‹ Mèmoires d'un jeune observateurChapitre 17 sur 31 · VERS POUR DÉVOILER UNE AME DE POÈTE · texte numérisé non relu

VERS POUR DÉVOILER UNE AME DE POÈTE

Une des grandes satisfactions du Professeur était de faire tomber l'heure de sa leçon au beau milieu de la journée. Il obligeait ainsi ma mère à me laisser à la maison, donc à ne pas l'accompagner dans ses visites. Le Professeur prétendait qu'il me rendait ainsi un service inappréciable.

— A vous garder près de moi, disait-il, je vous évite la série des dialogues inutiles, — informations banales sur la santé des gens, souâ forme de question dont on n'écoute même pas la réponse, appréciations sur la température, etc.. — et de potins sans charité : hypocrites sous-entendus, débinages de toilette, laissez-croire malveillants, enfin tout ce qui nourrit la conversation d'hommes et de femmes riches et inoccupés. Ajoutez à cela les propos à perte de vue sur les ennuis domestiques, comme il est d'usage en visite entre maîtresses de maison qui ne s'appliquent pas à parler d'autre chose. Parfois il arrive qu'on consent à traiter

une question d'art ou de philosophie, mais c'est au dernier moment, lorsqu'on se lève pour prendre congé et qu'on tient déjà le bouton de la porte : les femmes de chambre, les cochers, les cuisinières, les chauffeurs, les concierges accaparent presque exclusivement aux jours de nos belles madames les conversations de salon. Tant que ces usages ne seront pas modifiés, il y aura donc profit à vivre seul et à fréquenter le moins de monde possible.

— Seul, ajoutai-je, ce n'est pas gai I

— Alors entourez-vous de bêtes : ceux qui fréquentent les animaux ne sont pas méchants.

Un jour je lui demandai ce qui l'avait amené à porter sur la société un jugement sévère et à ne point pardonner aux hommes leur frivolité on leurs calculs misérables.

— J'ai eu, répondit-il, tout jeune, un grand chagrin. La chose mérite d'être contée. J'emploierai donc à vou^ en faire le récit l'heure de leçon que je devais consacrer à l'examen du siècle de Louis XI Y.

Il se recueillit un instant et commença :

— J'avais alors dix ou douze ans. J'habitais une petite commune du Berry, et m'entêtais malgré les remontrances de mon père, à fréquenter un garçon beaucoup plus âgé que moi, nommé Thomas Faucheux.

0 Ce Thomas Faucheux était orphelin. Il avait hérité cinq ou ^six arpents de terre qu'il cultivait lui-même, sans réclamer l'aide d'aucun ouvrier. Il se plaisait à mener une existence solitaire, non pas tant pour demeurer son maître que parce qu'il

ne supportait pas la société des hommes. Moi, il m'avait pris en amitié précisément parce que je n'étais pas encore arrivé à l'âge où la personnalité se dessine. Il me disait :

— Je t'aime, car je ne me méfie pas encore de toi.

« Ce qui dénotait dans l'élan de ses fréquentations un esprit de recul. Pourtant, il n'avait jamais éprouvé de déceptions. On eût dit que son désir de vivre à part et de s'écarter d'autrui provenait d'un instinct à éviter un danger. En sorte qu'il était mal vu partout aux alentours. De mal il n'en avait fait à personne : mais on le jugeait capable d'en faire. Et comme on ne parvenait pas, et pour cause, à le prendre en flagrant délit de méclianceté, on avait peur de lui. Des petits bourgeois disaient, hocbant la tête :

— On peut craindre tout d'un homme dont on ne sait rien.

a II est entendu qu'un être quel qu'il soit n'a pas le droit de vivre seul. Sinon que cache-t-il? Oui, il a intérêt à cacher quelque chose. Et forcément ce ne peut être quelque chose de propre.

« -Je ne me rendais pas compte du degré de malveillance que cet homme pouvait inspirer. La douceur était, à mon humble avis, sa qualité dominante. Quand son regard sombre et velouté se posait sur la ligne d'horizon, courbé sur son hoyau comme un paysan de Millet, je devinais en lui une tendresse profonde.

a Son geste était à la fois gauche et caressant, et il paraissait aimer. Aimer quoi.'' La terre qu'il labourait, le ciel qu'il cherchait à pénétrer,

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les arbres dont il admirait les frissons, les fleurs champêtres dont ses narines frémissantes recueillaient les sauvages parfums. Et aussi le soleil qui vivifie, le vent qui pleure. Une fois je lui demandai ce qu'il regardait. Il me répondit d'une voix très douce :

— Laisse-moi, petiot,

« Alors je le laissai sans trop comprendre, et je ne bougeai plus dans la crainte d'interrompre sa pensée. Désormais pour lui parler j'attendis qu'il se fût remis au travail.

