‹ Mèmoires d'un jeune observateurChapitre 28 sur 31 · CHAPITRE XXXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXI

ou, DANS LE DOMAINE DU MARIAGE, IL NE FAUT PAS CONFONDRE « ESPOIR » AVEC <( ESPÉRANCES ».

Mon premier soin fut de courir chez mon ami A. Braliam à qui je redemandai les cent mille francs — exactement 98.534 francs — que j'avais içagnés au cours de notre association. Il me regarda d'un œil stupéfait.

— Quoi? dit-il. Tu veux ton argent? T'es-tu seulement demandé si en le réclamant tu ne portes pas préjudice aux affaires dans lesquelles il se trouve engagé? Je t'ai promis de faire valoir tes capitaux : je ne t'ai rien promis d'autre. Quelle sécurité puis-je avoir, quels projets m'est-il permis de bâtir si chaque jour je suis l'objet de réclamations de ce genre?

— C'est que... je me marie! risquai-je d'une voix timide.

— • J'eusse été bien surpris si la Femme, une fois de plus, n'avait pas apporté d'entraves aux affaires !

— Il me répugnerait pourtant d'invoquer la loi...

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— La loi? Imagine-toi la tête de la loi en face (l'un engagement signé par nn mineur! Eeste calme et ne t'occupe de rien. Touche tes intérêts quand ils viennent : s'ils ne viennent pas, contente-toi de les espérer.

Plus de doute, j'avais été roulé : j'avais pendant quatre ans trempé dans des combinaisons plus ou mons propres pour me retrouver Gros-Jean comme devant. Rien de vexant comme de manquer inutilement de scrupules et de consentir à une capitulation de conscience pour n'en obtenir aucun résultat.

Qu'allais-je le lendemain répondre au père d'Amélie? Je sautai dans un auto-taxi et me fit conduire « ventre à terre » chez mon oncle Cyriaque. Il était de plus en plus bègue et mit longtemps à prononcer sa plirase de bienvenue. Puis m'indiquant un siège :

— Qu'est-ce qui me procure, mon cher Paul, le plaisir de te voir?

— Mon oncle, je songe à me marier. La famille où je dois entrer est des plus honorables, mais je crains qu'elle me refuse la main de la jeune fille lorsqu'elle apprendra que je ne possède pas un sou. J'ai souvent entendu dire que vous vous intéressiez à mon avenir. Yotre intention est-elle de me donner une dot?

Mon oncle se moucba bruyamment, marcha, le sourcil froncé, de long en large, rectifia un tableau de travers, écarta le rideau de la croisée pour consulter l'état du ciel, et brusquement :

— Non, mon garçon, je ne te donnerai rien du tout.

— Aurais-je démérité de votre bienveillance?

— En aucune façon. Ta mère et toi vous vous êtes toujours conduit vis-à-vis de moi très convenablement. Je sais que vous avez toujours compté sur ma fortune. Or le moment est venu de vous apprendre... que j'ai tout placé en viager.

Il s'arrêta net devant moi, me fixa d'un air menaçant, prêt à la riposte. Je répliquai avec douceur.

— Votre argent était à vous, mon oncle... Vous en avez fait ce que vous avez voulu.

— Ainsi, voilà tout ce que tu trouves à me dire?

— ■ Je n'irai pas jusqu'à prétendre que votre communication me transporte de joie, mais vous êtes libre de vos actes, et surtout de disposer à votre guise de ce qui vous appartient.

— Alors, c'est sérieux-.. Tu ne m'en veux pas?

— En vous en voulant je ferais acte d'égoïsme et de cupidité. Seulement vous auriez dii nous avertir plus tôt.

— Je ne vous en ai pas parlé dans la crainte que, n'attendant rien de moi, vous m'entouriez de moins d'affection, que, si je tombais malade, vous me consacriez des soins plus timides...

— Eb bien, vous êtes rassuré, mon oncle? Vous voyez qu'entre nous deux il n'y aura rien de changé.

— Oui... C'est embêtant. Je t'assure que c'est très embêtant. Je m'attendais à une scène... Je m'étais préparé à une discussion violente... Et voilà que tu acceptes la chose tranquillement. Je me trouve en face d'un fait imprévu, invraisera-

blable... Tu conçois que je sois gêné... excessivement gêné. J'ai l'air d'un renard pris en faute. Car enfin, je vous ai joué un vilain tour... Si, si, je sais bien que vous nourrissiez vis-à-vis de moi des 0 espérances ». C'est même un peu pour cela que tu avais projeté de te marier... Et tu ne te mets pas en colère ! ïu me parles tout doucement. . . C'est invraisembable.

Il s'interrompit tout à coup.

— Mais ta mère? Elle ne va pas prendre la chose aussi tranquillement, j'espère? Quand elle va savoir la vérité, elle ne sera pas contente !

— ■ Je le crains.

— A la bonne heure! J'aime mieux cela. J'aurai quelqu'un sur qui faire passer ma mauvaise humeur !

— ■ Au revoir, mon oncle.

— Au revoir, mon garçon... Au revoir, mon petit Pomme... Dis donc ? Alors, quand tu seras marié, maintenant que tu n'attends plus rien de moi, tu me recevras tout de même ?

— Comme d'habitude, mon oncle.

— Epatant! Ça, c'est épatant!

Lorsque le lendemain je me rendis chez mon beau-père, j'étais perplexe. Mes réflexions portaient sur le peu de sécurité que vous offraient les gens et les choses. Je croyais être sûr de mou ami A. Braham et de mon oncle Cyriaque : tous deux se dérobaient. Au fond il valait mieux ne jamais compter sur rien ni sur personne, et se fier quelquefois plus au hasard qu'aux calculs les mieux prémédités.

Mon entrevue avec le père d'Amélie, M. Anto-

uio Riquarac, ne fut pas longue. J'eus pitié de cet homme pressé, et mon premier soin fut de ne pas lui faire perdre de temps.

, — Monsieur, lui dis-je, vous m'avez fait l'honneur de me demander ce que j'apportais en mariage. Je comptais sur 100.000 francs que j'avais placés dans une entreprise véreuse ; ils n'existent plu;;. Je comptais sur la générosité de mon oncle maternel et sur des a espérances » fondées sur sa grosse fortune : il a tout placé en viager.

— Alors, rien de fait, répondit sans hésiter le père d'Amélie.

— Je m'en doutais ! répliquai-je en beau joueur.

Et, le sourire aux lèvres, après un salut des plus corrects, je me dirigeais vers la porte, quand Antonio m'arrêta d'un geste.

— Cependant, dit-il, comme vous ne déplaisez pas en principe à ma fille, et qu'elle est par vous compromise...

— Compromise! Que voulez-vous dire?

— Evidemment... J'ai^ déjà annoncé partout votre mariage ! Bref je veux bien vous tendre une perche de salut. Arrangez-vous de façon à décrocher une situation rémunératrice d'ici vingtquatre heures, et ma fille est à vous,

— D'"ici vingt-quatre heures?

— J'ai dit. Business!

Ce « business » était une façon à lui de clore une discussion. Il disait : Business! comme d'autres disent : Bonsoir!

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