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CHAPITRE XXI

ou CEUX QUI m'aiment SEMBLENT s'iNTÉRESSER AU CHOIX DE MA CARRIÈRE EN RAISON DIRECTE DU DÉSIE qu'ils ÉPROUVENT DE NE PLUS AVOIR A s'oCCUPER DE MOL

La mort de Mme Lebarrot coïncida curieusement avec une période de bonne santé qui se manifesta cbez ma mère par une grande animatien. Elle abandonna les consultations du sort, relégua au fond des tiroirs ses jeux de réussite et ne fréquenta plus cbez les devineresses. Même elle déclara au bout de trois semaines qu'elle s'était pesée sur une balance de la gare Saint- Lazare et avait engraissé de 2 kilos 500.

Par contre elle ne me traitait plus avec la même douceur. Ma présence semblait avoir le don de l'agacer. Sous prétexte qu'il me fallait de l'exercice, elle m'envoyait souvent faire des promenades ou des visites, tout seul, car elle se disait fatiguée et ne m'accompagnait jamais. Comme les visites m'ennuyaient, je rapontais toujours que je n'avais trouvé personne. Je préférais passer mes

heures de liberté au bois de Boulogne, dans les sentiers écartés où l'on ne rencontre que de rares passants et des bicbes peureuses.

Un jour j'eus la' joie de me trouver nez à nez aTec le Professeur qu'on avait congédié le matin dp mes seize ans. Ma mère prétendait que mon savoir était suffisamment étendu. J'avais donc remisé en souriant les livres d'auteurs latins et grecs que je n'avais jamais ouverts, mais j'avais regretté de ne plus suivre avec le Professeur mes cours de raisonnement et de bon sens. Ma joie îui très vive quand je le rencontrai, pencbé sur une fourmilière qu'il considérait avec respect. Il s'étonna de me voir seul. Mais quand je lui appris qu» maman tenait essentiellement à ces promenades hygiéniques, il hocha la tête et dit :

— Ah! Ah! oui... Cela vaut mieux pour tout le monde. Depuis votre sortie du collège vous aTez vécu trop excluisivement en famille. Il arrive ui âge où l'on se gêne l'un l'autre. Tout seul, vous apprendrez plus vite à devenir un homme, car vos réflexions ne seront pas troublées par des choses qu'il vous est inutile de connaître et qui déformeraient votre jugement. Et si la force des circonstances vous amène à voler de vos propres ailes, ue vous émotionnez pas : c'est que le nid où vous avez passé à deux votre enfance ne sera plus assez grand.

— Youlez-vous dire, m'écriai-je, qu'un jour viendra où ma mère ne m'aimera plus?

— Si, mon petit, elle vous aimera toujours... mais elle vous aimera « par-dessus le marché ».

Je ne racontai pas chez moi cette conversation.

parce qu'il y avait là dedans des phrases que je n'avais pas comprises et qui me faisaient un peu peur : je ne tardai pas d'ailleurs à mettre cette obscurité de langage sur le compte de la mélancolie particulière à mon grand ami. Je parlai simplement de ma rencontre.

— Ali! me dit ma mère, tu as retrouvé le Professeur? Je pensais précisément à lui aujourd'hui... Il faudra que je l'invite prochainement â dîner.

Un mardi où je devais rentrer à six heures, il avait éclaté un orage terrible. Je isautai dans un omnibus et revins cinquante minutes plus tôt qu'on ne m'attendait. Je trouvai dans le salon M. Lebarrot à qui je demandai des nouvelles de Marthe. Elle était retournée en pension pour un an encore dans un établissement mondain uniquement fréquenté par la haute société. Parmi les élèves on comptait des La Rochefoucauld, des d'Audiffret-Pasquier, des Rothschild. Pour ne pas être ridicule Marthe avait été obli;:ée de signer son nom en deux mots, avec deux lettres majuscules : Le Barrot. Puis il se leva, prit son chapeau et me gardant la main :

— Et vous, mon petit ami? Qu'est-ce que vous devenez? Il est temps que vous songiez à prendre un état! Souvenez-vous que vous avez seize ans... Et que la vie est courte.

Quelque temps après, ayant passé la soirée auprès de ma mère qui écrivait des lettres, j'entendis sonner dix heures. Fatigué, je fermai mon livre et m'approchai doucement d'elle pour lui dire bonsoir. Je me penchais vers sa joue, quand

bnisquement elle cacha de sa main la page toute fraîche, en disant d'un ton sec :

— Quelles sont ces façons? Toilà que tu regardes ce que j'écris à présent?

— Mais non, maman... Je venais t'embrasser. Je vais me coucher!

— Diable d'enfant!... Tu m'as fait peur... Je ne t'avais pas entendu venir. Avec ces tapis on ne sait jamais si on est seule ou non! Dis donc, Paul? As-tu réfléchi à ce que te disait récemment M. Lebarrot? As-tu choisi un métier?

Je secouai la tête en fronçant le sourcil. Non, je n'y avais pas pensé... Puisqu'il s'agissait de mon avenir, je croyais la chose a^sez grave pour qu'on ne me forçât pas à me décider si vite.

— ■ Et puis, ajoutai-je, je n'ai pas besoin d'obéir à M. Lebarrot. Lorsqu'il vient chez nous, c'est lui que j'entends... mais c'est toi, mère, que j'écoute.

