CHAPITRE XXIV
ou LES QUELQUES APERÇUS QUI ME SONT ENTR'OUVERTS
SUR l'art et le progrès m'inspirent des sentiments BOURGEOIS ET RÉACTIONNAIRES.
Le Rat qui mord était bien la pension de famille rêvée de ceux que la nécessité rend économes. Mais la famille n'y était que mollement représentée, les habitués étant presque tous orphelins. Quand ils apprirent que j'avais une mère ils me regardèrent avec curiosité, et quand ils surent qu'elle avait pris mes dépenses à son compte jusqu'à concurrence de 120 francs par mois, ils me saluèrent avec considération.
Jules Havenne de Plers me présenta à un jeune homme blond, au sourire doux, à la parole calme, dont la popularité s'étendait dans tout Montmartre : il était président de la Société contre l'abus des faux cols pour les bocks de bière. Grâce à lui, les patrons de brasserie étaient obligés d'en donner aux clients pour leur argent; ce dont ils se plaignaient amèrement, sous prétexte que, si on les forçait à être honnêtes, ils ne pouvaient plus faire leurs affaires.
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Théophile, — c'était le nom de cet audacieux révolutionnaire — avait pour voisin de table d'hôte un musicien aux cheveux genre Jésus- Christ qui répondait au nom de Gédéon. On le disait supérieur à tous les compositeurs modernes, car il affirmait avoir trouvé la huitième note, ce qui l'aidait à fabriquer des accords inentendus, atroces et stupéfiants.
En face de moi trônait un peintre dont les tableaux, refusés par tous les jurys officiels, avaient fait grand tapage aux Indépendants. Il signait : Aristide le Jeune, pour se distinguer de son frère aîné, employé au Métro, qui contrôlait les billets en les perçant d'un petit trou. Aristide le Jeune avait fondé l'école des « Devinistes », autrement dit des peintres qui laissent à l'aTnateur le soin de deviner ce que représente le tableau. Sa devise était : « La forme est l'ennemie de l'Art ». Il proclamait parfois : « L'avenir est à la peinture sans couleur ».
A droite, près du poêle, un petit bonhomme imberbe qui avait été apprenti menuisier, garçon coiffeur, employé aux pompes funèbres. N'ayant réussi dans aucune de ces professions, il s'était fait comédien. Comme il ne savait pas comment se tenir sur les planches, il avait plu énormément aux gens du monde, qui trouvaient qu'il n'avait pas l'air d'un a acteur », — si bien qu'on parlait de lui pour créer aux Français le rôle principal de la comédie nouvelle du futur académicien M. Max Dearly.
Un cinquième personnage se faisait remarquer par la forêt de poils épais et drus dont était cou-
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vert son visage. A peine lui voyait-on les yeux qui se signalaient par des lueurs intermittentes à travers la broussaille surplombante de ses sourcils. Sa bouche entièrement cacliée ne se devinait que par la parole. Malgré cela, ou à cause de cela car j'ai toujours aimé les bêtes, il me fut tout de suite sympathique. Quand il levait vers moi sa grosse tête poilue, il me faisait l'effet d'un chien, et je me surprenais à lui passer la main sur les cheveux et sur la barbe en caresses familières. Ce procédé le toucha et lui inspira confiance; aussi me confessa-t-il la raison qui l'avait décidé à laisser se développer son système pileux jusqu'à l'exagération.
— ■ Il s'agissait, me dit-il, de masquer mes traits aux yeux de tous, car je suis poursuivi par la police. Grâce à cette barbe profonde nul ne saurait me reconnaître, ni deviner que, sous une telle fourrure, se cache un visage jeune et beau.
— Qu'avez-vous donc fait pour en être réduit à pareille extrémité?
— J'ai essayé de faire du bien à mon semblable. Je vous entendais dire que vous vouliez être inventeur? Moi, je le fus : et je vous jure qu'il m'en a cuit. Ah! je sais bien que c'est ma faute, et que je n'aurais pas subi tant de mistoufles si, par mes inventions, j'avais flatté et encouragé 'e.^ passions humaines. Malheureusement pour moi je visais un but plus noble et, désireux de servir la cause des opprimés, je recherchai des trucs ingénieux pour la destruction des abus.
