‹ Mèmoires d'un jeune observateurChapitre 16 sur 31 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

ou l'influence d'un nouvel ami lutte victoeieu- 8ement contre le charme désuet des souvenirs d'antan.

J'arrive à l'époque grise de mon existence, aux heures sans éclat qui suivent l'enfance où l'on s'étonne et précèdent l'adolescence où l'on comprend; ce que j'appellerai la période ingrate. On n'est plus un enfant : on n'est pas un homme encore. Les événements semblent hésiter à se manifester, par crainte de déplaire sans doute ou de causer de l'effroi. Il se produit comme un silence de la vie, tel le calme qui précède les violents orages et les grandes batailles. On ne sait si 1© îsort vous ménage parce que vous êtes trop gosse ou se méfie de vous parce qu'il vous croit averti. L'existence d'un homme est assez longue d'ailleurs dans sa brièveté, pour qu'on prenne le temps de rassembler ses armes.

Durant les quatre années que se prolongea cette accalmie, très peu de faits furent dignes de pren-

dre place dans ma mémoire. Je me laissai même volontiers aller à l'inertie que m'imposait le destin, et je m'aperçus là qu'il fallait de la volonté pour garder son rang parmi les hommes. Les actions ne vous poussent pas; elles s'endorment volontiers pour peu que vous trouviez goût à l'indolence. Il existe un entraînement à la paresse.

J'éprouvais pour ma part une réelle satisfaction à ne rien faire ; le moindre effort me coûtait. Je n'en recueillais nul remords, ressentant une difficulté à libérer mon cerveau d'un esclavage physique que je ne trouvais pas désagréable puisque l'inaction qui en découlait me procurait le bienêtre. En un mot j'étais en formation : d'autres diraient « en sommeil ». Il en est qui, par plaisir, au détriment de leur intelligence et de leur personnalité, conservent cet état toute leur vie.

Je me contenterai donc de rappeler les quelques faits saillants qui me frappèrent. Malgré mon peu de dispositions pour l'étude des langues mortes, on me mit entre les mains d'un répétiteur dont la mission fut de m'expliquer les beautés de l'Iliade et des Géorgiques. Il n'en savait pas beaucoup plus que moi, mais il avait besoin de gagner son pain que ses maigres appointements lui permettaient seulement de manger xassis : de peur que son inaptitude pédagogique lui fermât l'accès d'une autre famille, je vantai sa science par générosité. Je m'en fis de la sorte un ami véritable.

Ma mère n'assistait jamais à mes leçons. Elle se contentait de consulter le livre des notes sur lequel elle trouvait toujours inscrit des o bien » et des « très bien », et veillait à ce que mes devoirs fus-

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sent terminés avec exactitude. Je les faisais poTir la frime, écrivant des mots au petit bonheur, fort de ce qu'elle ne savait ni le grec ni le latin.

L'heure des répétitions se passait à causer de choses et d'autres. Mon professeur se trouvait être un homme de bon sens. Il jugeait que la vie était un état passager qu'il s'a"^gissait de traverser en se faisant le moins de mal possible. Il appelait les hommes des a créateurs de complications ».

— La nature, disait-il, nous met entre les mains tout ce qu'il faut pour être heureux. Mais à ce bonheur nous fabriquons de quotidiens obstacles. Xous nous laissons envahir par des sentiments ennemis que nous installons en nous et dont la tyrannie nous attire : je veux parler de l'ambition, du besoin de paraître, de l'amour. Notre corps s'étonne des folies de nos désirs, car il est né simple et dénué de grosses exigences : mais ses organes se laissent peu à peu entraîner aux mauvais conseils ; ils se déforment et deviennent la source de nombreux ennuis.

