CHAPITRE lY
ou JE RECONNAIS LES INCONVÉNIENTS QU'iL PEUT Y AVOIR A s' ASTREINDRE A LA TYRANNIE DE LA TOILETTE
J'avais atteint cet âge entre tous redoutable où l'enfant parlotant et gesticulotant attire, ne fût-ce que par le bruit qu'il fait et l'éclat de ses sottises inconsidérées, l'attention des grandes personnes, et inspire aux parents des sentiments de fierté. Ma mère ne manqua pas de tomber dans ce travers de « se parer de son fils » en l'emmenant avec elle, comme le jour où je prononçai mon premier mot, rendre mille visites futiles.
Ces après-midi comportaient pour moi des heures de véritable supplice. On commençait par m'habiller avec sollicitude, et j'endossais des vêtements neufs qu'on réservait pour la circonstance. Or ces costumes étaient toujours trop longs, car maman les recommandait ainsi au tailleur qui me prenait mesure.
— Souvenez-vous, disait-elle, qu'il les met moins souvent que les autres : il faut donc qu'il puisse grandir dedans.
Je grandissais, en effet, mais lorsque mes vêtements commençaient à m'aller bien, sous prétexte qu'ils étaient tachés et défraîchis on me les repassait à tous les jours, et l'on m'en faisait faire d'autres dans les mêmes conditions d'économie : de sorte que toutes les fois que je me mis en grande toilette je fus habillé comme un singe.
Une fois harnaché a en cérémonie », on me plantait dans un coin en m'ordonnant d'attendre que maman fût prête — ce qui n'était pas une petite affaire! — et l'on me défendait expressément de bouger. Car je portais des cols blancs, larges comme des fromages, qui me cuirassaient la poitrine, et qu'avant tout il ne fallait pas casser.
Cette immobilisation m'était particulièrement désagréable. En effet, il suffisait que ma bonne eût donné le dernier coup d'œil à ma toilette pour qu'aussitôt, guetté par une satanée puce qui m'entourait d'une affection quotidienne, je fusse en proie à de terribles démangeaisons.
Je dis que cette puce m'aimait, car je suis convaincu — et j'y ai souvent réfléchi depuis — que c'était toujours la même. Le soir elle me quittait et allait faire un petit tour sur maman qui ne pouvait jamais l'attraper. C'était une puce de famille.
Encarcané par mon col empesé sur lequel à chacun de mes mouvements se produisait un gondolement sonore, — tels jadis les joujoux à dix centimes formés de petites lames d'acier flexible qu'on vendait sur le boulevard sous le nom de « cri-cri » — je ne pouvais me baisser pour me
gratter. Je m'en tirais par d'horribles grimaces qui m'attiraient généralement une gifle. Et quand je répondais en hurlant que j'étais la proie de cet animal domestique que Buffon a omis de ranger parmi les carnassiers, on me répondait : « Tu mens! Ce n'est pas vrai! »
Je me suis rendu compte plus tard qu'on me traitait de menteur sachant fort bien que je disais la vérité, — mais qu'on s'évitait ainsi la peine de me déshabiller.
Il me semble que si les parents n'accusaient pas si csouvent les enfants de mensonges qu'ils n'ont pas commis, ceux-ci n'apprendraient pas si vite à mentir. Mais le jour où ils se trouvent punis de leur franchise, ce défaut leur apparaît nécessaire. D'autant que sous prétexte de politesse, les grandes personnes leur enseignent journellement qu'il faut dire le contraire de ce qu'on pense. Pour ma part je m'habituai difficilement à m'extasier sur la beauté troublante d'une femme laide ou sur l'esprit d'un imbécile. Pourtant je parvins à m'y faire à la longue, et passai enfin pour un enfant bien élevé, ayant réussi, à force d'application, à étouiïer les qualités de franchise instinctive que chacun apporte en naissant, sous l'effort désagrégeant et têtu d'une bonne éducation.
Un jour que prêt à sortir je constatais avec terreur le retour offensif de ma puce coutumière, lanciné par une piqûre trop vive, je ne pus résister au désir de me gratter le mollet, et je me baissai brusquement. Mon col, un col tout neuf, raide et dur comme une fermeture de boutique, se cassa net. La pointe ainsi relevée se dressa
menaçante juste à la hauteur de mon œil droit. Vous voyez d'ici la' scène. Maman se précipita sur moi dans un accès de rage folle, me déculotta, et m'administra un fouet magistral, — ce qui me débarrassa de ma puce, laquelle en profita pour sauter sur elle : je vis cela à ses gestes saccadés au cours de la promenade et des visites qui suivirent. Seulement elle se refusa absolument à me changer de col, « pour me punir », disait-elle. Elle criait :
— Tu garderas ta pointe en l'air, et tout le monde se retournera dans la rue... Et tu seras un petit garçon ridicule î
Cette menace m'épouvanta. Le ridicule en luimême, c'est-à-dire le fait de prêter à rire aux gens qui passent, ça, je ne le craignais pas. C'est un moyen comme un autre de se faire remarquer, et le principal dans la vie, si l'on veut parvenir, est avant tout de ne pas passer inaperçu.
