‹ Mèmoires d'un jeune observateurChapitre 18 sur 31 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

ou, MÊME DANS LES CIRCONSTANCES LES PLUS PÉNI- BLES, LA NATURE HUMAINE A UNE TENDANCE A MODÉ- RER SA TRISTESSE.

Je me rappelle très bien que nous étions à table et qu'en voulant reprendre du potage je renversai mon verre de vin sur la nappe. Il en avait coulé un peu sur la robe de maman qui s'était levée furieuse et s'essuyait avec sa serviette. Mais sa colère tomba en voyant la bonne entrer et lui tendre une dépêche.

— Des nouvelles du Caire? demandai- je.

— Non... c'est un pneumatique.

A peine l'eût-elle ouvert que ses mains tremblèrent et qu'elle poussa un « ab ! » où elle sembla retenir sa respiration. Elle lut d'une voix blancbe :

a Nous venons de rapporter le corps d'Henriette. Comment se fait-il que vous ne soyez pas venue à la gare à notre rencontre? Yous verrai-je demain?

c Yotre Anton Y. »

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— Mme Lebairot... est morte?

— Oui... Et c'est extraordinaire... J'aurais dû être la première à savoir... Tu vois, ils nous ont attendus à la gare. Evidemment on nous a télégraphié, et la dépêche s'est perdue en route! A moins que... Alphonsine!

— Madame?

— Yous êtes sûre que vous n'avez pas égaré un télégramme que je devrais avoir reçu depuis huit jours? Souvenez-vous bien.

— On n'a rien apporté. Madame.

— C'est effrayant ce service des postes ! Yoilà une femme qui meurt brusquement... et je n'en sais rien. Qu'a-t-il dû penser de moi? Pomme, descends tout de suite chez le concierge... Demande-lui si, la semaine dernière, il ne se souvient pas qu'un télégraphiste lui ait remis... Eh bien, qu'est-ce que tu as?

Depuis un instant je n'entendais pas très bien ce qui se disait autour de moi; les mots frappaient mes oreilles, mais je n'en retenais pas la signification. Pour la première fois je me représentais mort quelqu'un que je connaissais et ma gorge se contractait, s'emplissait de sanglots qui ne voulaient pas sortir. L'inconnu se révélait à moi tout à coup. La pensée de cette disparition me donnait une première impression de néant que je n'avais pas ressentie aux enterrements de ceux que j'avais simplement rencontrés en visite.

Mme Lebarrot, c'était la mère de ma petite amie Marthe, et sans avoir été à même de l'approcher souvent, combien avais- je revu son visage blême, secoué par une toux opiniâtre, avec le nez

tout blanc obstinément aplati sur les vitres de sa chambre, aux a Glycines ». La pauvre femme cadrait avec tout ce qui m'intéressait alors. Ainsi elle m'était devenue familière. Elle partie, c'était un petit morceau de mon enfance qui s'en allait. Je laissai tomber mon front sur mon bras et je pleurai de toutes mes forces.

— Ah! mon Dieu, mais qu'est-ce qu'il lui prend à cet enfant? Calme-toi, mon chéri : tu n'es pas raisonnable... Je ne t'ai pas lu ce petit bleu pour te faire de la peine. Oui, c'est très malheureux... Une femme de trente-deux ans! Mais tu ne la connaissais pas suffisamment pour te mettre dans un état pareil! Alphonsine, donnez un peu d'eau fraîche... oui, sur mon mouchoir. Regardez-moi ces yeux! Là, mon chéri!... Là... Là...

La chaleur de mon front diminuait; le spasme des sanglots s'espaçait, coupé de soupirs allongés.

— Allons, nrange, mon petit! Un peu de gigot froid... avec de la mayonnaise... Tu sais combien tu aimes ça?

— Je n'ai pas faim, maman... je voudrais dormir.

— Eh bien, soit, va te coucher, mon chéri. Nous aurons demain. Dieu merci, une journée qui compte ! Alphonsine, vous nous réveillerez à neuf heures au plus tard. Et à dix heures, le café au lait... Ou plutôt non : du chocolat! Cela tient mieux au ventre.

Ce fut M. Lebarrot lui-même qui nous ouvrit la porte. Maman, sérieuse dans une toilette sombre, se précipita dans ses bras. Un baiser : a C'est terrible, n'est-ce pas? » Autre baiser : « On a

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beau s'y attendre! » Il embrassa à son tour. Un baiser : « La mallieureuse femme... » Autre baiser : a N'a pas souffert. »

— Ah ! tant mieux, soupira ma mère. C'est une consolation. Yous savez que du Caire je n'ai rien reçu?

— Je m'en suis aperçu tout à l'heure seulement : le texte de la dépêche que j'avais cru vous envoyer avait glissé au fond d'une malle.

— Moi qui avais accusé la poste...

— Oh! non... Les lettres, passe encore : mais les télégrammes, ils y font attention.

Il y eut un silence gêné.

— Et comment la chose s'est-elle produite?