— Tu dois l'écouter aussi. C'est un homme posé, raisonnable... Xous devons nous estimer heureux qu'en l'absence de ton pauvre père il consente à nous donner des conseils. Une femme n'est pas grand'chose, mon pauvre petit, quand il n'y a pas d'homme dans la maison !

Moi qui, en grandissant, me figurais avoir pris de l'importance, je fus un peu blessé de voir ma personne rabaissée à ce point, et je compris la nécessité d'être quelqu'un avec qui Ton compte. Le malheur voulait que je n'eusse de goût pour aucune profession. Toutes me faisaient l'effet de rétrécir le jugement, d'obscurcir les idées, en appliqualit l'esprit sur un point unique dont pen-

dant toute la vie il n'est pas permis de se distraire. C'était se créer des liens éternels, d'indestructibles chaînes immobilisant à jamais ceux qui, las de cette prison, faisaient un jour le rêve de . s'évader.

Aussi avais-je d'abord l'horreur du commerce. Je ne me voyais pas du tout faisant partie des forçats du comptoir inscrits dans le Bottin des : « Et avec ça, Madame? »

Un : a Et avec ça. Madame? » n'était pas seulement pour moi l'épicier, que des gens malintentionnés se sont toujours obstinés à placer au rang des commerçants ridicules. Pourquoi l'épicier plutôt que le libraire, ou le marchand de bobines, ou le bijoutier, le pharmacien, le restaurateur, le débitant de fruits exotiques? N'importe quel commerçant intéressé à écouler ses produits était pour moi un : a Et avec ça. Madame? » Sous une forme de politesse a Et avec ça, Madame? » ne déguise-t-il pas l'appétit universel qui veut induire en tentation dans l'espoir d'un bénéfice immédiat? Or cela m'irritait, si bien que chaque fois que l'on m'interrogeait : « Dis-moi, mon cher enfant... Cela' te plairait-il d'être ébéniste? » ou bien : a Cela te plairait-il d'être marchand de denrées alimentaires ? » (car toutes les professions y passaient selon qu'on m'avait envoyé acheter une roulette de fauteuil ou une boite de petits pois conservés) — à toutes ces questions je répondais par un a non! » énergique qu'amplifiait l'accent de mon indignation.

Aussi je résolus de faire cesser ces interrogatoires inutiles, et un samedi soir, en revenant de

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porter à la réparation la plume de son stylographe, comme ma mère, par une association d'idées saugrenues, me demandait : « Pomme, cela te plairait-il d'être marchand de plumes d'autruche? » je répondis avec fermeté :

— Je comprends à ton insistance qu'il ne m'est plus permis de me dérober au choix que tu exiges de moi d'un métier rémunérateur. Evidemment je préférerais ne rien faire. . .

— Qu'entends-je, petit malheureux?

— ■ Je ne dis pas cela par paresse... Mais je trouve qu'on a bien assez d'occupation, pour peu qu'on veuille observer à fond l'humanité.

Ma mère leva au plafond de longs bras désolés.

— Il ne manquait plus que cela. J'ai engendré un philosophe!

— Pire que cela! glapit mon oncle Cyriaque qui venait d'entrer suivi du Professeur que, pour élucider cette grave question d'avenir, on avait convié à nos modestes agapes de famille. Pire que cela!... Je crois que tu n'as engendré qu'un poète.

Maman, dont le cheveu frissonnait et dont le nez tremblait par petites secousses, continua :

— Youâ êtes témoins... Bonjour, Professeur... que cet enfant, mon fils en un mot... Tous allez bien, mon frère?... m'a déclaré ne rien vouloir faire de ses mains ni de ses pieds !

— Bien que je n'aie fait allusion à aucun de mes quatre membres, il est vrai que, pour gagner ma vie, ce n'est pas d'eux que je compte me servir.

— Vous l'entendez!

— Ecoutez-le ! dit le Professeur dont le fin sourire désabusé m'approuvait. Cet enfant m'amuse.

— Mais si tu n'emploies pas tes mains, ni tes pieds... Que feras-tu marcker? Ta langue peutêtre ?

— Avocat? Jamais!

— Députa! dit mon oncle.

Encore moins. Député? Avocat? Maman m'a

toujours défendu de mentir.

Pas mal ! acquiesça doucement le Professeur.

Un ange passa. Puis, comme une bombe, je lançai cette phrase :

— Je ferai marcher mon cerveau.

— Ton cerveau? Quel cerveau?

— Celui que tu m'as donné, ma chère mère, le jour de ma naissance.

— Pomme, tu es fou! bégaya mon oncle. Souviens-toi des paroles si raisonnables du docteur Rossignol : a Nos organes, enserrés dans un mas- « sif de chair épaisse, ne peuvent nous être révé- 0 lés que isi nous les mettons à nu. » Tu as un cerveau, soit. Mais il est hermétiquement enfermé dans ton crâne. Donc tu ne l'as jamais vu. Et tu n'as pas le droit de compter sur un instrument dont tu n'as pu vérifier les rouages. Tu possèdes une main... tu peux voir ta main, constater si elle est munie de cinq doigts, si ces doigts sont de longueur convenable, pourvus des phalanges réglementaires... Par quel moyen te convaincras-tu que tu ne possèdes pas un cerveau manchot?

— Métaphore hardie! susurra le Professeur.

— Mais tellement juste! s'écria ma mère, dont le tremblement gagnait la poitrine.

— En somme, affirma le Professeur, et sans qu'il soit besoin de l'examiner à la loupe, tout porte à croire que le cerveau de votre fils a tout ce qu'il faut pour écrire. Tous devez caresser un désir, petit Paul? Dites : quel est-il?