Prenez les gens qui suivent la religion de la mode : ils n'adoptent pas pour autre obose un cbapeau trop petit ou un pantalon trop large. C'est laid, mais on les remarque. Leur excentricité les fait recevoir dans la meilleure société, et de ce ridicule peut résulter pour eux un beau mariage.
Donc ce qui m'épouvanta en entendant ma mère me menacer d'être un petit garçon capable de prêter à rire, c'est que, la veille précisément, j'avais entendu mon oncle Cyriaque, vous savez, celui qui bégaie, déclarer à table :
— Et n'ou... n'oubliez pas que le rididi... le rididi... le ridicule tue!
J'avais quatre ans à peine. La vie ne m'avait
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pas encore donné toutes les satisfactions que j'étais en droit d'attendre d'elle : l'idée que je pourrais mourir m'était donc parfaitement désagréable. Et dans ces circonstances je ne trouvais pas juste que pour un incident futile, un simple col dont la pointe en l'air menaçait mon œil droit, je faussasse compagnie à ceux qui avaient coutume de m'accabler de leur affection. Oui, je désirais vivre, poussé par une ardeur que ne réfrénait pas encore des raisonnements pondérés. Je voulais vivre pour tout ce que plus tard on considère à tort comme une quantité négligeable : je veux parler des minutes heureuses, des satisfactions fortuites, des impressions douces, plus nombreuses qu'on ne croit, mais qu'on dédaigne ainsi qu'une chose due. Je n'étais pas encore ingrat envers la vie.
Le ridicule tue! J'eus bien un moment la pensée que les dictons n'étaient pas infaillibles et qu'il me serait possible d'échapper à la loi commune : mais le soir, la pointe de mon col m'étant entrée dans l'œil, il en résulta une conjonctivite ; puis l'inflammation gagna la cornée, et le surlendemain une fièvre intense se déclara. Le médecin conclut que j'étais sur le chemin d'une méningite et déclara que, si le mal ne s'arrêtait pas, il ne pourrait qu'empirer.
Ma convalescence dura deux mois, ce qui coiita à ma mère en médicaments, visites du docteur, frais de garde-malade, la somme de neuf cent quarante- sept francs soixante-quinze centiTues. Tout cela pour avoir voulu, en ne changeant pas mon col cassé, économiser trente centimes de blanchissage.
Al
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L'obligation que l'on m'infligeait de porter toujours les jambes nues faisait également mon désespoir. Plus il gelait, plus on me couvrait, — sauf mes mollets qu'on exposait à la bise, à la pluie, à la neige, et qui, une fois devant le feu, ;:!cnaient une vilaine couleur d'aubergine. Je tentais bien par-ci, par-là, d'attirer timidement l'attention sur une bronchite ou un coryza, mais récoltais toujours la même réponse :
-7- Parbleu! Rien d'étonnant à ce que tu t'enilmmes! Tu passes ta vie dans les courants d'air!
Un autre supplice de toilette consistait en ce (jue j'étais forcé de mettre des gants. Les miens étaient de peau, et, pour faire valoir mes extrémités que j'avais petites, on me les choisissait le plus étroit possible, de isorte que j'avais toutes les peines du monde à fermer les mains dont je tenais leh doigts rigoureusement collés : sans compter les jours où, pressé d'en finir, on me logeait l'index et le pouce dans le même doigtier.
On juge dans ces conditions de la difficulté que j'éprouvais en visite pour prendre un bonbon ou i!ianier les jouets qui m'étaient confiés momentanément. Cet entêtement à ne pas me laisser les mains libres pour me poser en jeune homme correct fit que maman se brouilla avec une de ses relations les plus agréables.
Au derner -five o'clocJc d'une des élèves préférées de mon père, la baronne de Finemuche, dans mon effort pour fermer les doigts je fus pris d'une crampe, et laissai échapper une assiette rempli© de friandises qui se brisa en cent et un morceaux. Il se trouvait que cette assiette faisait
partie d'un rarissime service de Sèvres ayant appartenu au maréclial de Saxe... A moins que ce ne fût un service de Saxe ayant appartenu au maréchal de Sèvres? Mais non : c'était bien ce que je disais tout d'abord. La baronne de Finemucbe fit devant ce désastre un vacarme terrible.
