CHAPITRE XXX
ou l'on voit que le mot « BUSINESS » N'eST PAS, COMME ON POURRAIT LE CROIRE, UN MOT EXCLUSI- VEMENT ANGLAIS.
Mme Bouclii-Boucliard, veuve mûre et inconsolable, entretenait depuis toujours avec ma famille des relations d'affectueuse amitié. Nous n'avions que très peu l'occasion de la voir, car elle avait coutume de délaisser ses amis pour les étrangers. Elle ressemblait en cela aux Parisiens qui savent par cœur le dôme de Sienne, le temple de Philée ou les ruines d'Ankor, mais qui ne connaissent pas le musée de Cluny et la Sainte-Cbapelle, sous prétexte a qu'on a bien le temps de voir ça ».
Parfois elle se mettait en tête de rendre un grand service à quelqu'un : alors ce quelqu'un ne pouvait plus s'en débarrasser.
Quand ses invités furent partis, elle vint me trouver dans le coin du salon où elle m'avait fait signe de l'attendre, et me dit brusquement :
— Comment la trouvez-vous?
— Qui cela? demandai-je aburi.
— La jeune personne qui vous a apporté le sucrier, ensuite le lait, enfin une petite cuillère?
— La bonne ! -Te n'ai pas remarqué.
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— Non, pas la bonne... Une jeune fille du monde, rousse, avec une robe chaudron et une pivoine à cheval sur chaque oreille? Je ne vous ai fait venir que pour elle !
— A présent, je me souviens vaguement...
— Enfin n'importe ! Elle a dix-sept ans, 300.000 francs de dot, un père au Crédit Lyonnais, une mère au Père-Lachaise, et ne demande pas mieux que de vous épouser.
— Pourquoi?
— Parce que je lui ai parlé de vous comme d'un jeune homme charmant, pas bête, et plein d'indulgence pour les fautes du prochain. Je connais votre esprit de philosophie : quand vous serez marié vous serez moins malheureux que les autres, parce que vous vous attendez à tout. C'est pourquoi je n'ai aucun remords de faire votre bon-i.^ur. Grâce à moi déjà Marthe Lebarrot est devenue vicomtesse, et je puis dire que j'ai été pour beaucoup dans l'union de son architecte de père avec votre chère maman. Si le ciel voulait que vous vous attachiez par des nœuds éternels Mlle Amélie Eiquarac, j'en serais à mon 118° mariage. Allons, est-ce dit?
— Mais je ne la connais pas !
— Vous aurez bien le temps de la connaître plus tard. En tout cas vous la reverrez aprèsdemain : nous avons pris rendez-vous au Pré- Catelan. Yous vous raconterez tout ce que vous voudrez en buvant une tasse de lait. A quatre heures devant la ferme... Au revoir. Sérieusement, faites cela. Vous ne pouvez pas rester seul toute la vie! Et ne dites pas que vous êtes trop
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jeune... Si tous les jeunes gens se mariaient à vingt ans, nous aurions une génération plus solide et plus saine.
Marié! J'allais être marié! Je n'avais en effet aucune raison pour ne pas suivre les conseils de Mme Bouclii-Boucliard, bien que j'éprouvasse quelque surprise à me voir arrivé à l'âge où la loi vous autorise à vous créer un foyer. Je ne connaissais pas Mlle Amélie Riquarac, ne me rappelant d'elle qu'une silhouette vague et imprécise, mais on me l'annonçait comme un riche parti ; de plus ma nature sérieuse m'inspirait la crainte aussi bien des liaisons durables que des amours fugitives, et l'isolement me pesait.
Seulement cette perspective d'avoir une femme qui porterait mon nom, et que l'on considérerait comme la moitié de moi-même, me diminuait d'autant. J'avais le sentiment que j'allais être partagé en deux, de sorte que désormais, quand je me trouverais seul loin de ma moitié, je ne serais jamais complètement moi.
Je sais bien que, d'autre part, si ma femme devenait ma moitié, je serais, moi, la moitié do ma femme. Conclusion : nous ne ferions qu'échanger nos moitiés, pour rester quand même un tout composé de moitiés différentes.
Marié! Ah! combien les années avaient filé sans crier gare! J'entrevoyais l'avenir prochain où, après avoir préoccupé mes parents, la Providence serait bien capable de bénir mon union en m'envoyant des petits Dapy qui me préoccuperaient à leur tour. Décidément le pharmacien avait raison : c'en était fini de rire. Il allait fal-
loir se résigner à être un homme responsable, que dis-je? un citoyen qui vote... Et, pour la première fois depuis ma naissance, une grande mélancolie descendit en moi.
Mais je fus soudain consolé en pensant que ma femme, étant ma moitié, hériterait forcément la moitié de mes ennuis, ce qui m'en rendrait le poids moins lourd.
— Supposons, ajoutai-je, que je reçoive une tuile... Cette tuile, par le seul fait de notre association conjugale, tombera moitié sur ma tête, moitié sur celle de mon Amélie. J'aurai un bleu, mais elle en aura un aussi, et le seul fait de savoir ma souffrance partagée, me rendra moins sensible à mon propre mal.