Je pris mon courage à deux mains ; des deux autres qui me restaient je me cramponnai au dossier de ma chaise, et, d'une voix cuivrée par l'émotion, je dis :

— Je veux être INVENTEUR.

A ce mot les dents de ma mère se mirent à claquer et ses genoux s'entre-clioquèrent.

— Inventeur! Pour être mis au ban de l'opinion publique ?

— Inventeur! gémit mon oncle, dont les yeux soudain injectés, de bleu qu'ils étaient, devinrent sang de bœuf. Inventeur de quoi? Hein? De quoi? Mais réponds donc!

— Je ne sais pas encore, murmurai-je.

— Tu ne sais pas? Tu ignores ce que tu inventeras et tu veux être inventeur! Je vais te dire, moi, ce que tu ne demandes qu'à être? Un fainéant, un simple fainéant, un vulgaire incapable, un être inutile, que dis-je? à charge à la société! La prison te guette, tu entends... Le bagne peutêtre. Yoilà ce que tu réserves à ton honorable famille que trois cents ans de labeur et d'honnêteté proverbiale, classèrent de père en fils parmi...

Il n'acheva pas, priî la carafe d'eau, la vida d'un trait, cracha deux mouches qu'il avait failli

MiMoiRES d'un jbunb obseetateur 193

avaler, et se calma entendant la voix du Professeur prononcer tout doucement, — (il savait que dans une discussion plus on parlait doucement, plus on obtenait le silence) :

■ — Pourquoi Paul ne serait-il pas un inventeur ? Mettez-le à l'épreuve et laissez-le donner libre cours à son imagination. Nulle vocation ne doit être contrariée. Pourquoi refuser des capacités à cet enfant qui est en passe de devenir un jeune homme et qui ne me paraît pas plus bête qu'un autre?

— Pour ça, non!... m'écriai-je ravi de cet appui inattendu.

— Pourquoi par vos réticences injustifiées lui enlever sa confiance en lui-même? Laissez-le faire! Ne l'empêchez pas d'acquérir le plus souhaitable des bienfaits : l'expérience... Quand il verra que cette profession qu'il a cru la meilleure ne rapporte que déboires, quand il aura touché la folie de son rêve, quand il aura été cyniquement dépouillé, quand par les déceptions, par la faim, il aura soufiert dans son amour-propre et dans son estomac, il reviendra de lui-même à des idées plus sages et se consolera de ses efforts méconnus, de ses luttes vaines en voyant rougir la boutonnière de ceux qui en le volant auront fait fortune. Alors il se dira : a J'ai donc été utile à quelque chose ». Permettez-lui de tenter l'aventure? Youlez-vous?

— Sans compter, ajoutai-je avec finesse, que d'ici à un an je suis sûr de me débrouiller tout seul, et de n'avoir plus recours à personne.

— Yrai? s'écria ma mère dont le tremblement indigné cessa subitement.

194 MiMOIHES d'un JEUNE OBSERYATEUR

— Je te le promets.

. — Allons! si c'est comme cela, mon bon Cyriaque, laissons-le faire ses folies!

Le dîner s'acheva plus joyeusement qu'il n'avait commencé. On servit même une vieille bouteille de Château-Margaux qu'on ne dégustait qu'aux grandes occasions. A l'heure du cigare, le Professeur me retint dans une embrasure de croisée.

— Si je vous ai soutenu, mon cher Paul, c'est que je connais votre caractère soucieux d'indépendance et votre désir de vous lancer dans la vie à l'aventure. Permettez-moi pourtant de vous prémunir contre certaines illusions. Je ne crois pas, entendez-moi bien, que ce métier d'inventeur vous mette à même, au bout d'une année, de voler de vos propres ailes.

— Moi non plus, répondis-je, je ne le crois pas. Mais désireux de ne pas éterniser une discussion qui, comme toujours, n'aurait modifié l'opinion de personne, j'ai, pour me concilier la bienveillance des miens, employé un moyen infaillible : j'ai déclaré pouvoir me passer de la bourse d'autrui. Pouvais- je trouver rien de mieux pour clôturer l'ère des observations et m'attirer du coup la sympathie de ma famille? J'ajouterai que je me suis dit a inventeur » sachant que, pour avoir la paix, il fallait que je m'intitule quelque chose. Mais, rassurez-vous : mes inventions à moi ne seront pas dangereuses. Par « inventions » il faut entendre aussi « roublardises », c'est-à-dire l'ensemble de ces ruses courantes qui aident à se débrouiller dans les sentiers de l'existence si pleins de pièges, de ronces et de ténèbres. Trouvez-vous

que j'ai profité comme il sied de vos leçons de philosophie?

Le Professeur clignait vers moi des yeux très bons où brillait une lueur d'affection sincère. Sa main machinalement me caressait la joue.

— "Vous êtes un drôle de petit bonhomme, dit-il... Oui... Un drôle de petit bonhomme.

CHAPITHE XXII

ou MON HOREEUR INSTINCTIVE DU MENSONGE A POUR CONSÉQUENCE D'ÉTABLIR LA SÉCHERESSE DE MON CŒUR ET DE MB FAIRE METTRE A LA PORTE.