L'homme-chien passa sa main gauche sous sa moustache, la releva, but, la laissa retomber sur
deux lèvres rouges à peiue apparues sitôt évanouies, et contiuua :
— Yous savez que la France meurt de l'Administration. Cette plaie qui ronge notre infortuné pays n'est pas guérissable : inutile d'essayer de réduire le nombre des employés salariés par l'Etat. Encore faudrait-il qu'ils servent à quelque chose, et pour cela qu'ils travaillent effectivement pendant le temps qu'on réclame leur présence au bureau. J'imaginai donc un appareil-compteur qui, non seulement enregistrait le travail de chaque employé, mais encore...
Ici l'homme poilu dessina ce que je crus être un gracieux sourire.
— ...Mais encore qui sonnait lorsque l'employé se laissait aller au sommeil. C'est ce que j'appelais le 0 réveil-travail ». Un formidable coup de cloche prévenait le chef de bureau ; et il n'y avait ainsi plus de fraude possible. Quand je soumis mes plans au ministre, il me considéra d'un air effaré, et me dit : a — De quoi vous mêlez-vous ? Auriez-vous la prétention de faire travailler les gens malgré eux? Avez-vous juré également de mécontenter tous ces braves gens que l'Etat nourrit à rien faire et qui, le jour oii on les privera de leur inaction, se tourneront tous par rancune contre le gouvernement de la République? »
Il me congédia. Pas assez vite cependant pour que je ne le visse pas me désigner à un homme glabre, d'aspect sinistre, à l'oreille duquel il murmura ce simple mot :
« — Dangereux! »
La même aventure m'advint six mois plus tard.
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lorsque j'eus la témérité de proposer au préfet de police un moyeu sûr de découvrir et d'arrêter les voleurs et les assassins. Il me regarda d'un air froid et me dit :
0 — Monsieur, nous arrêtons qui nous voulons. Ceux que nous laissons échapper, c'est qu'il nous plaît de les voir libres... et ce pour des raisons qui ne sont pas de votre compétence. Le jour où, grâce à votre système, évidemment fort ingénieux, nous serons obligés de mettre la main sur tous les criminels sans exception, nous serons à chaque instant encombrés des personnalités les plus honorables, ou passant pour telles, et dont il serait déplorable d'étaler la canaillerie au grand jour. Yoyezvous les scandales dont vous seriez cause? Supposez que vous nous forciez à arrêter un... ministre par exemple? Ou seulement un gros financier? La Société, sapée ainsi dans sa base, en serait bientôt ébranlée, et le peuple, qui a besoin d'une croyance, ne tarderait pas à perdre toute confiance en l'honnêteté de ceux qui sont au-dessus de lui. Allons, cher Monsieur, renoncez à ces belles utopies! Vous prêchez là une sorte d'anarchie mille fois plus dangereuse que l'autre, — celle qui crée les Eavachol ou les Caserio. »
Je quittai le Préfet tout penaud. A peine devant la grille du Palais de Justice, je m'aperçus que j'étais filé. Pris de peur je m'enfermai dans une cave avec des boîtes de conserves. Là j'attendis trois mois, le temps de laisser pousser ma barbe.
C'est pourquoi je veux vivre à présent la vie de tout le monde, sans quoi, accusé de répandre
des idées révolutionnaires, destructives de la Société, je pourrirais sur le parquet soigneusement ciré des magnifiques prisons de l'Etat.
— Je vous sais gré, lui dis-je, de m'avoir averti. Désormais je ne me risquerai pas à faire le malin, et je me contenterai, comme on m'en a donné plusieurs fois le charitable conseil, d'organiser, pour le seul et égoïste confort de mon existence, un système raisonné de défense. Ma manie d'inventions m'a déjà brouillé avec ma famille : je ne tiens pas à me mettre à dos l'autorité, le gouvernement, la France entière. Je ne suis pas de force à soutenir une lutte tellement inégale : je sens que je n'y résisterais pas !
