l'oseille, à l'oignon, au potiron, au tapioca,

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aux pommes de terre, au vermicelle, aux carottes, aux poireaux, aux pois cassés, aux haricots, que sais-je? Je rêvais la nuit que, embarqué dans une soupière, je voo^uais sur un océan de potages, et quand je me réveillais, cela recommençait : soupe au cresson, aux lentilles, aux œufs pochés, au cerfeuil, aux navets, au fromage!...

Je ne grandissais pas, mais je grossissais à vue d'œil. Mon ventre prenait des rondeurs inquiétantes : il en résultait que, élargissant chaque jour, je paraissais d'autant plus petit. Maman ne s'en aperçut pas tout de suite : toute la journée absente, elle rentrait le soir préoccupée. Pourtant elle fut obligée de se rendre h l'évidence lorsqu'il me fut impossible d'entrer dans mes vêtements.

— Quelle horreur! s'écria-t-elle. Ce n'est plus mon fils... c'est une citrouille!

Modeste dut avouer son système. Elle tenta de le justifier en expliquant que ce que j'avais gagné en large m'aurait certainement allongé si cela s'était porté dans le sens de la longueur, qne, par l'effet d'un pur hasard, mes muscles étaient plus élastiques de gauche h droite que de bas en haut, que... que... Elle n'en fut pas moins remerciée (a remercier » est une façon de parler bizarre, car pourquoi remercier des gens que l'on renvoie et dont on n'est pas satisfait?).

Le défilé des bonnes recommença, mais au cours de visites que nous fîmes dans les bureaux de placement On nous présenta plus de cent cinquante spécimens variés : des blondes, des rousses et des châtaines, avec des accents différents, — normand, méridional, auvergnat, picard... Et des

étrangères aussi : — beaucoup d'Allemandes. Or nous voyez-vous introduire cliez nous des descendantes de ceux qui nous volèrent l'Alsace et la Lorraine? Il aurait fallu tout mettre sous clef!

— Parfaitement, Madame... J'ai tout à fait ce qu'il vous faut. Tous avez vraiment de la chance d'être venue aujourd'hui.

La patronne du bureau entr'ouvrait une porte, faisait un signe ; et apparaissait un phénomène quelconque, très rouge ou très pâle, rarement entre les deux, qui ne savait quoi faire de ses bras, et se plantait devant nous avec un sourire de danseuse 011 l'air résigné d'un cheval de fiacre. Je ressentis plus tard la même pitoyable impression dans les salons banals où ma jeunesse était tentée de faire un choix parmi des femmes de hasard.

— Alors elle ne vous dit rien, Madame? Tant pis... A une autre fois. Mais je vous assure que vous la regretterez... C'est une perle!

De guerre lasse maman se rabattit sur une petite bonniche à figure de gazelle qui, d'origine arabe, déclara que, habituée à vivre aux confins du désert, elle avait la sobriété du chameau. Elle ne mangeait ni biftecks, ni côtelettes, ni poisson, ni œufs... Quelques légumes lui suffisaient, — quelques fruits peut-être. Economie réelle, inespérée! Mamouna devint notre servante.

Bientôt nous nous aperçûmes que les pots de confiture disparaissaient avec une rapidité vertigineuse ; les compotiers devenaient veufs de biscuits ; le sucrier bâillait, faute de sucre. La malechance voulait que nous fussions en hiver. Mamouna présenta à la fin du mois une note de primeurs, —

qui n'avaient jamais paru sur notre table et qu'elle s'était octroyées généreusement. Il y en avait pour trois cent soixante-quinze francs.

— Mais, Madame, puisque je ne mange pas de viande ! Il faut bien que je me nourrisse avec quelque chose 1

Mamouna, remerciée (toujours!) illico, répandit dans le quartier que ma mère faisait mourir ses domestiques de faim. Le lendemain, avec cette tendance à l'exagération que prennent les potins, on ajoutait qu'on les privait de sommeil pour faire la lessive et que la patronne exigeait qu'on lui remboursât le sou du franc. Une telle réputation n'était pas de nature à nous attirer des serviteurs dévoués.

Une seule fois en quelques mois la chance nous favorisa en la personne d'une servante qui rachetait son visage piqué de la petite vérole par une touchante bonne volonté. Elle était toujours prête à tout et acceptait les pires corvées avec bonne humeur. Jamais nous ne surprîmes une plainte sortir de sa bouche. Elle guettait nos moindres désirs et, pour tout ce qui concernait notre bienêtre, se montrait véritablement aux petits soins. C'est en souriant qu'elle passait le parquet à l'encaustique, en fredonnant de gais refrains qu'elle montait de la cave le vin et le charbon. Cette conduite ne nous parut pas naturelle. Mon oncle Cyriaque guetta, s'informa et finit par découvrir que cette bonne modèle avait un casier judiciaire : elle avait fait jadis deux ans de prison. De sorte que, malgré la perfection de son service, nous fûmes moralement obligés de nous sépa-

rer d'elle. Bien souvent nous la regrettâmes, car nous ne retrouvâmes jamais la pareille.