Ma mère, comme tous les caractères hésitants qui s'étonnent soudain d'avoir pris une décision, n'eut rien de plus pressé que d'en faire contrôler la valeur par ses parents, amis et connaissances. Elle annonça donc à mille et un indifférents que ma vocation s'était enfin révélée et qu'elle m'avait autorisé à embrasser la profession d'inventeur.

— Vous êtes folle! s'exclamaient les plus familiers.

— Imprudente mère! soupiraient les relations banales.

— Aurais- je eu tort de consentir ? interrogeaitelle avec angoisse.

A quoi ou lui répondait oui ou non, blanc ou noir, en des raisonnements d'une contradiction comique qui achevaient de la dérouter : en effet les donneurs de conseils semblent faire exprès de ne s'entendre jamais, sinon pour semer l'affole-

ment dans les esprits qui, livrés à eux-mêmes, conserveraient peut-être leur équilibre.

Un vieux chef de bureau, ancien camarade de collège de mon père, mit le comble à ce désarroi.

— Inventeur? fit-il dans un ricanement. Mieux eût valu cent fois, ma pauvre amie, vous résigner à nourrir durant toute sa vie votre fils sans rien faire. Yous y auriez gagné que votre jeune utopiste ne risquât pas de vous mettre sur la paille!

Lors le vieux serpent raconta à ma mère effarée l'histoire classique de Bernard de Palissy qui, pour entretenir le feu indispensable à la cuisson dernière de ses faïences, ne craignit pas d'alimenter la flamme avec son propre mobilier.

— Hé quoi! Yous croyez que mon petit Pomme ne respecterait pas les meubles de la famille Dapy ?

— Dans la folie de ses tentatives tout peut se trouver incendié en une seule nuit. D'autres limitent leurs expériences aux essais pratiqués sur les pierres précieuses : perles, rubis, émeraudes jetés dans le creuset brûlant.

— De sorte que mes bijoux?...

— Peuvent disparaître en fumée ! Les inventeurs se livrent tous plus ou moins à la recherche de l'absolu. Or ceux qui du charbon s'acharnent à tirer le diamant sont tentés de transformer d'abord le diamant en charbon, pour suivre ainsi les phases chimiques... et chimériques qui leur permettront de reconstituer leur idéal.

— Alors... je ne suis plus en sûreté chez moi!

— Dame! Yous l'avez voulu, chère amie. Le

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plaisant de l'affaire, c'est que vous vous entourez de précautions quotidiennes contre le vol, et que vous introduisez chez vous, que vous encouragez le pire des cambrioleurs : Vinventeur. C'est votre fils, je le sais! Mais le cas est plus dangereux encore. Vous n'ignorez pas, en effet, que le Code reconnaît implicitement à l'enfant le droit de voler ses père et mère, puisqu'il leur refuse le droit de l'accuser et de le livrer à la justice. Or si par malheur votre inventeur a du génie, prenez garde! Yous ne vous en relèverez pas!...

Du jour de cette conversation l'existence de ma pauvre mère fut empoisonnée.

La mienne aussi. Car je devins un objet de méfiance perpétuelle.

A chaque pas, à chaque geste, l'oeil inquiet de ceux qui me guettaient cherchait à pénétrer la noirceur de mes desseins. Je ne pouvais pas m'asseoir sans qu'on me crût attelé à quelque projet sinistre et, quand je me levais de dessus un fauteuil, on se précipitait derrière moi pour vérifier si je n'en avais pas dérobé un bras ou un morceau d'étoffe.

Maman ne portait plus un bijou, de peur que l'amour de la science ne m'incitât à les lui dérober sur elle pendant son sommeil. Elle mettait tout sous clefs, jusqu'aux tableaux qu'elle avait fait décrocher et enfermer dans une grande et solide armoire.

J'aperçus certain soir, à l'heure du dîner, faisant partie de mon couvert, ma fourchette et ma cuillère fixées au pied de la table par une grosse chaîne d'acier. On craignait que je ne fisse dispa-

raître l'argenterie de famille et l'on m'aidait ainsi à résister au démon tentateur de l'Invention.

La bonne avait ordre chaque matin de passer au crible les cendres du fourneau de cuisine et les débris de coke du calorifère, pour voir si je n'avais pas essayé d'y faire fondre quelque substance rare.

Il se trouva qu'un jour maman égara momentanément son alliance. Comme on finissait de déjeuner, elle se précipita sur mon oncle Cyriaque qui portait à ses lèvres un verre de kummel au fond duquel étincelaient deux ou trois paillettes d'or. Ignorant que ces paillettes fissent partie des matières qui servent à la composition de cette liqueur, elle prétendait que j'avais limé dedans la bague que lui avait donnée mon père.

On comprendra aisément que cette vie de continuels soupçons arrivât à me taper sur les nerfs. J'avais beau protester de mes bonnes intentions, affirmer que mes inventions ne seraient jamais de nature à porter préjudice à autrui, la surveillance qui m'enserrait ne se relâchait pas d'un millimètre. Rarement on me laissait seul : même on me signifia de ne pas m'enfermer aux petits cabinets plus de trois minutes (comme au téléphone), par crainte que je n'établisse là, dans un creuset de passage, le champ de mes expériences.

Jamais je ne compris mieux qu'en ces pénibles circonstances combien ceux qui sont marqués au front par le génie peuvent avoir à lutter contre la routine. J'en voulais surtout au vieil ami de mon père, à ce crétin de chef de bureau dont les paroles inconsidérées avaient jeté le désordre dans

nos relations familiales, semé le germe d'une incompatibilité qui ne demandait qu'à s'accroître ; notez qu'il eût témoigné une réelle surprise s'il s'était entendu reproclier de s'être mêlé de ce qui ne le regardait pas.