La vie que je menai au Rat qui mord parmi mes compagnons de bobème s'écoula sans déplaisir. Ils s'occupaient tous à quelque cbose : moi seul ne faisais rien. J'avais assez de plier ma compréhension aux œuvres de mes camarades. Ce n'était pas chose commode.
Dans leur désir de faire un adepte, Gédéon s'efforçait de m'initier aux mystérieuses vibrations de sa huitième note, Aristide le Jeune aux vagues tendances qui présidaient à la destinée du « Devinisme ». Le musicien me tenait des heures entières penché sur le clavier du piano qu'il faisait résonner en des suites d'accords épouvantables. Il me criait :
— La voilà! Entends-tu la huitième note qui passe?
Je cherchais à la saisir à travers la cacophonie grondante, mais elle m'échappait toujours, et je
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quittais ces séances la tête suante et congestionnée, murmurant avec désespoir :
— xs'on... Je ne l'entends pas!
Le peintre m'expliquait abondamment l'absence de tracé de ses lignes fugitives. Il s'obstinait à in'envelopper d'une brume d'art derrière laquelle il affirmait qu'il se passait quelque cbose. Le sujet devait se dégager de lui-même, yar la force de la yensée. Une innovation : la peinture hypnotique! Il m'éloignait de son tableau tant qu'il pouvait, et m'ordonnait de fixer sur lui mon regard.
— Ne bouge plus! criait-il. Ne t'occupe pas des lignes : elles se révéleront à toi toutes seules, au moment où tu t'y attendras le moins... Ne réfléchis pas aux couleurs : elles se grouperont d'ellesmêmes, sans que tu t'en doutes... Emplis-toi le regard de l'ensemble, — et puis ferme les yeux ; l'œuvre t'apparaitra lumineuse, indiscutable. La vois-tu, enfin ?
— Non!
Et je remontais dans ma chambre presser sur mon front une éponge fraîche.
Un jour vint cependant où je crus a entendre » la huitième note de Gédéon, où je crus a deviner » la peinture d'Aristide le Jeune. Etait-ce une illusion? Qu'importe! Je fus récompensé de ma croyance par la joie que les deux artistes manifestèrent. Mais je me demandai longtemps si je n'avais pas été dupe de mon désir violent de voir la fin de mon supplice, auquel se mélangeait inconsciemment la crainte de passer pour ridicule, si je m'obstinais dans mon ignorance. Et
puisque j'avais entendu, puisque j'avais deviné, je me fis sans remords le propagateur de leurs idées nouvelles, me réservant de la sorte, si par la suite ils devaient conquérir la gloire, de me faire bien considérer de ceux qui, comme moi, n'y auraient jamais rien compris.
En somme cette époque de flânerie, de paresse, de rêve, ces heures d'emballement passées à la poursuite de cbimères, ces minutes d'assurance admirable ou de doute délicieux de soi-même, pendant lesquelles devant un dîner à 32 sous on se croyait parfois les maîtres du monde, furent peutêtre les plus savoureuses de ma vie. On s'asseyait à la terrasse des brasseries, on buvait des bocks et du soleil, on se grisait de l'odeur des femmes qui passent. Et je ne sais pourquoi je me mis à les trouver toutes jolies.
Jamais je n'avais remarqué comme alors la grâce de leur silhouette, la minceur de leur taille, la douce attirance de leur profil. Leur visage frais me fut comme une révélation de la chair dans la lumière, et, les jugeant toutes à mon gré, je ne leur faisais pas l'injure de les distinguer l'une de l'autre.
Il en fut ainsi, dans le ravissement qu'éprouvait mon jeune cœur de ce spectacle incomparable, jusqu'à ce que l'occasion me procurât l'intense bonheur de voir se réaliser, un soir de printemps, la vision définitive. Vision charmante et passagère, qui disparut, hélas! — pendant huit jours follement adorée — et me laissa, avec une gros chagrin du rêve évanoui, l'âpre regret que les autres amoureux fantômes ne sauraient égaler jamais la satisfaction de mon premier désir.