LE MASSACRE DES ARMÉNIENS
(Couplet boat-inmiste)
(( Les coups de fusils en arpège Pleuvant aussi dru que la neige ; On tue avec des cris de coq, Le temps à pein' de boire un bock.
Dans leur venir' comm' dans un' vitrine On fouille ainsi qu'un gabelou :
Puis on cogn' sur leur cantaloup Jusqu'à fair' de la margarine. »
Un tonnerre d'applaudissements accueillit cet impromptu dont, sans y parvenir, je cherchai longuement à démêler le sens. Mais le public ravi fit revenir par deux fois le poète. Soudain derrière moi j'entendis une voix humble.
— Je vous remercie, Monsieur Paul... C'est gentil à vous d'applaudir papa.
Emmeline me souriait, encore plus simplement vêtue, d'aspect plus résigné, plus las encore. Elle ajouta :
— J'espérais, la dernière fois que j'ai causé avec vous, — vous vous rappelez, chez votre mère? — que vous viendriez nous voir.
La vérité est que ce jour-là elle avait un air pi eiïacé que son image s'était insensiblement estompée en la brume de mon souvenir. Dans la vie on est tellement tenté de ne fréquenter que des gens heureux!
— Et qu'est-ce que vous fa,ites maintenant, petite Emmeline?
— J'ai heureusement pu me placer comme dac-
tylographe. Mais on travaille beaucoup et l'on n'est guère rétribué. Je quitte seulement ma macbine, et il est onze lieures... Alors je suis venue cbeiclier papa, pour l'empêcher autant que possible de dépenser son argent... oh! pas grand'cliose : dix francs tous les soirs.
— A quoi les dépenserait-il? A boire? A jouer?
— Oh! non, il n'a jamais touché une carte et il ne boit jamais. Mais quand il reste au café un peu tard, tous ses camarades lui repassent leurs consommations. Il est comme moi : il dit toujours a oui ». C'est un caractère très bon, mais très faible. Et puis il pense toujours à autre chose, — à ses poèmes. Malheureusement il ne gagne de l'argent qu'avec ses bout-rimés. Ses autres vers, qui sont bien, n'ont pas de succès. Quelle chance que j'aie appris la dactylographie! Car il y a des jours où il revient à la maison les poches vides. Ses dix francs ont filé en route... Il ne se rappelle jamais comment.
— Quelle existence, ma pau"VTe petite !
— Que voulez-vous! C'est mon. existence. Je ne me plains pas, puisque mou travail me rapporte juste l'argent nécessaire pour vivre. Pourtant il y a des heures où je suis tentée de regretter notre fortune disparue, volée... qui nous aurait permis, à lui d'écrire de belles poésies méconnues, à moi de me marier...
— Précisément! Vous trouverez un mari...
— Non... Je resterai toujours seule... Quel- [ju'un se proposerait que je répondrais : Non! Et puis qui voulez-vous qui se propose? A notre époque il faut de l'argent pour qu'un homme fasse
de VOUS sa femme. Et moi, en fait de dot, j'ai papa à élever.
Tout en parlant, du même geste que son père, elle faisait marclLer ses doigts l'un après l'autre, comme si elle s'exerçait à des gammes. Seulement elle n'était pas préoccupée de rythmes et de mesures poétiques : elle se croyait devant sa macliine à écrire.
Décidément, à mesure que j'avançais dans la vie, le cliamp de mes observations s'éclairait d'un horizon plus sombre. Mille détails qui me frappaient maintenant ne permettaient plus à mon esprit de revêtir cette forme d'insouciance si naturelle à l'enfant, délicieux, presque touchant par son ignorance même. Les événements de ce tempslà, de mon a jeune temps », étaient sans conséquence pour un petit être neuf qui se contentait alors d'emmagasiner la matière d'une expérience future et que ne guettait pas encore la Responsabilité : donc ils me pa'raissaient plus facilement plaisants. Au fond ils n'avaient que juste la valeur d'un lever de rideau précédant la grande pièce : ils ne faisaient pas recette dans l'existence. Les épisodes que je considérais jadis comme des géants, vers lesquels je levais des yeux éplorés et effarés, s'étaient rabaissés misérablement et étaient devenus petits, tout petits, par rapport aux obstacles que je voyais surgir peu à peu, autour de moi, autour des autres. Les coups de poings pour rire prenaient, à mesure que j'avançais en âge, la proportion de coups de massue.
Et de toutes les questions préoccupantes la plus haute, la plus imposante, la plus énergique était
la question d'argent. Marthe qui, malgré son égoïsme inconscient, demeurait le véritable objet de ma sensibilité, me sacrifiait aux hasards d'une union mal assortie, pour de l'argent. Emmeline qui m'attirait par sa bonté, avec qui, à défaut de l'autre, j'eusse volontiers essayer de bâtir un avenir de bonheur, se résignait, en son renoncement des joies de famille et de la' femme, aux tristesses d'un avenir sans argent.
Un nouvel état d'âme venait de naître en moi. Je subissais la tyrannie de cette idée fixe qui nous gouverne tous : l'espoir d'être riche. Elle s'installait dans mon esprit, prompte à déformer mes sentiments, à unifier le cours de mes pensées. Je compris que c'est cela qu'on appelait o devenir un homme ».