‹ Mèmoires d'un jeune observateurChapitre 15 sur 31 · CHAPITRE XYII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XYII

ou JE DÉCOUVRE QUE LES DATES LES PLUS RÉPUTÉES FÉCONDES EN SURPRISES AGRÉABLES SONT AU CON- TRAIRE LA SOURCE DE GROS DÉSAGRÉMENTS.

A partir de ce jour le caractère de maman ùB modifia. Elle fut nerveuse, impatiente, irritable. Le timbre de sa voix était devenu dur et sec, et elle poussait à propos de tout et de rien des soupirs à fendre l'âme. Sous couleur de me distraire, elle me faisait l'accompagner dans ses courses à travers Paris, attendre des heures, debout près des comptoirs chargés d'étoffes, dans les magasins de nouveautés, où les jambes me rentraient dans le corps. Quand nous passions devant une église elle en franchissait parfois le seuil, le temps de marmotter une courte prière, pendant que je scrutais avec un sentiment de crainte les hautes voûtes mystérieuses dont l'ombre pesait sur moi, très lourd.

Le courrier apportait quelquefois le matin une lettre d'Egypte. Maman s'enfermait pour la lire et redevenait gaie pour vingt-quatre heures. Après quoi elle retombait dans ses crises d'humeur cha-

grine et de mélancolie. Ainsi les semaines s'écoulaient sans que rien de nouveau vînt éclairer notre existence maussade.

Je vis avec plaisir s'approcher l'époque du jour de l'an qui formait comme un point lumineux dans mon horizon monotone. La Saint-Sylvestre m'était chère en ce qu'elle me réservait des cadeaux imprévus, et rien ne m'était plus agréable que l'espoir d'une surprise. J'avais à ce point l'horreur d'une existence régulièrement tracée que je préférais le jeu d'un hasard même mauvais au tran-tran d'une existence terre-à-terre.

Cet instinct, aux lieu et place de jardins bien entretenus me fit plus tard rêver de forêts vierges, et la prospérité politique d'une nation oiïrit toujours à mon esprit aventureux beaucoup moins d'intérêt que les guerres violentes et les grandes révolutions.

Donc j'aimais beaucoup le Jour de l'An pour ce qu'il éveillait en moi de curiosité. Quel cadeau mon oncle Cyriaque me destinait-il? L'affection maternelle me réservait-elle un joli présent? L'absorption de douze tasses de café noir ne tient pas l'enfant plus éveillé la nuit du 31 décembre que les combinaisons dont il se meuble la cervelle pour se figurer la défilade des pantins ou soldats de plomb, des livres ou albums d'images dont le gratifiera chaque membre de sa famille. Ayant pris de l'âge je pressentais qu'on changerait la nature de mes présents, et je me demandais à quel choix s'arrêterait la sollicitude de ceux sur qui tombait la tuile de me donner des étrennes.

Aussi, le premier janvier, fus-je levé de bonne

heure et, guettant l'entrée de la bonne dans la chambre maternelle, je me précipitai à sa suite en criant à pleins poumons.

— Bonjour, maman... Je te souhaite une bonne année et une bonne santé.

Dans cette chambre, dont les volets étaient clos, il faisait nuit noire. En mon élan précipité mais filial, je heurtai quelque chose. Ce quelque chose tomba et il s'en suivit un incroyable fracas.

Ma mère épouvantée sauta à bas du lit, toujours dans l'ombre, et poussa un cri de douleur. Comme la bonne venait d'ouvrir la fenêtre, un rayon de soleil illumina un bien pénible spectacle : sur le marbre de la cheminée gisait en dix-huit morceaux une admirable potiche de vieux Chine dont, la veille, ma pauvre mère avait refusé d'un collectionneur deux mille cinq cents francs.

Auprès de la potiche maman s'était écroulée, le pied coupé par un débris de la porcelaine. Je me précipitai pour l'embrasser, mais elle me repoussa, criant :

■ — Fiche-moi le camp, tu m'embêtes!