Il cherchait à m'inculquer des principes de sagesse plus que des règles de grammaire. Il me disait :

— • Le mal 8t le bien ne s'analysent pas : ils se pressentent. Quand le mal se révèle chez autrui, il est inutile de tenter de le refréner; on a bien assez de chercher à s'en garantir. Il ne faut pas trop regarder autour de soi : mieux vaut passer la tête droite, les yeux à l'horizon. Pour demeurer un honnête homme, on doit beaucoup s'occuper de soi-même. Le sauvetage du vice exige qu'on descende trop au fond des consciences : on risque d'en

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remonter sali d'une boue qui colle et ne vous lâche plus.

Il avait demandé en haut lieu à enseigner la philosophie. On avait été effrayé de ses principes qu'on jugeait subversifs et faits pour empêcher lés jeunes gens de réussir. Alors il s'était mis à causer seulement avec ceux qui le comprenaient; en sorte qu'il avait un cercle de disciples tic-s restreint.

Il aurait désiré qu'on supprimât l'enseignement de l'Histoire qui d'après lui n'était qu'un amoncellement de mensonges, ou tout au moins de vérités travesties ; il réclamait que les hommes se laissassent vivre indifférents au passé et à l'avenir, sans plus s'occuper de leurs arrière-grands-pères que de leurs futurs petits-neveux. Il prétendait que le plus grand savant serait celui qui se contenterait de porter un jugement juste sur tout ce qui se passe de nos jours.

Quand on s'informait de son nom, il répondait : le Professeur. Il affirmait qu'à gratter n'importe quelle famille on y découvrirait des crimes ou des fautes : donc, à garder l'incognito, il évitait que des indiscrets eussent l'attention attirée sur ses ancêtres, et découvrissent chez eux des tares dont il valait mieux ne pas se vanter.

J'aimais beaucoup le Professeur. Ses propos m'étaient précieux ; ils m'aidaient à supporter la solitude. Car ma mère ne me voyait qu'aux heures nécessaires. Elle s'était prise d'un goût prononcé pour les somnambules, les voyantes et les graphologues. Elle avait noté sur un petit carnet les adresses de toutes ces dames, et passait son temps

à courir aux quatre coins de Paris : le soir elle écrivait dans un livre tout ce qu'on lui avait révélé çur elle. Elle savait ainsi qu'elle était à la fois bavarde et silencieuse, gaie et triste, riche et pauvre, froide et passionnée, mariée et veuve, destinée à mourir jeune et à vivre jusqu'aux limites de l'extrême vieillesse : et à toutes ces consultations contradictoires elle attachait une croyance inébranlable.

Pourtant elle ne s'occupait pas que d'elle. Elle confiait aussi aux devineresses des objets ayant appartenu à des gens dont elle désirait connaître la destinée; par exemple une vieille casquette de mon oncle Cyriaque dont la fortune venait de s'accroître à la suite d'heureuses spéculations, et aussi un porte-cigarettes oublié par M. Lebarrot, et une paire de gants de chevreau noir que sa pauvre femme malade avait portés.

Pendant des mois elle se plongea dans des réussites. Sur chaque table traînaient des cartes à jouer. Les séances duraient des heures, pendant lesquelles il était question d'un riche seigneur qui d'un signe faisait surgir de merveilleux palais et d'une princesse lointaine au visage blanc comme la cire. Du moins était-ce ainsi qu'elle donnait une forme à ses préoccupations dans cette sorte de langage mystérieux et féerique qu'elle jugeait seul capable d'entr'ouvrir le livre du Destin.

Au cours de ces années où le temps s'écoula avec une régularité fastidieuse, je gardai le souvenir de deux rencontres de qualité différente. Comme je revenais du Louvre, un jour d'exposition de blanc (car maman fréquentait beaucoup

plus le magasin que le musée), la bonne m'annonça qu'une visite m'attendait dans le salon.

— Une visite... pour moi?

— Il a demandé M. Paul Dapy.

— II? C'est un homme! Comment s'appelle-t-il? • — Il me l'a dit : mais je n'ai jamais pu retenir le nom des gens.