C'est pourquoi, lorsqu'on m'apprit qu'il venait de subir une attaque de paralysie, je n'éprouvai pas l'émotion que comportait un événement aussi grave, et je fus jugé une fois de plus comme un cœur sec.

Malgré les efforts que je faisais pour m'accommoder de la présence de plus en plus fréquente de M. Lebarrot, cet architecte continuait à m'être antipathique. Il avait chez nous une façon de trancher, d'ordonner que je n'admettais pas chez un étranger. Il réglementait volontiers notre intérieur, changeait la disposition des meubles, commandait aux domestiques. Je sentais qu'il accaparait chaque jour davantage la confiance de ma mère, et je lui en voulais de cette indiscrétion. Aussi n'aimais- je pas à lui tenir compagnie, ayant parfois échangé avec lui des réponses un peu vives sur un ton dont il avait cru devoir se plaindre.

Je connaissais son coup de sonnette, et aussitôt je me retirais dans ma chambre où je me sentais abrité. Mes livres me plaisaient, et surtout les notes que je prenais depuis longtemps sur les faits les plus saillants de mon existence. Non que j'eusse déjà l'intention d'écrire mes mémoires, mais aux heures d'ennui j'éprouvais un réel plaisir à relire les menus incidents de ma vie si courte encore, mais déjà si longue en cocasses surprises.

Je cachais soigneusement mes petits cahiers de

notes où, jeune imprudent que j'étais, je relatais en toute sincérité ce que je pensais d'autrui, ne mâcliant pas la vérité même quand il s'agissait de ceux qui m'entouraient et dont l'alïection resserrait à m'^étrangler ce qu'on appelle les liens de famille. Petits cahiers précieux que je logeais au fond de mon sommier auquel, par en dessous, j'avais pratiqué une fente ; petits cahiers instructifs que je fourrais dans l'e ressort à boudin, du côté du mur, sûr que personne n'aurait l'idéa d'aller les y dénicher.

Or un soir, pendant que, à plat ventre sous mon lit, je remettais un peu d'ordre dans ma a bibliothèque », maman entra et demeura stupéfaite en n'apercevant de son cher fils que les jambes nues qui dépassaient.

— Qu'est-ce que tu fais là? Es-tu fou? criat-elle.

Je répondis, perdant la tête :

— Je regarde s'il y a des voleurs sous mon lit. Mais je me sentis violemment tiré par les pieds,

et j'apparus en chemise, la tête ébouriffée, serrant dans mes mains crispées les fameux papiers dont la découverte me faisait pressentir une terrible catastrophe.

— Qu'est-ce que c'est que ça?

— C'est... mes devoirs.

— • Tu travaillais?

— Oui, maman.

— Sous le lit? A plat ventre???...

— C'était... pour ne pas être distrait. Brusquement je me sentis écœuré par cette série

de mensonges indignes d'un a homme » de mon âge. Je me redressai très crâne.

— Eh bien, non! m'écriai-je. Je ne travaillais pas à quatre pattes sous mon lit. Et après tout ça m'est égal... J'aime mieux dire la vérité. Je rangeais ma bibliothèque! Parfaitement! Ma bibliothèqc.3 qui est là-dessous dans un ressort à boudin.

Puis brandissant mes notes :

— Et tout ça c'est ce que j'ai écrit sur ce qui m'est arrivé depuis que je suis au monde! Et puis tu peux le lire!... Yoilà une chose qui m'est égale, que tu saches ce que je pense de la vie! Pour ce qu'elle est drôle! Oh! la! la!

Ma mère anéantie laissait errer ses yeux sur les lignes que j'avais tracées. De temps en temps elle poussait un a Ciel ! » ironique, ou un a Seigneur! » indigné.

— Tous! gémit-elle enfin. Ils y passent tous! Ton père, ton oncle, ta bonne, tes pions, tes braves pions qui ont contribué à faire de toi un homme!... Et tes amis de collège ! Et le Professeur ! Ah ! celui-là a trouvé grâce devant toi... Et moimême ! ! ! Tu te permets d'apprécier notre conduite à tous?

— • Mais je ne fais que constater ce qui se passe... Je n'ai rien imaginé, je t'assure!

— C'est bien ce que je te reproche.

— Et ce que j'ai écrit là ne m'empêche pas d'aimer bien les gens... Toi surtout, maman!

Je me jetai dans ses bras en éternuant, car j'étais toujours en chemise et je commençais à prendre froid. Elle m'embrassa émue.

MÉMOIEES d'un JEUNE OBSERVATEUR 203

— Oui, je sais... Tu n'es pas un méchant petit garçon...

Elle continuait à feuilleter et tout à coup s'interrompit. Sa voix devint dure, son regard coupant.

— Si! Tu es un méchant petit garçon! Que dis-je? Tu es un petit misérable! M. Lebarrot, que tu te permets de critiquer!... Un homme qui t'a accueilli toujours à bras ouverts... qui nous considère de plus en plus comme de sa famille! Il m'avait bien dit s'être aperçu de ton ingratitude à son égard. Mais je ne voulais pas croire à tant de perfidie, tant de volonté mauvaise, tant de... tant de...

La colère renfonçait ses paroles dans sa gorge. Elle se leva très digne, et me cingla ces dernières phrases comme un coup de fouet :

— Dans ces conditions il est inutile de continuer la vie commune. Demain, tu partiras d'ici.