« Ainsi peu à peu, m'habituant à réfléchir à ses côtés dans le silence^ je sus ce qui l'attirait, ce qu'il aimait. C'était la Nature tout entière pour ses changements féeriques et «on calme bienfaisant. J'éprouvai comme lui un calme délicieux à écouter la chanson des cigales et, dans le crépuscule, le cri mouillé du crapaud. Lui me savait déjà gré de n'avoir pas d'indifférence et de m'attacher aux choses. Parfois un paysan passait, le saluait de la voix, dérangeait son rêve. Faucheux tressaillait, répondait brusquement, et son regard devenait dur.

a A la suite d'une scène assez vive où mon père avait mis plus de violence que de coutume à me reprocher d'avoir passé l'après-midi en telle compagnie, je lui demandai pourquoi il me défendait d'aller dans les champs avec Thomas Faucheux. Il me répondit :

— Je n'aime pas te voir fréquenter un feignant, a Je me redressai indigné,

— Ce n'est pas vrai!

— Qu'est-ce que tu dis?

— Je dis que Thomas n'est pas un feignant. Il cultive ses champs.

— Belle affaire!

— Et puis il travaille aussi à regarder.

0 Mon père crut que j'étais devenu fou. Il ne répliqua rien et m'envoya me couclier. Mais je sus que ce soir-là il causa longuement avec ma mère, et affirma que, pour un f'nfant de mon âge, la compagnie de ce sauvage était plus pernicieuse qu'on ne pouvait le croire. Et le lendemain il répandit dans tout le village l'opinion qui le hantait, à savoir que Thomas Faucheux était un somnambule, ce qui dans nos campagnes équivaut à un sorcier moderne. A partir de ce moment des passants se signaient en le voyant, o bien qu'ils ne « crussent point au diable ». D'autres se détournaient de leur chemin pour ne point passer devant sa maison.

a Drôle d'intérieur que cette bâtisse fruste, couverte de chaume où, sur le sol en terre battue, des tas de bêtes vivaient : chiens infirmes, chats souffreteux, gibier blessé en cage, animaux misérables que Thomas recueillait et soignait. Lorsqu'il pénétrait chez lui au milieu de ses pensionnaires qui à sa vue aboyaient, ronronnaient, battaient de l'aile, sa figure s'éclairait d'une joie profonde. Il me prenait par la main et me disait :

— J'aurais voulu ne pas être un homme.

— Pourquoi?

— Parce que l'homme est méchant.

« Une foi^3 je lui dis :

— On raconte partout que tu t'enfermes chez toi pour faire du mal aux bêtes.

— Je sais pourquoi on raconte ça.

. <^li!

— Parce que les hommes ont l'iiabitude de se faire «lu mal entre eux. Alors, comme je ne fréquente personne, ils sont persuadés que ]e dois vie rattraper sur les animaux.

Pourquoi ne laisses-tu entrer personne chez toi? Ils verraient bien que ce qu'ils disent n est pas la vérité. .

Ils raconteraient alors sur moi d autres choses plus méchantes.

— Mais s'ils ne voyaient rien?

— Ils inventeraient. Car il faut bien, petiot, qu'ils rabaissent ceux qui les entourent pour se faire passer pour supérieurs.

Où as-tu appris à penser ainsi? A 1 école? En moi A l'école on apprend surtout à se détester. J'ai cru d'abord que ce défant était spécial à l'enfance. Mais qnand j'ai vu de près les hommes, j'ai constaté qu'ils étaient encore pires que les enfants. Alors j'ai regardé autour de moi les choses saines...

— On dit, quand tu passes ton temps à regarder le ciel, que tu es un feignant.

J'y apprends à être bon.

d Cette conversation nous avait conduit jusqu'à huit heures. Thomas Faucheux me désigna du doigt l'azur constellé, la lune claire.

— Vois, petiot... Nous avons trop longuement causé. Que vont dire tes parents?

— Mais... rien.

— Si. Je sais qu'ils te défendent de me voir.

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— Commeut sais-tu cela? Je ne t'en ai jamais parlé.

' — Non, mais je t'ai vu venir à moi préoccupé, par des chemins détournés, et jetant des regards inquiets autour de toi. J'ai compris que tu désobéissais, et tu ne m'as pas averti parce que tu m'aimes bien et que tu as craint de me faire de de la peine.

— C'est vrai. Et comme je veux te voir quand même, on me gronde.

— On ne te gronderait pas si tu fréquentais le banquier Z..., qui a ruiné des familles ou le notaire X..., qui a volé.

— C'est à croire que tu les gênes parce que tu ne fais de tort à personne.

« Les yeux, les grands yeux, les yeux de velours de Thomas Faucheux s'emplirent du reflet de deux larmes. Il m'attira à lui et m'embrassa sur le front.

— Toi, tu me comprenais bien... Avec toi j'aurais bien continué à vivre.

— Rien ne t'en empêche.

a II secoua la tête avec une expression de tristesse infinie.

— C'est la dernière fois ce soir que nous nous voyons, mon petiot.

— Tu veux me quitter?

— Non, mais tu ne pourras plus venir à moi. Tu ne pourras plus, parce que ton père t'en empêchera définitivement.