— • Comment est-il?

— Je ne sais pas. Je n'ai pas vu sa figure. Il a de grands cheveux qui tombent sur ses yeux jusqu'à sa bouche comme des baguettes de tambour.

Je reconnus immédiatement M. Teste à qui je n'avais même pas envoyé deux lignes de mes nouvelles depuis le collège. Dès mon entrée il se précipita vers moi et m'embrassa avec effusion. Comme ses cheveux m'entraient dans les narines, je me reculai et soufflai pour les écarter, et j'aperçus ses bons yeux que l'émotion de me revoir rendaient humides.

— Asseyez-vous, m'sieur... (c'était toujours tt m'sieur » comme à l'étude). Tous savez, vous êtes vraiment chic d'avoir pensé à Pomme!

— Depuis bien longtemps je voulais venir vous trouver, mon petit ami. J'avais un devoir à remplir auprès de vous.

Derrière leur rideau capillaire ses dents semèrent une lueur blanche qui prétendait être un sourire et il me tendit un petit paquet. Je l'ouvris curieusement et découvris une mèche de cheveux blonds.

— C'est ma mèche... Celle que je vous dois. Lorsqu'en quittant le lycée vous m'avez demandé un souvenir, je crus couper des cheveux à moi :

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ce fut les vôtres. Il ne convenait pas que l'erreur se prolongeât plus longtemps : c'est ainsi que s'établissent les fausses reliques et que les croyances de la foule fourmillent d'inexactitudes. Pour changer le cours des religions il suffit parfois d'un coup de ciseau mal dirigé.

— Je suis heureux, m'sieur, répondis-je, de posséder votre mèche authentique, bien que mon état d'esprit ne soit pas modifié par votre visite. L'erreur que vous avez tenu à réparer, je l'ignorais : la conviction où j'étais d'avoir vos cheveux véritables, malgré qu'ils ne vinssent pas directement de vous, suffisait à mon bonheur et à me les faire considérer avec émotion. Tant il est vrai que nous n'attachons de prix qu'aux apparences et qu'il vaut mieux souvent laisser aller les choses que de s'acharner à faire éclater la vérité.

Je sentis que mon raisonnement causait au malheureux pion un peu de peine, et vivement j'ajoutai :

— Je ne vous remercie pas moins, m'sieur, de votre attention délicate. Vos cheveux vont prendre dans mon secrétaire la place que les miens occupaient indûment. Et même, si vous vouliez me faire un grand plaisir... échangeons nos deux mèches. J'ai la vôtre... Voici la mienne. Aux jours d'épreuve elles nous seront peut-être un réconfort, car elles nous rappelleront nos sympathies réciproques.

— Je n'attendais pas moins de votre bon cœur, mon cher petit! s'écria M. Veste qui me serra avec ardeur sur fsa poitrine.

Pour ne pas prolonger cette scène d'attendris-

sèment je changeai tout à coup de conversation.

— Et au lycée, que se passe-t-il? Que deviennent mes anciens camarades?

Il me conta qu'un de ses désespoirs était de ne pouvoir suivre les progrès ou les métamorphoses de ses élèves, puisqu'à la fin de chaque année ils changeaient de classe, par conséquent d'étude, régulièrement, tandis que lui demeurait vissé dans sa chaire. Il n'arrivait ainsi à ne connaître personne; bien qu'ayant partagé l'intimité de tous, il avait l'impression de n'avoir frôlé que des étrangers, et il avait fallu l'occasion de cette mèche providentielle pour qu'il se fût hasardé à poursuivre avec moi des relations que justifiait d'ailleurs une affectueuse amitié.

