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CHAPITRE XXV

ou IL EST PROUVÉ QUE LE (( TU » ET LE « VOUS » TIENNENT UNE PLACE IMPORTANTE DANS LA CONVER- SATION.

Une année s'écoula. Je recevais régulièrement de ma mère les mensualités promises, avec un complément de 30 francs pour mes menus-plaisirs (ce complément avait surgi tout à coup comme un remords) et un mot très court où elle manifestait le désir de me revoir bientôt, mais l'impossibilité où elle se trouvait de me recevoir à sa guise : et dans ces lettres gênées je remarquais au vol les mêmes expressions qu'elle employait pour m'écrire au collège, lorsqu'elle s'excusait de ne pouvoir me faire sortir le dimanche.

Deux mois auparavant elle m'avait prévenu en quelques lignes concises qu'elle partait en voyage en des pays lointains non précisés par elle. Depuis je n'en avais pas eu d'autres nouvelles que par de rares envois de cartes postales illustrées portant, d'une écriture galopante : a Souvenirs pressés », ou bien o Tendresses rapides », ou encore a En hâte affectueusement ».

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Enhardi par cette absence prolongée, je voulus satisfaire ma curiosité et allai sonner à sa porte, espérant quelques renseignements d'un domestique. A peine entendis-je le timbre retentir que l'idée me vint brusquement qu'elle était peut-être de retour. Que lui dirais-je alors? Comment justifier cette démarche creuse après tant de mois de silence? Je me précipitai pour redescendre l'escalier, quand la porte s'ouvrit. Une bonne parut qui lança d'un ton brutal.

— Qu'est-ce que vous demandez?

— Madame Dapy?

— Madame n'est pas là. Elle doit revenir à Paris jeudi prochain avec Monsieur,

La porte se referma. Je demeurai seul abasourdi, et fus surpris de me retrouver dans la rue. Avec Monsieur! On avait donc emmené M. Lebarrot en voyage? a Monsieur », ce ne pouvait être que lui... Je sentis mon cœur se gonfler et marchais droit devant moi sans prendre garde. Ma rancune s'éveillait de nouveau contre l'autre qui continuait à prendre ma place, qui s'était insinué chez nous, avait encouragé mon départ, dominant la faiblesse d'une femme, pour se sentir mieux le maître...

Tout à coup je pâlis et mes yeux s'emplirent de ténèbres. Une pensée venait de me traverser qui m'obligea à m'appuyer contre un mur pour ne pas tomber, une pensée trouble, qui m'envahissait, prenait forme malgré mes efforts pour la chasser, une pensée effrayante, odieuse que comprenait subitement mon adolescence avertie. Et je buvais mes larmes qui glissaient lentement jusqu'à mes

lèvres, pendant que je bégayais dans un murmure :

— Maman!... Ce n'est pas possible!... Ce n'est pas possible!...

Ce n'était pas possible en effet. Je reçus trois jours après une lettre de celle que, malgré notre séparation, j'aimais encore assez pour tenir d'elle mon tourment.

Cette lettre disait :

a Mon petit Pomme cbéri,

« J'ai un peu tardé avant de t' annoncer une grande nouvelle. Bien que la cbose soit toute naturelle, je craignais qu'elle ne te causât quelque surprise, et c'est pourquoi je ne t'en ai pas parlé. Mais tu es assez grand pour comprendre que chacun a droit à sa part de bonheur, et que nulle douleur n'est éternelle. Bref depuis deux mois je suis la femme de M. Lebarrot. Le seul point noir de cette union, parfaite par plus d'un côté, c'est que tu as toujours marqué pour cet homme délicat, affectueux, dévoué, une aversion inexplicable. Je sais bien que tu ignorais l'étendue de sa fortune qui est plus importante que je ne le supposais. Mais avoue qu'il n'a jamais rien fait pour justifier ton antipathie. Si tu m'aimes un peu, tu dois être ravi d'apprendre que je suis heureuse, et tu dois me savoir gré, veuve de si bonne heure, de m'être sacrifiée à ton éducation pendant si longtemps avant de te donner un second père. Marthe, pas plus que toi, n'a assisté au mariage qui fut

célébré dans la plus stricte intimité. Prouve-moi, mon cher enfant, que ton affection est toujours la même en venant demain dîner chez nous. Nous serons tous heureux de te revoir.