— Le temps de faire a ouf! » Elle venait de manger un œuf de bon appétit et sommeillait. Tout à coup elle s'est dressée sur son séant, m'a fait signe d'approcher. Je l'entendis murmurer : « Je ne veux pas. . . Je ne veux pas ! » Puis elle est retombée d'une masse sur l'oreiller. Sa main droite se détendit et laissa échapper un portrait déchiré en quatre.

— Un portrait de...

— De femme, oui.

Ma mère regarda autour d'elle avec crainte. Elle fixa en frissonnant la porte qu'elle connaissait être celle de la chambre à coucher, et, la voix comme un souffle, demanda :

— Elle est là... à côté?

— Non. Je l'ai fait transporter directement à l'église, dans un caveau provisoire...

— Ah! oui. Ah! vous avez bien fait. Elle est

beaucoup mieux là-bas. Ici il y a forcément taut (l'allées et venues... Votre fille? Je ne l'ai pas vue!

— Elle essaie son deuil. Depuis ce matin elle est en courses. Figurez-vous qu'on lui a envoyé sa robe absolument ratée. Elle a dû la refuser et commander autre part dans une maison plus au courant de la mode.

— On n-e gagne jamais rien à faire des économies. La pauvre enfant a dû être bien frappée!

— Oui. Elle aimait beaucoup sa mère. Heureusement c'est une nature qui réagit.

— Tous n'avez plus à retourner en Egypte?

— Un mois au printemps : des travaux à finir, - — et ce sera tout.

— Enfin on va pouvoir tout de même se voir un peu ! En attendant nous sommes venus pour vous aider. Nous n'avons pas de temps à perdre... Vous avez les billets de faire part.

— Ils viennent d'arriver.

— Donnez votre livre d'adresses : Pomme va vous les transcrire en un clin d'œil. Tiens, mon cbéri, assieds-toi là. Tu plies d'abord la lettre en deux, tu la fourres dans l'enveloppe, et tu inscris ensuite le nom, la rue et le numéro. Quant les premiers cent seront faits, tu m'avertiras.

Depuis cinq minutes ma mère ne se ressemblait pas. Elle allait, elle venait, elle parlait haut. Quelqu'un qui n'eût pas été au courant des tristes circonstances que l'on traversait, considérant son activité eût jugé volontiers qu'elle avait le sourire et l'eût prise pour la maîtresse de la maison. Moi aussi d'ailleurs je me sentais soulagé de penser que le corps n'était pas exposé dans l'apparte-

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ment, si bien que tout en travaillant, je me surpris à cliantonner. Je tendis mes premières enveloppes.

— Dis, maman? Est-ce bien comme cela?

— Parfait! Voyez donc, Antony... Croyez-vous que ce gamin a une jolie écriture?

M. Lebarrot me fit des compliments. Depuis qu'il m'avait vu j'avais fait de très g-rands progrès : cela pourrait me servir plus tard dans le commerce. Soudain une idée le traversa. Il prit vivement son livre d'adresses et se mit à le feuilleter.

— ■ J'en étais sûr... Lamalou n'y est pas! J'allais oublier Lamalou. Vingt fois je lui avais dit de l'inscrire... Lamalou, le peintre d'histoire, qui vient d'être nommé de l'Institut! J'ai reçu en Egjrpte le faire-part de la mort de sa fille : c'est bien le moins que je lui rende sa politesse.

Soudain, comme je levais les yeux pour reprendre de' l'encre, je demeurai la plume en l'air devant une apparition inattendue. Une jeune fille était devant moi, souriante, la main ouverte.

— Bonjour... Pomme... Tu ne me reconnais pas?

C'était Marthe, le teint rose en ses vêtements noirs qui faisaient ressortir davantage ses cheveux couleur d'or. Non, je ne pouvais pas dire que je ne la reconnaissais pas, mais il m'avait fallu un peu de temps pour réfléchir. Je l'avais quittée encore enfant, encore petite, et toutes les fois que ma pensée s'était fixée sur elle, je ne m'étais jamais imaginé qu'elle eût pu grandir, devenir, ainsi qu'elle m'apparaissait aujourd'hui, une vraie

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jeune fille. Elle n'avait plus tout à fait les mêmes yeux, et son sourire me causait une gêne agréable.

— Bonjour, Marthe.

Je m'étais levé et lui avais pris la main... Et ce soir-là, lorsque je me rappelai cette rencontre et le changement qui s'était produit en quatre années dans les traits, les gestes, la voix, le regard de ma petite amie d'enfance, je remarquai que je n'avais pas eu l'idée de l'embrasser.

— Tu es gentil, me dit-elle. Tu nous aides pour les faire-part de ma pauvre maman. Toujours on m'avait promis qu'elle guérirait... Et puis un jour elle a étouffé. Le médecin est venu par basard un quart d'heure après parce qu'il passait de notre côté. Il était gai ; en entrant il a demandé à la bonne : « Eh bien? Ça va mieux? » Quand on lui apprit que tout était fini, il s'est écrié : « Ah! ça, par exemple! » Il est entré dans la chambre pour voir si on ne se trompait pas, et, à tous les détails que papa lui donnait, il ne faisait que répéter : « Ah! ça, par exemple! » avec un air très étonné.