Le soir même de cette exécution, comme je récapitulais la série de nos déboires domestiques, je risquai timidement :

■ — Maman P Si nous nous servions nous-mêmes? Moi, je ferai les lits; toi, tu iras aux provisions...

— Pour qu'on dise que nous sommes ruinés! Non certes!... Je crèverai plutôt, mais me passer de bonnes? Jamais!

Et je m'étonnai en songeant au nombre de choses et de gens dont nous préférons être esclaves, et dont il serait si facile et si commode de se passer.

Très contrariée par ces incidents successifs, ma mère avait contracté une maladie nerveuse qui se traduisait par ce qu'on appelait au xviii^ siècle des a vapeurs » : autrement dit elle n'était pas à prendre avec des pincettes. Une visite imprévue ajouta à son ennui.

M. Lebarrot qu'on ne voyait plus que rarement tout seul, a et qui ne faisait jamais que monter et descendre », vint nous surprendre à l'heure du café. Marthe l'accompagnait. J'éprouvai un si grand plaisir à la revoir que je lui sautai brusquement au cou, sans me soucier de son chapeau couvert de cerises vernies et de sa belle robe à ceinture de soie. Elle me repoussa fâchée en disant ;

— Voyons, Pomme... Tu me chiffonnes!

Elle courut devant la glace, remit son chapeau

droit, secoua sa jupe et revint à moi.

— Embrasse-moi sur la joue... mais sans me toucher. C'est effrayant ce que tu es resté garçon pour ton âge !

On nous envoya jouer dans la pièce à côté, comme autrefois. Seulement, au moment où je fermais la porte, M. Lebarrot nous cria :

— Laissez la porte tout contre... qu'on entende un peu ce que vous faites!

En tout cas je ne pouvais pas entendre ce qu'il disait à maman, car il se mit à parler à voix basse. Martlie s'était assise cérémonieusement; elle ne voulait ni jouer, ni regarder mes livres à images; elle préférait causer.

— Alors, Pomme, tu es content de me revoir?

— Oui, Marthe, très content.

— Moi aussi... Plus même que je ne pensais. — • Pourquoi?

— Parce que, quand on a été pendant un certain temps séparés l'un de l'autre, on finit presque par s'oublier.

— Oh ! ce n'est pas une raison !

— Je t'assure que si. Eappelle-toi bien : tu as pensé quelquefois à moi, comme moi j'ai pensé à toi quelquefois. Ce sont des souvenirs qui causent du plaisir, mais qui ne viennent que de temps en temps, quand on n'a pas autre chose à faire... par exemple quand on va pour s'endormir, ou bien quand on s'ennuie. Le reste de la journée on a ses occupations. Toi, au collège, tu avais pour te distraire tes leçons à apprendre, tes petits camarades, les injustices de tes pions; moi des visites, les robes que me faisait ma femme de chambre, mes leçons de piano, — et puis mes flirts.

— Ah!... Tu as d'autres flirts? Tu m'as déjà remplacé?

— Oh! mais j'en ai quatre à présent! Antoine,

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ifacques, Albert et "Vincent. Ne cherche pas à te rappeler : tu ne les connais pas. Ils sont très gentils, et ils m'amusent : ils sont jaloux, et se disputent à qui fera mes commissions. Alors ils ne peuvent pas se sentir. Qu'est-ce que tu as? Ça t'ennuie ce que je te raconte?

— ■ Non... Ou plutôt si... Je me souviens qu'à « Petite Chose » et aux a Grlycines » c'est moi qui te les faisais, tes commissions!

— Dame, mon petit ami, tu ne peux pas exiger que, quand tu n'es pas là, je me condamne à vivre toute seule?

Je lui pris la main, et d'une voix qui avait un peu envie de pleurer :

— C'est que, vois-tu... je t'aime bien!

— ■ Mais moi aussi... Que tu es bête! Seulement, comme dit papa : « L'amour, il n'y a pas que ça dans la vie! » Tiens, embrasse-moi... non, sur la joue. Mais laisse donc tes mains... Tu as la rage de chiffonner ma robe !

A ce moment une phrase prononcée par M. Lebarrot dans la pièce à côté frappa mon oreille.

— ...Ce qui vous explique, chère amie, pourquoi les visites que j'aurais tant aimé vous faire se sont espacées, pourquoi je vous ai même demandé de cesser de venir voir ma femme.

— Tiens, c'est vrai, dit Marthe qui avait entendu comme moi : est-ce que tu sais, toi, ce que ta maman a fait à la mienne ? On ne peut pas prononcer son nom devant elle sans qu'elle prenne l'air en colère.