« Ta mère qui t'embrasse de tout son cœur,

« Thérèse Lebarrot. »

O lettre, messagère de joie, combien tu fus la bienvenue! Ce mariage remettait tout en place, détruisait la pensée mauvaise qui m'avait assailli. Et, bien que ce nom de Lebarrot ajouté à « Thérèse » vînt s'installer en maître dans la signature de maman qui m'apparaissait ainsi plus loin de moi, je me sentais capable de moins d'intransigeance. J'en voulais moins à l'étranger depuis qu'il était entré régulièrement dans ma famille. Je sentais que j'aurais mauvaise grâce à me révolter contre des lois supérieures, et songeant à celui que tout à l'heure encore je considérais comme l'ennemi, je me préparai à lui tendre la main, en camarades.

A sept heures exactement le lendemain je me fis annoncer. Je perçus un bruit de voix, puis un silence : on m'introduisit au salon.

Maman était seule. Elle m'ouvrit ses bras : je m'y jetai avec émotion. Mais j'aperçus au mur, dans un cadre doré, une photographie agrandie de M. Lebarrot, à la place où j'avais coutume de voir le portrait de papa. A partir de ce moment je considérai ma mère avec moins de tendresse que de curiosité.

Elle était plus jolie, et m'apparut plus jeune,

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car le pli que les préoccupations avaient creusé entre les deux sourcils s'était considérablement atténué. Mais j'aimais moins ses yeux qui ne se fixaient plus sur moi avec le même abandon. ■D'ailleurs nous éprouvions l'un pour l'autre une sorte d'étonnement réciproque, car elle me fit asseoir près d'elle et me dit :

— C'est curieux... Tu es devenu tout à fait un jeune bomme. Tu es très gentil, tu sais! On a dû te le dire?

Je me sentis rougir et répliquai :

— ■ On dit tant de cboses !

— • Quand tu es entré, tu m'as rappelé ton père. Au même instant j'entendis la voix autoritaire, un peu martelée de M. Lebarrbt qui disait :

— Tu as la manie, ma obère, de trouver des ressemblances partout. Si Paul ressemble à quelqu'un, c'est certainement à toi. Bonjour, mon cber enfant.

Je balbutiai quelques mots inintelligibles pendant que nous écbangions notre poignée de main. Ce tutoiement vis-à-vis de ma mère me faisait l'effet d'une prise de possession cboquante, d'un vol accompli effrontément sur quelque cbose m'appartenant. C'était comme si l'on eût cambriolé le temple de mes souvenirs. Le « tu » est un élan délicieux vers l'être qu'on préfère : j'avais toupurs jalousé le droit à cette intimité. Aussi répondis-je sans enthousiasme aux questions que me posait mon beau-père, lequel s'efforçait à marquer, par l'attention qu'il portait à ma conduite, l'importance de la place qu'il tenait désormais dans la maison.

Sans enthousiasme, et aussi avec indifférence. Car tout ce qui m'entourait, les meubles familiers, mes objets d'art de prédilection, qui par l'harmonie de leurs lignes ou la délicate fusion de leurs couleurs ajoutaient à l'impression de confort, toutes ces choses qui, à force d'être frôlées du doigt et du regard, font vraiment partie de vousmême, me semblaient déjà ne plus être à moi. La présence de cet homme bruyant, dont ma mère suivait chaque geste avec une crainte quasi servile, me faisait penser que j'étais en visite. Pour un peu j'aurais consulté ma montre afin de constater s'il n'était pas temps de partir à l'anglaise.

La porte s'ouvrit brusquement. Un nuage de mousseline rose passa et, sans voir personne, salua de cris admiratifs un superbe azalée blanc, sur la console entre les deux fenêtres.