— Moi!

— • Je ne veux pas nourrir de reptile sous mon toit.

La porte claqua. Je demeurai dans l'ombre. Je me couchai tout frémissant de cette scène que je jugeais définitive. L'espoir ne me soutenait pas d'un pardon prochain. Non, ma mère ne reviendraic certes pas sur une décision dont elle recherchait depuis longtemps le prétexte. Une influence étrangère s'était installée entre nous contre laquelle je n'étais pas de force à lutter. Et je me rappelais le recul instinctif qui m'avait fait jalouser l'amitié de cet homme pour celle que j'aurais tant voulu garder à moi tout seul.

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Pourquoi un autre umi que moi? N'étais-je pas assez grand pour m'occuper avec maman, tous les deux tout seuls, de nos intérêts? Mon dévouement filial ne lui suffisait donc pas? Des deux c'était moi, moi qu'on renvoyait! J'avais la sensation qu'on se débarrassait de moi. L'heure était venue où, comme disait le Professeur, on ne m'aimait plus que a par-dessus le marché ».

Ces réflexions me furent confirmées par une lettre que, à neuf heures du matin, la bonne m'apporta avec mon café au lait. Je reconnus l'écriture de maman.

— Madame vient de sortir, me dit Alphonsine. Elle a laissé cela pour vous en partant.

Elle m'écrivait :

a Mon pauvre petit Pomme,

a Nous ne pouvons vraiment pas nous entendre. J'ai besoin de calme, et tout ce que tu fais m'ahurit. Ya donc vivre de ton côté. Tu as seize ans et je n'ai plus peur que tu te fasses écraser dans les rues. Il existe des pensions de famille à 120 francs par mois. Trouves-en une à ta guise : c'est moi qui paierai. Je veux bien sacrifier pour toi 1460 francs par an... D'autant que, si je m'y refusais, les juges seraient là pour m'y forcer. Et puis en somme tu es mon fils. Pour te prouver que je ne suis pas fâchée, j'irai même jusqu'à 1500 francs, si j'étais sûre de t'être agréable. Mange beaucoup, bois peu, dors bien, débrouille-toi. Souvent on a vu des fous réussir. Si tu as à faire des sottises, attends d'être célèbre et décoré... parce qu'alors

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tout le monde trouvera que ce que tu fais est bien. A ce moment là je serai fière de te recevoir : je serai certaine, quoi que tu fasses, qu'il ne viendra à personne l'idée de me blâmer! M. Lebarrot, à qui je suis allé demander conseil hier soir en te quittant, m'a dit que, puisque nous étions décidés à ne plus nous voir, il valait mieux éviter la scène de la séparation. Tu pleurerais, j'aurais beaucoup de peine, et quand je te tiendrais serré contre mon cœur, que je t'embrasserais de toutes mes forces... je serais capable, mon enfant chéri, de ne plus vouloir te quitter.

a Au revoir, mon petit.

a Ta mère qui t'aime... Si, si... Ne dis pas non... Ne dis pas non!... Ta maman,

a Thérèse, Veuve Dapy. »

Combien de fois ai-je relu cette lettre oii le nom de ce Lebarrot, de cet ami autoritaire, revenait comme une obsession, où je ne retrouvais pas une seule phrase du style qui m'était si doucement familier, mais où, dans une fin qui laissait déborder sa tendresse. Elle me faisait l'effet d'un pauvre cher esprit faible qui se cachait pour m'embrasser, après avoir parlé par la bouche d'un autre. Pauvre mère, pauvre veuve qui n'avait pas pu faire autrement!

CHAPITIIE XXIII

ou, JETÉ PARMI LES HOMMES, JE NE DÉCOUVRE AUTOUR DE MOI QUE DE GRANDS ENFANTS.

Deux heures plus tard j'errais dans Paris, promenant le long des boutiques un visage moitié larmes, moitié sourire, pleurant de l'œil droit où j'avais installé pieusement l'image de ma chère mère, riant de l'œil gauche qui, pour la première fois, contemplait le chemin largement ouvert de la complète indépendance.

Le premier point qui me sauta aux yeux dans la réglementation de la circulation publique, fut, sous couleur de liberté, le nombre considérable de choses qui, par ordre supérieur, vous étaient défendues.

Interdiction : aux marchands ambulants de stationner, aux fiacres de circuler... sans la permission des gardiens de la paix porteurs de tyranniques bâtons blancs, aux voyageurs de se tenir debout sur l'impériale des omnibus, aux locataires de secouer leurs tapis par la fenêtre, aux piétons de cracher dans la rue, de s'expliquer avec les

représentants de la force publique, de crier : a Yive Machin ! », de liurler : a A bas Chose ! »

Je ne pouvais pas faire cent pas sans me heurter à un rassemblement causé par un gardien de Ja paix en train de dresser un procès-verbal, d'où je conclus que, sans ce corps d'élite, chargé par la Préfecture de police de remplacer les pions du collège, on pourrait enfin circuler sans entraves.

J'imaginai alors que, puisque dans une société bien faite on était exposé vingt fois par jour à se voir dresser des contraventions, il y aurait avantage, le temps étant de l'argent (Time is money), à en simplifier la procédure. Et l'idée me vint d'établir sur la voie publique des machines à procès-verbaux. En mettant deux sous dans une fente, on aurait la constatation du fait visé, signée d'avance par le commissaire de police du quartier, et au besoin la condamnation au civil ou en correctionnelle. Vous voyez la grande économie de temps. Sans compter que tout le monde y gagnerait : le coupable, en ce qu'il s'épargnerait des frais de procédure, le plaignant en ce qu'il serait sûr de gagner son procès.

