CHAPITRE XXIX
ou IL EST PROUVÉ QUE, DANS LE HALL d'UNE SOCIÉTÉ FINANCIÈRE, IL N'EST PAS BESOIN DE PLANTER DES ARBRES POUR LE FAIRE RESSEMBLER A UNE FORÊT DE BONDY.
Je relis mes notes biograpliiques que pendant trois ou quatre ans j'ai jetées sur mon carnet, au liasard. Exclusivement absorbé par les affaires, je les ai beaucoup négligées. J'en transcris ici les principales.
15 Décembre 1904.
Je constate de plus en plus que tout ce qui m'avait intéressé durant le premier quart de mon existence, causes minuscules auxquelles j'attribuais naïvement des effets considérables, n'a plus la même importance, disparaît dans l'effort que comporte le besoin de vivre. L'observation des ridicules, la constatation des abus sociaux qui fait l'âme des jeunes gens indignée, ne tiennent plus debout en face de préoccupations plus graves.
8 Février 1905.
Les nom et titres de noblesse du baron de la Canardière, nommé président de la Société de caoutchouta g e des rues de Paris, ronflent en tuyaux d'orgue et nous attirent la confiance de milliers d'actionnaires. Les pièces d'or affluent comme l'eau coule d'un robinet, et mon ami A. Braham se frotte joyeusement les mains.
— Quand je pense, dit-il, que des poètes célèbrent encore le murmure des sources et la musique de l'Océan! Quoi de plus doux à l'oreille que le son mélodieux des flots d'or qui ruisselle.
Puis il me tapait fiévreusement sur l'épaule.
— A quoi réflécbis-tu ? Tu ne me parais pas bien emballé ?
— Je me demande avec anxiété Si le but de notre Société est suffisamment pratique : en un mot si ce pavage en caoutchouc ne présentera pas certaines difficultés insurmontables...
— Ça, c'est l'affaire des ingénieurs auxquels la Canardière a confié l'étude du projet. Dame, je ne te promets pas que la question sera résolue demain matin!...
— Je le soupçonne même fort d'en retarder la solution le plus possible. N'ai-je pas entendu parler de plusieurs années?
— En eiïet. Tout doit cbez nous se passer administrativement, et tu sais comme moi que dans toute administration, un projet entré tout enfant dans les bureaux n'en sort qu'avec des cheveux blancs.
— Quel avantage trouvons-nous à retarder
notre fortune? Ou l'affaire est bonne, ou elle n'est pas bonne...
— Enfant! murmura A. Braham avec un doux sourire. C'est que précisément l'affaire n'est pas bonne. Mais en attendant l'assemblée qui démontrera l'impossibilité de la mise en exploitation, pendant plusieurs années nous vivrons...
— - Avec l'argent des actionnaires?
— - Bien entendu. Ne faut-il pas qu'ils paient les appointements de ceux qui consacrent leur temps et leur peine à trouver un moyen de placer avantageusement leurs capitaux.
15 Mars 1905.
Mes appointements sont fixés à mille francs par mois. Je trouve à la Société de caoutcboutage un but vraiment intéressant et d'utilité première.
6 Mai 1905.
Marthe est mariée. Elle a épousé le monsieur avec tacbe. Elle était rayonnante dans sa robe de soie blancbe recouverte de dentelles « qui coûtaient horriblement cher ». Elle me dit quand je passai près d'elle une phrase banale de bienvenue, exactement la même qu'aux autres : elle n'avait pas eu le temps d'en changer.
22 Septembre 1905.
Ma mère apprend que je gagne de l'argent. -T'ai voulu lui expliquer dans quelles conditions, mais elle m'a fermé la bouche, disant :
— Cela te regarde! Seulement tu ne seras pas surpris si je te supprime tes 150 francs mensuels.
MÎMOiEES d'un jeune OBSEKTATEUE 253
4 Janvier 1906.
La Fouine est retrouvé. Nous l'avons mis des nôtres. Il a beaucoup voyagé et étudié l'Usure à travers les âges. Sa parole s'orne à présent d'un merveilleux accent tudesque. Il a tout à fait l'air d'un juif allemand.
17 Juin 1906.
J'apprends à ne plus rire. Les jeunes gens qui rient ne sont pas jugés sérieux. Chaque matin je passe une heure devant une glace à étudier ma physionomie. Le plus difficile est de baisser les coins de la bouche en arc de cercle. Je prends modèle sur un portrait de Frédérick-Lemaître.