— Comment! On ne m'a rien dit? Quand donc a-t-il envoyé cela?

— Voyons, Marthe... fais attention. Paul est là.

Elle se retourna et me tendant la main dans un shake-hand impeccable :

— Ah! pardon, je ne vous avais pas vu.

Ce a vous » imprévu me mit aux lèvres les mêmes mots inintelligibles que le « tu » de l'architecte m'avait fait bredouiller tout à l'heure. Durant tant de mois que nous avions été séparés, Marthe, par l'évocation de ma simple pensée, avait été plus près de mbi qu'aujourd'hui où j'entendais sa voix, où je respirais son haleine. Son « vous » s'était posé sur moi, entre les deux yeux, comme une brillure, creusant entre nous une sépa-

ration. Elle s'assit près de moi gaiement insouciante.

— C'est vrai. Vous ne savez pas... Il s'est passé ici un tas de choses ! Quand j'ai su que papa avait épousé votre mère, j'ai voulu me marier aussi. Précisément notre vieille amie, Mme Bouclii- Boucliard, avait dans son salon un jeune homme à caser... un garçon très comme il faut, très riche, — et, ce qui ne gâte rien, vicomte : mais son père a près de soixante et onze ans... Alors vous comprenez, je ne tarderai guère à être comtesse. Ah! ce mariage a été assez dur à accrocher! Songez que je n'apporte que 150.000 francs et encore à cause de la mort de maman qui n'était pas très riche, tandis que mon fiancé a deux automobiles, un hôtel avenue Henri-Martin et 80.000 livres de rente... pour commencer! Car après la mort du comte nous en aurons 200.000. C'est ce qui m'a décidé, parce que mon futur époux n'est pas joli, joli... Il a une tache de vin sur la figure, pas très grande, grosse comme un timbre, — mais une tache de vin assez cLic : on dirait une couronne de marquis. Sa mère aura eu une envie. Alors pour ne pas rater l'affaire, je lui ai laissé entendre que je ne trouvais pas ça vilain du tout, que c'était au contraire signe de race, que ce devait être très amusant pour une femme d'embrasser son mari à cet endroit là... Si bien qu'il a été touché : car les autres femmes le plaisantaient là-dessus, au lieu de prendre comme moi la chose au sérieux. Il a même été si content qu'il m'a donné pour bague de fiançailles un diamant de 15.000 francs, au lieu d'un de 10.000, comme il avait été con-

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venu. Sept heures et demie! Comment se fait-il qu'il ne soit pas encore arrivé? Car il dîne avec nous ce soir. Yous verrez, il est très correct. Tout à l'heure, je vous ai dit : un jeune homme... C'est : un monsieur, qu'il faut dire. Pas musicien pour un sou, mais il adore l'Opéra. Il a sa loge... Vous y viendrez? Pour jouer au bridge. Yous savez jouer au bridge ?

— Non... mais j'apprendrai... pour aller à l'Opéra.

— Yous paraissez m'en vouloir, mon pauvre Paul? Yous ne pensez plus, j'espère, au temps où nous jouions au petit mari et à la petite femme? Etions-nous assez enfants ! Nous ne songions pas alors à avoir de l'argent. Et il faut de l'argent dans la vie... beaucoup d'argent, pour que les femmes soient jolies... et heureuses. La vie se modifie avec l'âge... comprenez-vous?

— Oui, ça ne devient plus drôle.

Alors, d'une voix légèrement tremblante, comme si elle avait eu pitié :

— Pomme... embrasse-moi.

— Tu me tutoies encore!

— Yite! On sonne.

Et je vis entrer un petit snob, coiffé, gourmé, verni, le monocle vissé, le cheveu rare, avec sur la joue droite, près de l'oreille, la petite tache de vin, grosse comme un timbre, en forme de couronne de marquis, — la tache de vin que le retard et l'émotion rendaient encore plus rouge, mais à laquelle la future comtesse souriait de tout l'éclat de ses dents blanches prêtes à croquer deux cent mille livres de rente.

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