Il savait cependant que Jules Havenne de Plers, grâce à une heureuse opération chirurgicale, avait réussi à supprimer ses tics et à rendre à son muscle zygomatique ses fonctions naturelles. A. Braham continuait, sous des prétextes ingénieux, à vider les poches de ses condisciples avec une habileté surprenante, La Fouine, lui, décidé à s'occuper plus tard tout spécialement de journaux financiers, était installé pour un an dans une pension de famille, à Nuremberg. Son intention n'était pas d'apprendre l'allemand, mais l'accent seulement, cet accent tudesque si précieux dans les affaires de la Bourse parce qu'il trahit, à tort ou à raison, une origine Israélite.

— Et monsieur Fiole? demandai- je.

Le pauvre M. Fiole s'était fait sur le crâne une bosse plus importante que les autres, après quoi son intelligence avait cessé d'être intégrale. Il

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passait son temp^ à écrire au Président du Conseil son intention de léguer à l'Etat son pupitre rempli de vers à soie, à condition qu'on lui élève un buste place du Carrousel, en face de la statue de Gambetta. Jusqu'à présent ses lettres étaient restées sans réponse.

Nous passâmes une heure pleine d'agrément à évoquer ces souvenirs qui rappelaient une époque trop vite disparue. Puis M. Yeste prit congé, assailli par une grande peur d'être en retard : il était quatre lieures moins vingt, — il n'avait que le temps de rejoindre le lycée pour cueillir ses élèves au sortir de la classe de géographie. Et il partit après une brève accolade, avec sur la physionomie, dans les gestes, cette crainte inséparable de tous ceux que travaille le souci d'une exactitude exagérée. A peine eus-je fermé sur lui la porte du palier que j'entendis appeler et sonner précipitamment. Je rouvris et j'aperçus M. Yeste dont les longs cheveux, soulevés par un courant d'air, s'étaient pris entre les deux battants. Il s'excusa et descendit l'escalier quatre à quatre.

Une autre fois je rencontrai chez le concierge, s'informant si ma mère était chez elle, ma petite amie Emmeline Crépard. Depuis l'été que nous avions passé ensemble à Montmorency, elle avait grandi d'une façon étonnante. Mais, sous ses noirs cheveux frisés, ses yeux ne brillaient plus avec autant d'éclat.

Une tristesse voilait son regard. Elle portait une robe de percale très simple, des gants de fil et un chapeau de paille qu'elle avait dû faire ellemême. Toute sa personne offrait un aspect pauvre

que je m'expliquai lorsqu'elle me confia que le petit avoir de son père s'était évanoui en fumée entre les mains d'un notaire indélicat. Il allait être forcé de tirer parti de ses poésies. Quant à elle, elle cherchait du travail. Elle s'était rappelée que ma mère avait été fonctionnaire de l'Etat, et venait la prier de la renseigner à ce sujet.

Maman lui répondit qu'il n'y avait rien à faire du côté des téléphones, que d'ailleurs toutes les carrières étaient encombrées et que cel.js qui arrivaient ne devaient leur chance qu'au favoritisme. En somme elle la reçut avec froideur. Je sus plus tard qu'elle avait voulu s'en débarrasser an plus vite, craignant que cette visite ne fût un prétexte pour lui emprunter de l'argent.

Emmeline en s'en allant ajouta qu'ils avaient dû déménager. Ils habitaient, 17 rue des Abbesses, un tout petit appartement, deux pièces et une cuisine, dans laquelle ils prenaient leurs repas, sur le buffet, près du fourneau.

Elle racontait tout cela d'un son de voix fatigué, sans cependant faire montre d'aigreur envers le destin. Le malheur semblait glisser sur sa mélancolie. Elle avait par nature tellement l'habitude d'être de l'avis des autres qu'elle se faisait même un scrupule de contrarier le sort. Je retrouvai la même petite bonne femme complaisante et résignée, qui disait a oui » à tout ce que je lui proposais et consentait joyeusement à arroser les fleurs de « Petite Chose », pendant que, bien au frais sous les feuilles du saule, je goûtais les douceurs d'un repos mal gagné.

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