‹ Mèmoires d'un jeune observateurChapitre 25 sur 31 · CHAPITRE XXYIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXYIII

ou JE m'aperçois que, touementés par la soif de l'or PEU d'hommes ont la pépie

Cette conversation du Professeur, suivie d'une séparation à laquelle je fus fort sensible, me revint souvent à la mémoire. Il s'en dégageait une leçon que je n'avais point prévue. Le découragement qui avait envahi ce novateur de sentiments, ce sage constatant que, malgré mes apparences révolutionnaires, je retombais au premier combat sérieux dans la banalité inéluctable pour laquelle nous sommes créés, me faisait douter de la valeur de mes raisonnements. J'avais jusqu'à présent joué au philosophe : en vérité, à supposer que je possédasse un grain de bon sens, je n'étais pas plus malin que les camarades.

Les gens qui m'avaient paru blâmables ou ridicules étaient peut-être venus au monde comme moi avec des instincts de droiture et de logique, puis, dès qu'ils avaient pris contact avec la vie, avaient dû abandonner leur rêve de lumière pour des réalités troubles. J'avais montré trop d'aplomb dès ma naissance. J'avais parlé trop tôt. Je res-

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pirais depuis deux minutes à peine que je m'érigeais déjà en juge de la société. Brutalement les événements avaient mis les ckoses au point.

Aujourd'hui je me retrouvais tout seul. Mena père était mort. Ma mère, son nouveau mari, Marthe, Emmeline, le Professeur, autant de fantômes décevants qui, par la force des choses, s'étaient éloignés de moi. Je compris pourquoi l'enfance passe pour être l'époque la plus joyeuse de la vie, et pourquoi mes remarques d'alors étaient teintées de rose. Maintenant il s'agissait de lutter.

Alors devant l'universel besoin de cet argent que 5e commençais seulement à croire indispensable, et la difficulté de s'en procurer, je sentis en moi-même comme une série de petits chocs légers, successifs, précipités : c'étaient mes sentiments qui rebondissaient sur ma conscience devenue élastique.

Quelques jours après, comme au cours d'une promenade je bayais auz corneilles à me décrocher la mâchoire, je me heurtai rue Yivienne contre mon ami A. Braham. "Vous vous souvenez que, durant mon court pacage au lycée où je m'étais montré si rétif à l'enseignement officiel, A. Braham était celui de mes camarades que j'avais le plus remarqué pour ses tendances essentiellement financières.

Le coup de la Société des mines problématiques l'avait rendu célèbre, et j'en avais conclu qu'une fois en affaire avec des gogos « qui en vaudraient la peine », il se plairait à les rouler derechef, mais avec plus de maîtrise et un profit plus se-

rieux. C'était sa vocation, ainsi qu'à d'autres il est naturel d'être marchand de marrons, frotteur ou président du Conseil. Cette rencontre de liasard jne parut d'un excellent augure.

Aussitôt qu'il m'aperçut, A. Braham vint à moi la main tendue, comme s'il se préparait à recevoir une pièce de monnaie. Il existait pourtant une différence entre son geste et celui d'un mendiant, La main du mendiant liésite, semble troublée : on dirait qu'elle a honte, et les doigts en sont mous et veules. La sienne était hardie, avec des doigts volontaires et crochus. Un air de dire : a Si tu as de l'argent, toi, tu ne m'échapperas pas I »

Nous ne nous étions pas vus depuis un temps infini. J'attendais donc qu'il s'informât de ma santé, de même que je me préparais à m'inquiéter de la sienne. Mais sa première question fut :

— Tiens! C'est toi! Es-tu riche?

— Riche? Ah! mon pauvre vieux! Il s'en faut! Le regard de A. Braham se voila soudain d'un

nuage de mépris.

— ■ Mon cher, reprit-il d'une voix métallique, si tu n'es pas riche, il faut le devenir. Sinon tout le monde te tournera le dos, tes fournisseurs te désigneront du doigt avec méfiance et tes amis, quand ils te recevront, feront serrer l'argenterie.