Très étonné, je répondis :

— Je ne savais pas qu'elles étaient fâchées.

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— • Oh! sûrement il y a quelque chose... parco que dans ces moments-là papa ne dit rien et fait sa tête des jours de pluie. Hier encore, pendant qu'on était en train de faire les malles...

— Quelles malles? Vous ne restez pas à Paris?

— Ali! oui, je ne t'ai pas dit... Nous allons partir en voyage. Le médecin trouve que maman est trop malade pour passer l'hiver à Paris. Elle tousse, elle tousse... On croirait qu'elle s'arrache des choses dans la poitrine. Elle a beau se bourrer de potions et de bonbons, c'est comme si elle chantait. Alors le docteur nous envoie au Caire. 11 paraît que là-bas elle se guérira tout à fait, parce qu'il y fait chaud. Papa était très ennuyé, à cause de ses affaires d'architecte. Il y avait des moments où il donnait des coups de poing sur son bureau en criant : a Bon sang do bon sang! Ce n'est pas ça qui fera bouillir la marmite! » Et puis un j<;ur il est revenu très content : il avait trouvé à construire là-bas, au Caire, des maisons turques, ou chinoises... enfin des maisons de ce pays-là.

— ■ Ce travail-là durera longtemps... Quand estce donc que je te re verrai?

— Pas avant deux ans, trois peut-être.

— Tant que cela? C'est effrayant!

— Mais non... Cela passera bien vite. Il parait que le pays est très joli, qu'il se trouve beaucoup d'ânes et de chameaux, et que le soleil y est cha li comme une bouillotte. D'ailleurs, quand nous reviendrons, nous nous reverrons plus souvent : nos deux mères auront eu le temps de se raccommoder.

— Je ne peux pas compreudore ce qu'il a pu y

avoir entre elles... Chez nous je n'ai jamais entendu parler de rien,

— Tout ce que je sais, c'est qu'un jour, comme on venait de prononcer le nom de Mme Dapy, maman s'est mise à pleurer en disant : « C'est égal, elle n'aurait pas dû prendre ce qui ne lui appartenait pas! »

J'avais bondi : mon sang n'avait fait qu'un tour.

— Ce n'est pas vrai! Tu mens!

— ■ Si, si, j'ai entendu!

— Maman n'est pas une voleuse ! Je te dis que tu mens, ce n'est pas vrai!...

La porte s'ouvrit : nos parents apparurent.

— Qu'est-ce qui se passe? demanda ma mère.

— Il se passe que Marthe te traite de voleuse ! Je sais bien que tu n'as volé personne. Elle vient de me raconter qu'un jour Mme Lebarrot, en parlant de toi, a dit : « C'est égal, elle n'aurait j.r.s dû prendre ce qui ne lui appartenait pas! »

Brusquement M. Lebarrot devint tout pâle. Il s'avança avec un petit tremblement dans les mains. Je crus qu'il allait battre sa fille. Mais au contraire il lui caressa doacement la joue, en ajoutant d'une voix calme que je ne lui connuissa^'s pas :

— - Je t'avais toujours mise en garde, mon enfant, contre le danger d'affirmer les choses dont on n'est pas sûr. La phrase que tu as entendue ne s'appliquait pas à la mère de ton petit ami. Si tu réfléchissais un peu, tu comprendrais que je ne serais pas aujourd'hui en visite chez une personne qui se serait permis de s'emparer du bien d'àutrui. Et à propos de cette visite, je te permets de n'en pas

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parler à ta mère en rentrant; elle te demanderait ce qui s'y est passé, et, pour ne pas lui causer de la peine, tu serais forcée de lui cacher cet incident, ce qui serait une façon de mentir. Tandis qu'en lui répondant simplement : o Nous revenons d'une longue promenade », tu éviteras de te faire gronder pour ta maladresse, tout en te tenant à peu près dans les limites de la vérité. Allons, demande pardon à Mme Dapy, et embrasse Pomme.

Ah! Dieu oui, j'embrassai Marthe de bon cœur après cette alerte qui me laissait une grosse chaleur au visage. Et je vous assure qu'elle ne s'occupait plus de sa robe chiffonnée et de son chapeau de travers. Après quoi, sentant l'émotion mouiller mes paupières :

— Tu vois, maman, je suis comme toi... De ce qu'ils s'en vont bien loin et si longtemps, j'ai aussi les yeux rouges.

— Ah! tu sais la nouvelle?

— Oui, Marthe m'a appris...

Déjà M. Lebarrot tenait son chapeau.

— Je vous écrirai, chère Madame.

— Je vous en prie.

— Je vous écrirai... je vous le promets.

— ■ Et moi, me cria Marthe de l'antichambre, je t'enverrai des cartes postales.

— En couleur, dis?

— Oui, en couleur!

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