La bonne la porta sur le lit, étancha le sang de la blessure qui par bonheur n'était pas grave et ne lésait aucun muscle. Et, comme je restais là, terrifié, immobile :

— Tu attends peut-être tes étrennes ? Eh bien, tu t'en passeras cette année, mon garçon ! Deux mille cinq cents francs de perdus... Et grâce à toi! Tu n'es qu'un petit misérable! Un petit... un petit parricide! J'avais toujours eu l'idée que tu mourrais sur réch.af aud ! . . .

Evidemment ma mère exagérait. Entre la peine

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de l'échafaud et le crime d'un bris de potiche par imprudence, il y avait disproportion de châtiment. Mais je commençais à remarquer combien l'humanité, dans ses appréciations des faits, manque généralement d'équilibre et ne fait guère de différence entre une contrariété et un accident, un accident et un malheur, un malheur et une catastrophe irréparable.

Je me rappelle avoir entendu ma mère, ayant besoin de son dé à coudre et ne pouvant le retrouver, s'exclamer de très bonne foi :

— J'aimerais mieux être morte !

Ce qui m'a toujours fait rire, car un dé à coudre se retrouve, tandis que ce qui ne se retrouve pas une fois perdu, c'est le pouvoir de vivre.

L'idée de ne pas avoir d'étrennes me vexa, mais je ne voulus pas en avoir l'air. Je n'insistai pas et fis semblant de penser à toute autre chose. Maman qui s'attendait à un désespoir, fut vexée à son tour et, pendant qu'on appliquait sur sa coupure un large morceau de taffetas d'Angleterre, je l'entendis ronchonner :

— Cet enfant-là n'a pas de cœur... Il ne tient même pas aux cadeaux de sa mère.

La vérité est que, ayant fait mon deuil de cette première surprise, je pensais à celle que me réservait mon oncle Cyriaque, chez qui, de fondation, nous devions aller déjeuner.

Maman, qui boitait un peu et à chaque pas esquissait une grimace très laide, envoya chercher une voiture à l'heure.

— Mon cher enfant, me dit-elle, tu vas encore me coûter une dizaine de francs de fiacre, puisque

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tu m'as mise dans l'impossibilité de faire mes courses du Jour de l'An à pied. Encore 364 jours comme celui-ci dans cette année qui s'ouvre pour nous de façon plutôt néfaste et nous pourrons nous faire inscrire sur les listes de l'Assistance publique.

Nous tombâmes sur un gros cocher qui aux ordres que lui donnait sa cliente répondait invariablement : a Oui, ma petite mère », et cbaque fois qu'on fermait la portière hurlait : a N... de D..., prenez donc garde à votre gosse! » Tous les cent pas il s'arrêtait, descendait de son siège, tirait de sa poche un morceau de sucre qu'il faisait manger à son cheval, puis remontait en disant : a Faut bien lui donner ses étrennes à c'te pauv'bête! » Nous dûmes cependant le garder, car on ne rencontra pas d'autre voiture vide.

Nous avions trois ou quatre cartes à déposer par politesse chez des gens que nous savions fort bien ne pas devoir trouver chez eux. Nous arrivions chez le concierge et demandions :

a — M. Machin, s'il vous plaît? — M. Machin est sorti. — Comment! Déjà? Yous lui direz combien nous regrettons... » Et je tendais le petit carton corné d'avance.

Mais rue Bonaparte nous eûmes une mauvaise surprise. A notre demande : o M. et Mme Chose, s'il vous plaît? B Le concierge répondit : a Au quatrième au-dessus de l'entresol. » Maman demeura interdite :

— Mais... ils sont sortis?

— • Non, Madame. Leur petit chien est souffrant... Ils ne bougeront pas de la journée.

— Ah! merci. Il u'y a pas d'ascenseur? — ' Non, Madame.

Il nous fallut grimper les cinq étages. Maman boitait de plus en plus. Elle ronchonnait : o Quelle scie! Non, mais quelle scie! »

Quand nous entrâmes ce fut des poignées de mains, des cris de joie, des embrassades à n'en plus finir.

— Quelle chance de vous avoir rencontrés! Si on ne s'était pas vu, l'année aurait mal commencé! Alors votre petit Toto est malade?

Il fallut aller souhaiter la bonne année au chien qui ronflait sur un oreiller orné de dentelles et de rubans roses,

— Et qu'est-ce qu'il a eu le pauvre chéri?