Ces paroles réveillaient l'écho de mes pensées.

— Mais toi, répliquai-je, tu tires donc ta coupe dans les flots du Pactole?

— Pas encore. Oh! ça ne tardera pas! Je ne vois autour de moi que des gens sans le sou qui se réveillent millionnaires.

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— Pour cela il faut être débrouillard.

— D'abord... Et surtout inspirer confiance à ceux dont on guette les capitaux. Ça, c'est affaire de tact, de bagout et d'imagination. Le tout est d'avoir en main une entreprise vraisemblable.

— - Quand on n'en trouve pas?

— On en invente! Et le jour où elle est cotée en Bourse, on est ^auvé.

A. Brabam marchait fiévreux, tripotant dans sa poche des pièces de monnaie dont il écoutait la musique avec ravissement.

— Ce qui m'enrage, continua-t-il, c'est de voir des gens réussir sans rien dans la main, avec simplement tu toupet. Je connais une société qui se fonde sur rien de rien, je te dis, du vent, du vide, du néant!...

— Alors?

— Alors ça marche! Ils ont lancé des prospectus, raconté un tas de blagues, dans un style pompeux et incompréhensible... Leurs actions s'émettent à la fin de ce mois. On s'écrasera !

— Des gogos!

— Des gogos évidemment... Mais c'est avec l'argent des gogos qu'on lance des choses utiles! A condition de ne pas être trop voleur...

— Autant dire presque honnête.

— Yoilà. Ah! mon vieux Pomme, si nous avion^ seulement le tiers du capital que vont encaisser ces fripouilles, crois-ta qu'on pourrait exploiter tes inventions!...

Je me rengorgeai. A. Braham avait touché juste. Le malin me prenait i)ar l'aniour-propre.

— C'est vrai! m'écriai-je. Je pourrai devenir célèbre.

— Et riche!

-— Oui, mais nous ne sommes pas encore d'âge à fonder une société financière...

— Anonyme? Pourquoi pas? Une société est anonyme parce qu'elle se compose de gens qu'on ne connaît pas! Il suffit de nous entendre avec quelques hommes de paille (rien de plus facile à trouver) sur le dos desquels se feront les formalités légales, et d'avoir un président chic. Or j'en connais un épatant!

— Qui ça?

A. Braham s'était arrêté devant la boutique d'un mastroquet où, près du comptoir en zinc, devant une table graisseuse, un homme mal habiiié, mal chaussé, mal débarbouillé, mal peigné, était assis devant une absinthe. Nous entrâmes et mon ami me le présenta :

— M. le baron de la Canardière, décoré de l'ordre du Christ de Portugal et de plusieurs autres insignes ressemblant à la Légion d'honneur.

Le baron se leva, fignola un salut Louis XV, et passant sa manche de veste sous son nez humide :

— Si mes vêtements sont sales, j'ai un nom propre qui sonne comme une fanfare. Avec un habit neuf et un plastron blanc, on peut me présenter partout. Mon titre et mes décorations suffiraient à lancer l'entreprise la plus véreuse...

— Nous n'en sommes pas encore là, dit A. Braham. Nous restons sur l'expectative.

J'ajoutai avec finesse :

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— ■ Mais il est bon de savoir d'avance à qui on peut avoir affaire.

D'un geste fier le baron releva ses cheveux : une nuée d'insectes s'abattit sur la table.

— • Garçon ! cria-t-il sans se démonter. Un coup de foulard sur ce marbre.

Et se tournant vers moi avec une expression de dégoût :

— Quel établissement mal tenu! Ab! quand aurai-je un million de rente?

— Bientôt peut-être, m'écriai- je. J'ai une idée. Quand disais-tu que s'émettaient les actions de la fameuse Société... tu sais?

— a Pour l'emploi des tomates comme rosettes de la Légion d'honneur? » De vendredi en quinze.