Et poiirtant je dois dire que quand, plus tard, je soumis ce projet d'amélioration à des cerveaux avides de progrès, il me fut répondu que ce serait démontrer l'inutilité des juges et que, si l'on supprimait les magistrats, on ne pourrait plus prendre l'humanité en flagrant délit de décisions bouffonnes.

Pendant que je réfléchissais, déambulant à travers ces rues de Paris dont le mouvement et le bruit finissaient par me lasser, aux choses qui

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m'étaient arrivées et à celles qui étaient en route vers moi, le soir était tombé... Il était tombé lentement, moëlleusement, et certes sans se faire de mal : ce qu'on appelle une chute douce.

J'entrai dans un square et je m'assis sur un banc, contemplant les étoiles qui, elles, me regardaient avec curiosité, d'un œil clignotant, à la fois affectueux et ironique. Elles semblaient me dire :

— Nous sommes le refuge des poètes, et si nous fixons notre attention sur toi, c'est que, sans avoir jamais fait de vers, par tes illusions, ton instinctif élan de justice et d'idéal tu te trouves être aussi un poète. Prends garde, petit ami! N'entreprends la route de la logique et de la raison qu'avec discrétion, avec prudence. Souviens-toi de don Quichotte et sache que les moulins à vent n'ont pas diminué de nombre : ils tournent même avec plus de brutalité, poussés par un vent redoutable qui se nomme l'arrivisme. Le jour où tu voudrais fondre sur eux, leurs ailes t'accrocheraient par la basque de ton veston et te lanceraient violemment au ciel, pas assez haut cependant pour que nous puissions te recueillir, de sorte que tu retomberais écrasé sur terre. Cesse donc de t'étonner de par le monde, et occupe-toi seulement de te tirer d'affaire.

— Merci, bonnes étoiles! m'écriai-je. Avec vous je sens que je ne suis plus seul. Quand je ne verrai plus clair en plein jour autour de moi, j'attendrai patiemment la nuit pour me consoler à votre clarté.

A ce moment une main lourde s'abattit sur

mon épaule. Un gardien de la paix se dressait menaçant devant moi.

— Qu'est-ce que vous faites là?

— Je me repose.

— Vous n'avez pas le droit de vous reposer la nuit en plein air. Allez vous coucher!

— Où ça?

— Comment I Où ça? Vous n'avez donc pas de domicile?

— Non.

— Yous n'avez pas le droit de ne pas avoir de domicile! Suivez-moi!...

— Où ça?

— • Vous n'avez pas le droit de m'interroger !

— Alors de quoi ai-je le droit?

— De coucher au Dépôt, pour vagabondage et insubordination. Allons! Ouste! Et pas de rouspétance.

Ce disant il m'avait violemment entraîné par un bras et fait signe à un de ses collègues qui m'empoigna brutalement par une épaule. Tout à coup j'entendis prononcer mon nom :

— Pomme Dapy!

— • Jules Havenne de Plers!

J'avais reconnu mon camarade de collège bien que sa physionomie m'apparût légèrement modifiée. Il fit un signe aux deux gardiens qui me lâchèrent en le saluant avec respect. Puis il s'approcha de moi, m'enveloppa d'un bon sourire :

— Ah! ça, que t'arrive-t-il ?

— Ma mère m'a renvoyé parce que j'ai l'habitude de dire aux gens ce que je pense : je n'ai donc plus de domicile. Mais toi? ajoutai-jeen désignant

mes deux gardes du corps qui s'étaient définitivement évanouis dans les ténèbres. Comment se fait-il?...

— Depuis deux mois mon père est directeur général des recherches à la Préfecture de policée, ce qui t'explique pourquoi tous ces braves gens me tiennent en haute estime, et ce qui m'a permis de te tirer d'un mauvais pas. Je sais bien que ton aventure ne se serait guère prolongée. Une fois au poste tu n'aurais eu qu'à donner l'adresse de ta famille...

— Tu ne me vois pas, m'écriai-je, après la façon dont on m'a « remercié », frapper de nouveau à l'huis inhospitalier de la maison paternelle. Je préférerais affronter toutes les prisons de France!

— Que s'est-il donc passé, mon pauvre vieux? Alors, sous le clair regard de la lune, je contai

à Jules les principaux événements de mon existence depuis que je l'avais quitté. Oh! ils n'étaient pas très nombreux ni très graves, mais j'avais eu la joie de connaître le Professeur et le chagrin de sentir l'affection de ma mère se détacher de moi sous l'influence d'un étranger. Havenne de Plers m'écoutait avec intérêt, et peu à peu je le considérais avec surprise. Il riait aux bons moments ; son émotion se traduisait juste à point. Ce n'était plus l'être bizarre de jadis qui pleurait quand il fallait rire et riait quand il fallait pleurer. Je l'interrogeai donc sur cette particularité.

— Oui, me répondit-il, guéri de mes tics pai une opération qui remit tout en place, je ne passe plus pour un phénomène. Je me suis décidé par

coquetterie, voyant que, si je m'entêtais dans ma singularité, je ne pourrais pas plaire aux femmes. Ce fut ma première concession envers un sexe qui, paraît-il, en exigera de moi par la suite beaucoup d'autres. Mais cette concession était utile, sans quoi, prétendait mon père, les femmes, déroutées par l'aspect inusité de ma physionomie, n'auraient pas su comment me faire souffrir.