« Il me conduisit par la pièce non éclairée vers la fenêtre où, à travers les rideaux, j'aperçus mon père qui m'attendait. D'autres paysans l'accom-

pagnaient, et tout le inonde parlait à voix basse en lançant vers la demeure maudite des coups d'œil peu rassurés.

— Ton père, et les autres n'osent pas entrer, continua Faucheux : ils ont peur que je ne leur jette un sort. Et, quand tu sortiras de chez moi, on t'emmènera, on prendra des mesures pour que tu ne puisses plus jamais franchir le seuil de ma maison. Et puis... et puis il arrivera peut-être autre chose.

a Sa main se jouait dans mes cheveux.

— C'est dommage! Au contact des autres ta nature se gâchera et tu deviendras semblable à tous ceux que j'évite... tel que je serais devenu moi-même, si je n'avais pas eu la chance d'être orphelin. Ce qui m'a permis de ne dépendre de personne, et de vivre seul. Et quand je dis : seul...

a D'un geste large il désigna ses animaux familiers.

— N'ai-je pas autour de moi la vie?

a Les bêtes avaient compris qu'il parlait d'elles. Elles s'étaient rapprochées dans un élan d'instinctive reconnaissance. Les chiens lui léchaient les mains avec amour; les chats avaient sauté sur ses genoux, sur se^ épaules, et le frôlaient de leur poil, fixaient sur lui avec douceur leurs yeux de sphinx striés de vert.

a Les minutes s'écoulaient. Mon cœur s'emplissait d'une émotion vague. J'éprouvais dans cette obscurité calme, dans la paix de cette ombre oîi y entendais cette âme faite de sérénité, une sorte de chagrin qui me causait presque du plaisir. J'aurais donné dix ans de ma vie pour ne plus

m'en aller jamais. Thomas Faucheux me prit enfin par la main.

— Allons, petiot, il faut partir.

— Déjà?

— Nous n'avons que trop tardé.

— Mais puisque tu m'as dit que nous ne nous reverrions jamais!

— Tu supposeras que je suis mort, et tu ne te rappelleras de moi que les bonnes heures que nous avons passées ensemble dans les champs, sous le beau soleil ou dans l'ombre fraîche du crépuscule. A cette heure-là, vois-tu, je me croyais tout près d'un bon Dieu, et je n'avais pas besoin pour prier de me rendre dans une église de pierre. L'immense voûte bleue du ciel me suffisait.

« Il se leva. Il voulut avant de me quitter à tout jamais, me faire une dernière fois passer par son jardin où étaient réunies ses fleurs préférées. La lune nous éclairait comme en plein jour. Je voyais le visage de mon ami, si pacifique malgré les affronts d'une société ^stupide et rancunière. Je sentais que si on avait pu ne pas mal le juger, il aurait été mon refuge. Et l'idée de me séparer de lui faisait naître en moi un grand sentiment d'abandon.

« Il lut dans mon regard ce qui se passait en mon esprit et il me pressa contre lui d'une plus affectueuse étreinte.

— Tu me regrettes, petiot?

— Oui. Cela m'aurait suffi de rester avec toi et de ne te quitter jamais. Je n'ai pas encore d'expérience, mais je sens, d'après ce que tu

me dis, que la société est pleine d'embûches et que je ne vivrai pas tranquille en deliors de toi. € Thomas Faucheux eut un soupir de lassitude découragée...

— C'est pour ça que j'ai tenu à m'isoler. Mais t75 iie veulent pas. Parce que je ne fais pas comme eux, ils me considèrent comme un ennemi.

f Des coups violents retentirent contre la porte charretière. Une voix cria :

— Hé! Faucheux! Où est l'enfant?

— Viens... Ton père t'appelle.

0 II ôta la barre de bois, ouvrit la porte toute grande. Il apparut, silhouette bleue sous la lune claire. En l'aperceA'ant la foule gronda. Il vit mon père qui était en avant et me mena à lui, disant :

— Yoilà ton fils.

« On entendit :

— Mort au sorcier!

t Et une pierre partie on ne sait d'où vint frapper Thomas Faucheux à la tempe gauche. Il tcmba comme une masse, et je l'entendis murmurer :

— Je savais bien, petiot, que noue ne nous reverrions plus.

« Je me précipitai ver^ lui en sanglotant. On m'arracha de ses bras, avec brutalité. Le lendemain un prêtre m'inonda d'eau bénite pour chasser hors de moi l'esprit o de l'homme qui f vivait seul, en proie à de mauvais desseins. »

Le Professeur se tut. Il regardait devant lui, plongé sans doute en ces visions d'espace, d'horizons baignés de lumière où, dans le frémisse-

ment vivant des clioses, pour la première fois il avait connu la bonté.

Plus jamais ne fut prononcé entre nous le nom de Thomas Fauclieux. Mais j'obtins de souvent accompagner le Professeur dans des courses à travers champs, et, quand le soir venait, immobiles l'un contre l'autre, sans prononcer de paroles, nous nous emplissions les yeux des dernières lueurs du soleil.

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