— Un petit embarras d'intesiins, mais avec une purge il n'y paraîtra plus.

Puis avec un gros soupir :

— Qu'est-ce que nous deviendrions sans ces enfants-là, ma chère?

Nous retrouvâmes en hâte notre gros cocher qui mit quarante-cinq minutes pour nous transporter de la rue Bonaparte au boulevard de Clichy, sous prétexte que « ça grimpotait » et que a son canasson avait déjà assez de turbin pour le hisser quand il ne tramait que lui dans sa bagnole ».

Enfin nous arrivâmes chez mon oncle Cyriaque sur le coup de une heure. Il était d'une humeur de dogue.

— Bonjour, mon oncle... Je te souhaite une bonne année et une bonne sauté.

— • Mon petit Pomme, me répondit-il d'un air pincé, tu ne me parais pas très pressé d'accomplir

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tes devoirs de famille. Il est une heure un quart... Le rôti est trop cuit...

— Mais mon oncle, c'est la faute au cocher...

— S'il n'y avait que le cocher! intervint ma mère en me lançant un regard furibond.

— Je vois... Ce petit garnement aura fait quelque bêtise?

— Il a manqué d'estropier sa mère.

— Tu as voulu estropier ta mère? Voilà qui dénote une nature inquiétante. Dans ces conditions, mon cher petit ami, tu ne trouveras pas étonnant que je ne te donne pas d'étrennes.

— • Mais, mon oncle, c'est la potiche!...

— Quelle potiche?...

— Celle qu'il a cassée, parbleu! Une potiche de deux mille cinq cents francs ! . . .

— Tu as cassé une potiche de deux mille cinq cents francs ? Mon cher neveu, heureusement suisje là pour t'inculquer le principe de payer les dettes que tu contractes. Je comptais, chaque premier janvier, te donner cinquante francs pour parfaire peu à peu ta dot; je ne recommencerai à te donner d'étrennes que dans cinquante ans, c'està-dire après complet paiement des deux mille cinq cents francs dont tu as fait tort aujourd'hui à celle à qui tu dois le jour.

De plus en plus vexé je ne répliquai rien. Mais je me promis in 'petto de ne plus me répandre en : a Je vous souhaite une bonne année et une bonne santé », puisque cette formule par l'usage imposée ne me rapportait que des remontrances.

L'après-midi, au cours d'une visite chez un cou-

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sin paternel, je mis ma décision en pratique. Je restai muet comme un goujon. Aussi mon cousin, à riieure des adieux, me dit-il d'un ton très froissé :

— ■ Tu es si poli, mon cher enfant, que tu ne t'étonneras pas si je ne te donne pas d'étrennes.

En ce premier janvier réputé pour tant de joies la série continuait des déceptions.

Cependant lorsque le soir nous rentrâmes chez nous, après une journée de fatigue, de gestes réglés d'avance, d© clichés rebattus, de politesses exagérées et d'effusions indifférentes, une véritable bonne surprise m'attendait. Sous la porte le concierge avait glissé une carte postale à mon adresse.

Elle était timbrée du Caire et représentait un chameau en train de boire l'eau du Nil. On voyait aussi deux palmiers qui se dressaient sur le ciel comme deux grands plumeaux, et dans le fond une barque ressemblant à un oiseau qui n'aurait qu'une aile. Je criai :

— C'est pour moi! Je reconnais l'écriture de Marthe. Elle m'écrit :

« Mon petit Pomme,

« Je te souhaite une bonne année et une bonne santé. J'ai vu les Pyramides. Ce sont de grandes maisons sans portes ni fenêtres. Papa trouve ça très bien parce qu'il est architecte, mais moi je me demande à quoi ça sert. Je te regrette parce que je suis mangée par les moustiques et que, si tu étais là, tu les empêcherais de me piquer. Maman va beaucoup mieux, à cause de la cha-

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leur. Le docteur dit qu'il la croit en voie de guérison... »

— Ah! Il y a cela? dit ma mère qui me prit la carte des mains et la relut attentivement.

Puis elle me la rendit en murmurant :

— C'est une bonne nouvelle... Je suis bien contente.

Le repas, ce soir-là, fut silencieux.

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