Nous hâtâmes le pas, car d'un nuage pressé de crever la pluie commençait à tomber.

— Ecoute, dit Jules, puisque tu es sans domicile et que je ne puis te laisser exposé aux mille dangers créés par les protecteurs de la sécurité publique, je te présenterai tout à l'heure au Rat qui inord.

— Le Rat qui mord? Qu'est cela?

— Une petite pension de famille pas chère où se trouve précisément une chambre libre, à côté de la mienne. Mais auparavant, entrons dans un café : je meurs de soif.

La première fois qu'un adolescent pénètre dans un café, il éprouve un sentiment de fierté. Pourquoi? Parce qu'il se sent davantage un homme. Le même phénomène se produit en lui quand on lui permet de sortir seul, de fumer ou de se répandre en libres propos. Jules, qui avait reçu de sa famille, n'étant pas orphelin de père, une éducîition plus large, commanda deux bocks d'un ton assuré.

Je regardai autour de moi • les gens qui buvaient. Les uns jouaient aux cartes, d'autres au billard; certains feuilletaient les périodiques illustrés avec une lenteur exagérée, sachant que

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divers clients avaient formulé auprès du garçon le désir de les consulter « dès qu'ils ne seraient plus en mains ». Tous buvaient des choses fortes et fumaient de grosses pipes ou des cigarettes rapides. De sorte qu'on les distinguait à peine, faisant des gestes vagues au sein d'une brume empuantie.

J'avais en face de moi un bomme maigre aux joues creuses, dont les pommettes formaient d'inquiétantes saillies. Il racontait à un jeune bomme sobre que la jeunesse moderne ne savait plus boire ; que lui n'avait atteint ses quarante-six ans qu'en absorbant cbaque jour ses deux absintbes en guise d'apéritif, et, le soir, après le cafécognac, ses douze ou quinze bocks de bière. Malheureusement il souffrait d'une maladie d'estomac qu'aucun médecin n'était encore parvenu à soulager.

— Ils n'y connaissent rien! hurlait-il... C'est tous des ânes! Ils m'ont fait avaler trente-six mille remèdes...

— Yous ont-ils défendu de boire? hasardai- je avec timidité.

— De boire? Me prenez-vous pour un ivrogne?

— Non... Mais vos absinthes et vos bocks vous sont peut-être malsains?

Soudain le patron de l'établissement surgit.

— Malsains? Prétendez-vous que je vends des produits falsifiés?

— Je n'ai pas dit...

— Et allez-vous empêcher mes clients de consommer chez moi?

— Ce n'est pas mon intention ! balbutiai-je. Je

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faisais simplement remarquer que l'abus des consommations...

— Tais-toi, me soufflait Jules. Mais tais-toi donc! Un café est un endroit public ...Tu vas t'attirer un procès en diffamation !

— ■ Rassurez-vous, patron ! dit l'homme aux pommettes saillantes. En m'empêchant de boire ce gamin veut me rendre malade... Il n'y réussira pas. Garçon, une menthe verte!

Il vida son verre d'un trait et se tint la poitrine à deux mains, le visage contracté par une horrible grimace.

— Bon Dieu! que j'ai mal! Et penser que pas un médecin n'a pu me guérir; quand je vous dis... C'est tous des ânes.

Un homme à tête de savant prit la parole.

— Qu'on ne s'attaque pas à l'apéritif, soit. Mais quant au tabac, c'est autre chose.

De sa poche il sortit une dizaine de petites brochures qu'il distribua.

— Lisez cela, Messieurs... Et demain vous n'emploierez plus que le fruit de mes récentes veilles : le tabac sans goût, le tabac sans odeur, le tabac sans furnée.

Aussitôt un client furieux dont les yeux pleuraient et dont chaque parole était suivie d'une quinte de toux, se précipita sur la tête de savant et hurla :

— Ah! ça, avez-vous la prétention de changer mes habitudes auxquelles je suis fidèle depuis plus de trente ans ? Quel intérêt trouverais- je à fumer, le jour où je ne pourrais plus faire avec la bouche des ronds et des spirales? Ou avaler de la nico-

214 MÉMOIRES d'un JEUNE OBSEKTATEUE

tine dont le poison abrège mon existence? Ou m'entourer d'un nuage épais qui crée les conjonctivites? Ou empester mes vêtements? Ou sentir mauvais de la bouche?

Le patron vint à la rescousse.

— Qu'apprends-je, Monsieur? Que vous voulez empêcher mes clients de fumer?

— Qu'est-ce que cela peut vous faire?

— Ce que cela peut me faire? Mais si personne ne fume plus, quel prétexte aura-t-on pour avoir soif?

— Garçon, un kummel ! cria l'homme aux pommettes saillantes.

Je regardai autour de moi. Celui-ci se bourrait l'estomac de coups de poing ; celui-là épongeait ses yeux rouges de lapin blanc ; les autres se mouchaient, toussaient, crachaient...

Et je sortis de ce lieu de délices étonné que tous les soirs nombre de ces relations de café se retrouvassent toujours les mêmes, aux mêmes tables, préoccupées de se livrer aux mêmes distractions, d'échanger les mêmes propos, limitant ainsi leur champ d'expérience et risquant de diminuer la somme des jours qu'elles auraient pu vivre.

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