— Parfait! J'ai le temps nécessaire. A. Braham, mon vieux, prépare-toi à exploiter ma première invention. Envoie M. le baron chez le tailleur,.. Et surtout chez le coiffeur.

— Ensuite?

— Tu attendras mes nouvelles instructions. Puis je partis, laissant mon ami en tête-à-tête

avec la Canardière, tous deux fortement intrigués.

Le fameux vendredi au matin, grâce à un gros pourboire donné au concierge, j'installai dans le coin le plus obscur de la salle de la Société des Tomates 'patriotiques une demi-douzaine de perroquets que depuis quinze jours j'avais habilement stylés. A dix heures la porte s'ouvrit, livrant passage à une foule anxieuse et avide de gain. Tous apportaient leurs petites économies dans l'espoir d'en tirer des bénéfices exagérés. Derrière les gui-

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chets s'installèrent des employés pourvus de porteplume et registres menaçants, tandis que dans la coulisse un bruit de pièces d'or remuées mettaient l'eau à la bouche des futurs actionnaires. Un garçon de bureau appela :

— Le numéro 1.

Le numéro 1 joua des coudes et s'approcha, portefeuille en main, du guichet de versement.

Alors du coin obscur où j'avais caché mes perroquets, une voix s'éleva, terrifiante.

— Paix! paix! Y'ià la police!

En un clin d'oeil les guichets se fermèrent, les registres disparurent, les employés s'évaporèrent. Les membres du conseil d'administration étaient devenus verdâtres, d'autant que les voix se multipliaient.

— Arrêtez-les! Filous! Coquins! Canailles!

— Oui, oui, arrêtez-les! hurlait la foule, voyant les membres du bureau prendre leurs jambes à leur cou. Ils se sauvent... Ils voulaient nous voler!

Or devant cet écroulement d'une combinaison qui faisait luire aux yeux de tous l'espoir de tant de richesses, une stupeur s'empara des gogos. Une voix dit:

— Maintenant qu'il n'y a plus personne pour nous le prendre... Qu'est-ce que nous allons faire de notre argent?

— Oui, oui... C'est vrai!

Soudain apparut le baron de la Canardière, la barbe en éventail, les cheveux frisés au petit fer, les mains gantées de frais, en redingote dernier cri, la poitrine constellée de décorations.

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— Ce que vous allez faire de votre argent? Mais ne suis-je pas là, moi, représentant une autre société anonyme, une société honnête, la Société du Pavage en caoutchouc^

— Bravo ! Bravo !

— Grâce à cette invention admirable, le pavé de bois, le pavé de grès sont supprimés, et surtout il ne sera plus besoin de caoutchouter les roues de voitures. Total : 500 francs d'économie par coupé ou victoria! Que dis-je? 500 francs! Les voitures n'auront même plus besoin de ressorts, car on rebondira doucement sur notre nouveau pavage. C'est proclamer que nous intéressons ainsi tous ceux qui ne vont pas-t-à-pied...

— Z-à pied! soufflai-je au baron qui décidément manquait d'instruction primaire.

Décrire l'effet produit par ce discours est inimaginable. Tout le monde pleurait de joie. On se battait pour remettre entre les mains de ce nouveau président d'entreprise financière l'or et les billets que nul ne se résignait à remporter chez lui.

Et voici les bribes de dialogue que pour mon enseignement, durant cette heure de folie, il me fut donné d'entendre.

— Songez donc! Il me fallait un bon placement! Moi qui, depuis dix ans chez des patrons naïfs, fais valser l'anse du panier!

— Et moi qui ai su capter une succession!

— Et moi qui ai trouvé dans un fiacre dix mille francs que je n'ai pas rapportés à leur propriétaire !

— Et moi qui ai fraudé pour cent mille francs d'alcool !

Et moi qui!... Et moi qui!... La source de ces soi-disant économies s'étalait impure. Et j'eus la vision que souvent nombre d'actionnaires, qui se plaignaient amèrement d'avoir été volés, ne faisaient en réalité, en confiant leur argent mal acquis à des escrocs, qu'une simple et juste restitution.

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