CHAPITRE XXVI
ou LE RIRE DES ÉTABLISSEMENTS MONTMARTROIS PEUT AUSSI BIEN CACHER DES LARMES.
De cette soirée passée parmi les miens j'avais emporté le désir de m' évader de plus en plus d'une famille qui, à force d'admettre des étrangers dans son sein, me faisait l'effet d'une gare de chemin de fer. Je retrouvai avec plaisir le Rat qui mord. pension de famille où précisément, parce que je n'y rencontrais pas de famille, je me trouvais plus en famille que dans ma famille. J'admirai mes compagnons qui en flirt quotidien avec la pauvreté, ne permettaient pas à l'argent d'absorber leur pensée, et ne lui faisaient prendre dans leurs préoccupations que juste l'importance d'un incident de passage.
Gédéon, tout à la recbercbe de sa huitième note, avait bien oublié depuis trois semaines de régler son dû, mais Aristide le Jeune avait immédiatement brossé une toile incompréhensible quoique géniale qui, mise en loterie, avait produit sur la somme espérée un excédent de 4 fr, 25, lesquels
232 MÉMOIEES d'UN JEUNE OBSEEVATEUE
4 fr. 25 avaient été sans retard dépensés en Champagne. J'avais même poussé la générosité jusqu'à m'inscrire pour deux billets... Hélas, la Providence aveugle ne récompensa pas mon dévouement : je gagnai le tableau d'Aristide.
Grâce à notre camarade le comédien, ex-menuisier qui n'avait fait que changer de a planches », nous avions nos entrées dans les o boîtes » de Montmartre. Ainsi je commençai à goûter la douceur des chansons rosses et des revues, jadis de fin d'année, aujourd'hui de toutes saisons. Et je me mis à numéroter les couplets sur M. Armand Fallières, la belle Otero, le tragédien de Max et Mme la duchesse de Noailles. Je guettais les mots d'esprit qui se succédaient impitoyablement, les sous-entendus indiscrets, les allusions inévitables, et je mettais tous mes efforts à faire coïncider mon rire avec celui du public. Au bout de quinze jours je fus suffisamment entraîné et capable tout comme un autre de découvrir à ces produits d'une spontanéité laborieuse un agrément particulier.
L'établissement que nous fréquentions le plus volontiers était le concert de la Pleine lune. Nous étions sûrs d'y retrouver dans le défilé des actualités les événements que nous connaissions par cœur, ce qui évitait à notre esprit un travail de recherches fatigant. Nous nous laissions bercer au rythme des couplets prévus sur des rimes éternelles, et souriions par habitude.
Mon étonnement fut profond le soir où je vis s'avancer sur l'estrade de la Pleine lune M. Crépard, le père d'Emmeline, que je n'avais pas revu depuis qu'il avait été notre voisin à Montmo-
rency. Il s'intitulait a poète bout-rimiste », et se fit fort de composer en deux minutes, montre en main, un couplet d'actualité sur le sujet et les rimes que les spectateurs voudraient bien lui • indiquer. Il avait en se présentant un air malbeureux qui amusait le public; j'entendis dans une loge deux jolies femmes s'esclaffer et un monsieur en babit s'écrier : a C'est un rigolo »,
Mais moi, je le savais timide et sentais bien qu'il était drôle malgré lui. La nécessité où il se trouvait de s'exbiber en public logeait une grande tristesse au fond de son cœur : seulement il avait la cbance, quand il voulait s'empêcber de pleurer, d'avoir des yeux qui se rapetissaient et le faisaient ressembler au comique Dranem.
On lui imposa comme sujet le « Massacre des Arméniens ». Il devait là-dessus faire une cbanson gaie. Et il obtint une à une les rimes suivantes : neige, arpège, bock, coq, vitrine, margarine, gabelou, cantaloup. Aussitôt il s'appuya sur le baut du piano et se mit à écrire. Je le voyais avec les doigts de la main gaucbe compter : un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, Huit... C'était des vers de buit pieds : il avait renoncé aux alexandrins. Dans la salle des gens surveillaient l'aiguille de leur montre pour constater s'il ne dépasserait pas les deux minutes réglementaires. Au bout de 118 secondes il s'avança vers la rampe et annonça :