Pendant qu'elle parlait, Marthe feuilletait machinalement le livre d'adresses. Elle s'interrompit pour dire :

— 78, rue de Rivoli! Dis donc, papa, il y a une erreur... Les Bérard ont déménagé.

— Ah! Où demeurent-ils à présent?

— 11, rue des Lavandières-Sainte-Opportune.

— Dis à Pomme de rectifier sur l'enveloppe et sur le livre en même temps. A propos, t'es-tu arrangée avec ta couturière ?

— Elle m'enverra mon costume demain matin sans faute. Ce sera très simple, mais très nouveau.

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Je m'étais attendu à voir Martlie pleurer : aussi fus-je surpris du ton calme avec lequel elle parlait de ces choses. Mais j'appris plus tard qu'elle avait traversé là-bas quarante-huit heures de vrai chagrin. Seulement on ne peut pas pleurer toute la vie. Elle avait eu la chance d'avoir à surveiller les préparatifs du départ^ ce qui l'avait distraite ; le temps s'était écoulé au milieu de préoccupations multiples, et avait adouci l'impression douloureuse qui s'était d'abord traduite par un déluge de larmes dont la source lui avait semblé ne devoir jamais se tarir. Les manifestations d'un chagrin ne sont complètes que quand vous le prenez tout chaud et qu'il n'a pas encore eu le temps de se rafraîchir.

La justesse de ces réflexions me fut confirmée par l'attitude de quelques parents dont les visites se succédèrent en ma présence et qui venaient seulement d'apprendre, par un mot du mari, la mort de leur cousine. Ils parlaient d'un ton de voix très émue et soulignaient leurs gémissements de gestes exagérés. Dans leurs « Est-il possible ?» et leurs a Ah ! mon Dieu ! » on les sentait étourdis sous le choc, tandis que Marthe et son père, déjà un peu habitués, répondaient avec calme, et recommençaient tranquillement à énumérer la série des détails dont le récit leur était devenu familier. De sorte que, par une transposition inconsciente et presque inhumaine, le chagrin des indifférents prenait une apparence plus lamentable que celui de la vraie famille.

Puis la conversation devint générale. On me laissa continuer mon travail d'enveloppes, et on

fit le rond pour parler de l'Egypte que uul ne connaissait en dehors de M. Lebarrot et sa fille. Un juge suppléant, M. Ledoucet, maigre et rageur, parla du Sphinx en termes peu respectueux, prétendant que les Testiges des temps anciens ne servaient qu'à encombrer le désert. Mais une vieille fille, Mlle Julie, cita de la correspondance de Gustave Flaubert le passage où, arrivant avec Maxime du Camp aux pieds du Sphinx, la tête leur avait un moment tourné et ils étaient devenus tout pâles. M. Lebarrot soutint que c'était là des phrases de neurasthénique, et que lui pourrait bien se trouver devant n'importe quelle merveille d'art sans changer de couleur.

— C'est égal, ajouta ma mère, quel dommage que les voyages coûtent si cher!

— Pas plus cher qu'autre chose, répliqua l'architecte. Le tout est de savoir s'arranger. J'avais déniché au Caire un hôtel qui, sans être de premier ordre, offrait des qualités de confort qui furent très appréciées de ma pauvre femme en ses derniers moments. Et les prix en étaient tout à fait raisonnables. Te souviens-tu, Marthe?

— Oui, père. En trois semaines, petit déjeuner et vin compris, avec deux chambres au nord, ce qui nous empêchait de souffrir de la chaleur, nous avons dépensé...

Une nouvelle visite se précipita, rouvrit le concert des lamentations, — une vieille femme au chapeau de travers qui sanglotait par à coups, et ne cessait de s'écrier : a Le ciel n'est pas juste! C'est moi que le bon Dieu devait prendre et non cette jeune femme!... » On s'eff'orça de calmer

sa douleur, mais comme une demi-lieure après ses cris n'ayaient pas cessé et empêcliaient tout autre conTersation, le juge suppléant se leva discrètement suivi de Mlle Julie qui, depuis quelques instants, jetait des regards courroucés sur la pleureuse interminable, prétendant « qu'il n'y en avait que pour elle ». Mais en les voyant partir la vieille femme au chapeau de plus en plus de travers se précipita vers eux en criant : a Attendezmoi... Je vous accompagne. Xous parlerons en route de la pauvre mortel »

M. Lebarrot les reconduisit en semant sous leurs pas de tristes révérences :

— A demain, cher ami... A demain. Mesdames. Midi précis, en l'église Xotre-Dame-de- Lorette. Je serai heureux de vous voir...

Violentes poignées de mains.

— ...Très heureux!

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