Par là je compris l'utilité du mariage, et la gaieté, qui m'avait abandonné pendant dix minutes, réapparut comme par enchantement. C'est dans le sens de ces réflexions que je me promis de faire l'éducation de ma future femme, au cours de cette entrevue du Pré-Catelan qu'on nous avait ménagée pour que nous puissions nous renseigner l'un sur l'autre.
Un violent orage qui avait détrempé le sol nous obligea à délaisser le goûter en plein air. La présentation se fit dans l'étable. Nous nous assîmes non loin du ruisseau d'écoulement latéral, avec devant nous la rangée des vaches aux pis gonflés qu'une main souple trayait à tour de rôle.
Mon beau-père était un homme pressé. Il portait la figure glabre pour avoir l'-air d'un Américain, et prononçait souvent le mot a business », ce qui lui procurait l'estime des gens pratiques.
Il m'avertit qu'il avait sacrifié pour moi son après-midi, et me pria d'enlever l'affaire du mariage rapidement, car il n'aimait pas perdre son temps à des bagatelles. Je me liâtai donc d'entreprendre ma fiancée et me dépêchai de lui servir quelques politesses d'usage.
— Inutile, m'interrompit-elle en un gracieux sourire, de vous attarder à des phrases conventionnelles. Nous voulons nous marier, vous parce que j'apporte une grosse dot, moi parce que je désire être libre.
— Ab! c'est pour être libre que vous voulez...
— Bien entendu- Je représente assez d'argent pour que vous ne m'empêchiez pas de faire ce qu'il me plaît. N'est-ce pas, c'est à prendre ou à laisser? Je vous demande pardon si je vais droit au but, mais mon père s'impatiente. Et puis, il est préférable de prononcer tout de suite les paroles nécessaires ; on aurait beau tourner, on y arriverait toujours.
— Parfaitement... La franchise d'abord.
— Au fond tout cela n'est pas bien grave ; si nous ne nous convenons pas, il y a le divorce.
— En effet... qu'est-ce que nous risquons? Une buée chaude nous enveloppait. De temps
en temps nos propos d'amour étaient coupés par un mugissement- On entendait le sifflement du lait tombant en jet dans les seaux de métal.
— En somme, reprit Amélie, la situation est bien simple. Ma famille m'a imposé jusqu'ici une existence peu folâtre ; je suis décidée à me rattraper. Quand nous serons mariés, je veux m'amuser comme une petite folle.
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— Oui... Pendant les premiers temps nous mènerons la vie joyeuse.
— Pendant les premiers temps?
— • Jusqu'au moment où nous serons repris par lés réalités de la vie,
— Mais pas du tout! Je veux m'amuser toujours. Je m'en moque, moi, des réalités de la vie! Quand nous aurons des ennuis, des tourments, des peines, vous serez là pour les supporter.
— Ali!
■ — • Sans quoi je me demande dans quel but je me marierais.
— Je croyais, chère Mademoiselle, que l'intérêt de notre union était précisément de partager ces peines...
— Ces tourments? Ces ennuis?
— Oui.
— Permettez-moi, cher Monsieur, de ne point partager... même votre manière de voir, et de vous dire que vous raisonnez en enfant.
— ■ Comment cela ?
— Yoyons... Réflécliissez un peu! Je suppose que du jour au lendemain il vous tombe de gros ennuis. Moi, de mon côté, je n'ai rien qui me tourmente. Est-il logique que vous veniez troubler mon calme par le récit de vos déceptions? Ne vautil pas mieux au contraire que vous gardiez tout pour vous? Je conserverai ainsi ma sérénité, et vous n'aurez pas le remords de faire deux malheureux au lieu d'un!
- — Et quand ce sera à vous que surviendra un événement désagréable, fâcheux, inquiétant?
— Je vous le repasserai immédiatement, parce
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que, vous, vous aurez l'habitude de prendre tous les désagrément? à votre charge, et que, moi, il faudra que je m'amuse.
— - De sorte qu'en devenant votre mari, je risque d'être deux fois plus malheureux qu'avant ?
— Comptez-vous pour rien la joie d'avoir une moitié qui vous aime?
— C'est juste!... J'aurai une moitié.
Je pressentis que si je continuais à discuter sur ce terrain, la conversation allait tourner au vinaigre. Je rompis donc les chiens, et exprimai à Amélie la joie que j'éprouvais à la pensée de marcher près d'elle sur le trottoir de la vie, la main dans la main. Cependant je réfléchissais.
— Quelle drôle de moitié tout de même que ce sj'stème qui consiste à ne rien partager, et à obliger l'un à endosser tout ce que l'autre ne veut pas supporter!
Mon beau-père, qui ne tenait pas en place et consultait sa montre dix fois par minute, s'approcha de nous.
— • Bunness ?
— Terminé.
— ■ Vous êtes d'accord? Bravo! Demain matin, jeune homme, je vous attendrai chez moi à 9 heures 25, exactly. Nous causerons chiffres.
Alors nous quittâmes l'étable oii les vaches tourmentées par les mouches se fouettaient les flancs de leur queue, et montâmes en auto, accompagnés de Mme Bouchi-Bouchard qui exultait et répétait joyeusement.
— Oui, mes enfants... Vous serez mon cent dixhuitième !