CHAPITRE XXYII
ou LE PROFESSEUR S'APERÇOIT QU'IL NE SAVAIT RIEN
Le Professeur, que je voyais de temps à autre, fut le premier à s'apercevoir de ce cliangement. Il me fixa de ses grands yeux purs et me dit avec tristesse :
— Paul, vous n'êtes plus le même. Votre voix ne sonne pas claire, comme jadis; vos gestes se méfient ; votre regard recèle une inquiétude. Je connais cet avatar qui pose entre l'enfance et la jeunesse une barrière décisive. Et votre tourment, je le sais : c'est l'argent qui commence à accomplir son œuvre. Vous voudriez être riche.
— Je le serai.
— La volonté est le plus sûr garant du succès. Pour gagner la fortune il y a un moyen lent, le travail...
— Je préfère les moyens rapides.
— Ils sont trois : le jeu, le commerce et le vol. Chacun choisit parmi ses capacités. Le mieux est de tirer à la courte-paille, la différence entre les trois n'étant pas appréciable.
— Que me conseillez- vous?
— De rester pauvre.
Pour la première fois j'éprouvai pour le Professeur un sentiment de pitié. Il parut me deviner, car il ajouta en souriant :
— Pour ma part je m'en suis toujours bien trouvé. Etant pauvre, j'ai conservé mon indépendance; étant pauvre, j'ai libéré mon esprit; étant pauvre, je me suis senti mieux séparé des hommes... Déjà vous ne m'écoutez plus!
En effet, les paroles de mon ami sonnaient faux à mes oreilles. Je ne comprenais qu'une chose, c'est que tout se payait et que ceux qui ne pouvaient pas payer étaient considérés comme inférieurs. Entendons-nous : ce qui s'emparait de moi ce n'était pas l'amour du lucre : je n'avais pas de tendance à l'avarice et la vue de l'or ne me procurait pas de vertige. Un sixième sens se développait en moi : la nécessité du confort. Le peu de temps que j'avais passé près de Marthe qui, je l'avais senti, aurait tout sacrifié aux joies de la fortune, ainsi que les courtes minutes pendant lesquelles j'avais touché le fond de la résignation d'Emmeline, avait confirmé ma haine des pénibles labeurs, précipité ma hâte vers les jouissances rapides. En un mot, j'en avais déjà assez de me priver. Je dis tout cela au Professeur qui m'écouta sans m'interrompre. Il se leva, choisit parmi ses livres les Essais de Mantaigne et lut :
<r Ainsin en cette science De se cognoistre soyff mesme, ce que chascun se veoid si résolu et « satisfaict, ce que chacun y pense estre suffisama ment entendu, signifie que chascun n'y entend
240 MÉMOIRES d'un JEUNE OBSERVATEUK
c rien du tout. Moy, qui ne fois aultre profession, g y treuve une profondeur et variété si infinie, jt que mon apprentissage n'a aultre fruict que de « me faire sentir combien il me reste à appren. a dre. »
— Ce qui me prouve, continua-t-il, que, pas plus qu'à l'enseignement des lettres et de l'histoire, je ne devais m'appliquer à l'enseignement de l'âme, puisque, ayant cru vous connaître, je ne me connaissais pas moi-même. Yotre nature m'avait séduit, car je la jugeais différente des autres. Je me suis trompé! J'aurais dû prévoir que vous seriez astreint aux mêmes désirs, aux mêmes compromissions, aux mêmes faiblesses. Yos qualités d'observateur, qui me faisaient présager un sage, n'étaient que des manifestations platoniques justifiant vos instincts de paresse. Montaiorne dit aussi :
« Notre appétit mesprise et oultrepasse ce qui a luy est en main, pour courir aprez ce qu'il n'a a pas. J>
Prenez votre course, mon cber enfant, vers tout ce que vous croyez pouvoir atteindre. Je ne vous accompagnerai plus : j'éprouve un besoin de repos, de vivre seul, avec mes livres. Le Professeur a besoin d'apprendre.
Embrassez-moi, Paul... Dites adieu à l'Elève.