Je fais également attention à mes propos. A notre époque la blague ne porte plus. Ma fantaisie était prise de travers. Ce qui avait paru drôle émanant d'un enfant ou d'un garçonnet, voire d'un adolescent, faisait hausser les épaules venant d'un jeune homme dont la lèvre supérieure s'ornait déjà de poils follets.
8 Août 1906.
C'est fait : je ne ris plus. Je me rappelle un épisode de ma prime jeunesse.
Un matin, mis de belle humeur par un rayon de soleil et des oiseaux gazouilleurs, il avait suffi d'un calembour idiot proféré par ma bonne pour que j'éclatasse de rire. Ma mère avait voulu me faire taire : mais plus elle s'efforçait de m'ioiposer silence, plus mes rires s'échappaient en gargouillades sonores.
254 MÉMOIEES d'un JEUNE OBSERVATEUR
— Si tu continues, Pomme, je te flanque une gifle.
Alors mon rire devint du fou rire. La gifle .donnée, je me tordis en spirale. Ma mère exaspérée employa les grands moyens, me gratifia du plus joli fouet qu'ait enregistré l'Histoire de France. Je gloussais ! Je sufl'oquais ! Je n'en pouvais plus de joie. C'était devenu nerveux.
Lasse de frapper, maman me plongea la tête dans un baquet d'eau froide. Je hurlai de douleur, car l'eau se trouva bouillante. Ma mère, aux cent coups de sa maladresse, fit monter le pharmacien du coin. Après qu'il m'eut pansé, elle l'interrogea sur ma maladie de nerfs.
— N'est-ce pas? Ce n'est pas naturel? On ne rit pas comme ça!
— Madame, répondit le pharmacien, votre fils est la proie d'un microbe spécial : le microbe de la gaieté. Mes remèdes n'y feront rien. Pour que ce monstre meure, il faut que votre enfant soit devenu un homme. Alors la vie, avec ses complications, ses misères, ses déceptions, se chargera d'occire l'animalcule qui lui chatouille aujourd'hui si joyeusement la rate. Quatre ou cinq injustices, deux ou trois deuils, une demi-douzaine d'enfants, quelques procès et recrudescence d'impôts... ce sera plus qu'il n'en faut pour que votre fils ait fini de rire.
Seulement ce que le bon potard ne disait pas, c'est que d'abord le microbe de la gaieté était tué par le microbe de l'argent.
MÉMOIEES d'un jeune OBSERTATEUR 255
7 Octobre 1906.
Le baron de la Canardière qui s'était contenté jusqu'ici d'un crédit illimité à la brasserie et au rayon de confection du Louvre, de deux pièces et une cuisine rue Caulaincourt et de son tabac à discrétion, déclare que désormais il mangera au café Ricbe et se fera habiller rue de la Paix. Il réclame en outre 100 francs par mois pour satisfaire aux exigences modeste d'une nature qui, bien que jeune encore, se tourne vers son déclin-
14 Mars 1907.
A. Braham vient de réaliser un coup de fortune. Il a placé les capitaux de la Société en la construction d'un superbe immeuble de 1.200.000 francs sur lesquels, sous forme de pots de vin habilement soutirés aux entrepreneurs, il toucha 200.000 francs, et moi 50.000.
9 Avril 1907.
L'Assemblée générale vient d'avoir lieu dans des conditions particulièrement mauvaises. Un rapport fut lu déclarant qu'après de nombreuses, difficultueuses et très chères études (voyages coûteux au sein de l'Afrique centrale, expéditions dispendieuses en les forêts vierges d'Amer iq'ie), on n'avait pu trouver que le quart de caoutchouc nécessaire au pavage d'une ville aussi vaste que Paris, que par conséquent la Société n'avait plus de raison d'être et qu'on était prêt à rembourser loj^alement le capital confié, défalcation faite de tous les frais nécessités par quatre années d'exploitation.
256 MÉM0IKE8 d'un JEUNE OBSEETATEITR
Ce mot « d'exploitation » fut malteureuseineiit relevé par un groupe d'actionnaires furieux de ne toucher — y compris la valeur de l'immeuble — que 13 % de leur argent chéri.
14 Novembre 1907.
Rebondissement de la Société de caoutchouc en police correctionnelle. Le baron de la Canardière, uniquement compromis, est condamné, en sa qualité de président, à cinq ans de prison.
De cette bonne aubaine il remercia A. Braham avec effusion.
— Mon cher ami, dit-il, je vous dois de n'avoir pas, pendant cinq fois 365 jours, à m'occuper de mon logement, de ma nourriture, de mon chauffage, etc.. Si, à l'expiration de ma peine, vous avez besoin d'un président pour une société nouvelle, je suis votre homme! J'ai des noms et des titres de rechange.
Les deux hommes s'embrassèrent très émus, et le baron de la Canardière prit le chemin de sa cellule, respectueusement salué par le directeur de la prison.
— Ah! ça, dis- je à la Pouine (car nous avions tous fait conduite à cette victime des tribunaux), on a l'air de le traiter comme un grand personnage?
— Songe qu'il a sur lui le reflet de l'or des autres : on ne le suppose pas assez bête pour n'en avoir pas gardé, et on s'attend à le retrouver plus tard dans une haute situation.
— Officielle?
— Il y a des chances.
Sans date.
Combien de fois devant l'acliarnement du gain, la déviation du sens moral causée par l'espoir d'une richesse soudaine, ai-je regretté le temps du collège où, pour mes menus plaisirs, ma mère m'octroyait dix sous par semaine!
Chaque jour, à la récréation de quatre heures, armé de l'énorme pain long que je brandissais comme le bâton de sergent de ville deis affamés, je me précipitais au fond de la cour, vers le coin des friandises. Là s'ouvrait un petit guichet semblable à ceux des gares où l'on distribue les tickets.
Derrière cet orifice, trou noir ouvert sur un horizon de luxe, les gâteaux s'étageaient en des bavures de crème et des larmes de caramel, et les nougats emmaillottés de papier d'argent (l'Argent, déjà!), et les bonbons anglais dont personne ne voulait par patriotisme, et le chocolat en tablettes ou roulé en boules pralinées...
Je me haussais sur la pointe du pied, et criais d'une voix où l'émotion se noyait dans l'eau qui me venait à la bouche :
— Garçon, un sou de crottes!
J'avais droit à deux crottes pour un sou : par faveur spéciale on me les distribuait assorties, l'une pralinée, l'autre à la crème. Cela me faisait deux plats. Et Dieu sait avec quelle parcimonie je mordais à chaque crotte... une toute petite, toute petite parcelle pour un gros, gros morceau de pain.
Mais quand la vie commence à se dérouler à l'infini sur des champs de truffes et des vignes de
Champagne, allez doue vous conteuter d'uu sou de crottes par jour! Alors on éprouve le besoin d'être riche, moins encore pour satisfaire ses propres désirs que pour épater le voisin. Et comme ce n'est pas facile de gagner de l'argent sans faire de victimes, on bouscule devant soi ceux qui vous gênent, on passe à coups d'épaules, à coups de poings, à coups de pieds... C'est ça qui fait que tout le monde se regarde avec méfiance, avec des airs de croque-au-sel.
15 Mars 1908.
Certains passages de mes Mémoires que je portai à la connaissance du peintre Aristide le Jeune lui inspira l'idée d'une composition symbolique pour le Salon des artistes français. Cela s'intitulait : les Yeux, et devait être le triomphe du Devinisnie. Voici quel était le sujet :
A gauche, un Œil — l'œil de la Société, le mien, le vôtre — obstinément fixé sur un portemonnaie gonflé d'or.
A droite, un second Œil — l'œil de la police — en train de guetter le Crime.
En haut, un troisième et dernier Œil — l'œil de la conscience, sans éclat, sans regard — un œil d'aveugle.
Quand son tableau passa devant le jury, on le refusa sans comprendre. Habitués à encourager la banalité, les maîtres peintres, médaillés et décorés, se révélèrent incapables de pénétrer la haute portée de ce sujet. M. Bonnat se fâcha. Il prit la peine d'écrire :
a Monsieur,
0 Je trouve parfaitement inconvenant que vous a vous permettiez de soumettre à notre jugement a une peinture digne tout au plus d'orner le fond a d'un vase. »
2 Avril 1908.
Le garçon d'hôtel me remet ce carton :
t^m^acuime ^oacA^' t9ùoficAa/c/
Recevra Mercredi 7 avril, de 5 à 8- Une fasse de thé.
Je ne me doutais pas que de ce bout de papier banal allait découler mon destin.