— Une assiette de mille francs! cria-t-elle.
— Je vous la rembourserai! dit maman qui avait de la fierté.
— Alors, reprit la baronne, remboursez-moi le service tout entier qui, par la maladresse de votre sale moucberon, se trouve dépareillé.
— Et combien tout le service?
— Cent cinquante mille francs.
Ma mère ne paya rien du tout, et se contenta de ne plus remettre les pieds cbez son amie.
Elle disait seulement de temps à autre avec un joyeux sourire, faisant allusion à la mésaventure dont j'étais le pâle héros :
— C'est égal, si une chose pareille m'était arrivée à moi, j'aurais été plutôt ennuyée!
CiiAPITRE V
ou JE m'aperçois que c'est fini de faire joujou, et
QUE l'heure a sonné DES EFFORTS DÉSAGRÉABLES ET CONTINUS.
Cinq ans s'étaient écoulés depuis ma naissance et, sauf quelques désagréments légers, la vie m'apparaissait semée de fleurs jolies : je me promenais, je courais, je chantais, je regardais le ciel, j'écoutais les oiseaux et je ne rêvais pas d'occupation meilleure.
Je ne rechercliais pas la compagnie de petits camarades dont les jeux enfantins me détournaient d'exercer sur l'humanité mes dons d'observation naturelle. Je me plaisais cependant dans la compagnie de la petite Marthe Leharrot, qiii continuait à être d'une intelligence moyenne mais avait pris l'aspect d'une délicieuse poupée. Peutêtre dans cette attirance y avait-il un peu du souvenir de la correction qui lui avait été administrée devant moi et qui avait empli mes yeux d'une blanche vision couleur de rose. Mais de cela je ne me rendais pas un compte précis, n'ayant été
amené que plus tard à apprécier l'importance de pareils spectacles.
Je trouvais Marthe très gentille et je me surprenais quelquefois à la contempler sans rien dire. Elle s'en apercevait et me souriait avec grâce. Quand elle fixait sur moi ses yeux très bleus, j'éprouvais un sentiment tout autre que celui qui m'agitait en présence de mes autres jeunes amis.
Mais il vint un jour où je m'inquiétai. Malgré les efforts que je tentais pour la distraire, elle me parut agitée par une préoccupation. Elle s'intéressait moins à mes propos et souvent elle laissait mes demandes sans réponse. Je vis qu'elle regardait dans le creux de sa main à la dérobée. Je l'interrogeai pour savoir ce qu'elle y cacbait, et comme elle se refusait à me renseigner, et qu'elle faisait mine en riant de s'échapper, j'écartai ses doigts de force. Je découvris une petite glace ronde dans laquelle elle se mirait avec plaisir. Alors je lui dis :
— Tu es contente, Marthe, de voir ton visage dans la glace?
— Oh! oui, répondit-elle. Je trouve ça joli. J'ouvre les yeux très grands, et puis je les ferme à moitié... Enfin je fais des petites mines.
Et elle ajouta bien gentiment :
— C'est que, vois-tu, je deviens femme.
Il me sembla ce jour-là qu'elle se détachait de moi.
Dos lors je reléguai mes joujoux pour de mon côté tâcher d'avoir l'air d'un homme. Malgré cela je ne m'ennuyais jamais. Je dressais des plans d'avenir, en caressant l'espoir d'arriver aux plus
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hautes situations sans me donner de mal, autrement dit sans travailler. Que voulez-vous? C'était instinctif : j'avais pour le travail une horreur profonde.
Cette horreur tourna plus tard au plus franc dégoût, ce qui amena les gens qui m'approchèrent de près à penser que j'étais paresseux. Il n'en était rien : ce qui me déplaisait, ce qui toujours me déplut, fut le travail banal, régulier, organisé avec la précision monotone que la société apporte à la réglementation de ses coutumes. Mon activité ne demandait qu'à se dépenser, mais au hasard de l'imprévu, en soubresauts, par chocs, dégagée des chaînes de la réflexion : bref, au lieu de faire tranquillement le grand tour, j'aimais à enfiler le chemin de traverse avec la brusquerie d'un jeune chamois.
En prenant un exemple je me ferai mieux comprendre.
Bien que je ne susse pas encore ce que pouvait être la vie de bureaucrate, je sentais très bien que je ne me prêterais jamais aux lenteurs administratives et qu'il devait y avoir moyen, pour un garçon intelligent, en saisissant les cheveux de l'occasion et au besoin en les faisant pousser, d'obtenir en quelques jours des appointements de chef de bureau, sans passer par la filière créée pour les tempéraments routiniers. Et déjà je pressentais que pour parvenir d'emblée, sans faire, comme on dit vulgairement, « le poireau », il suffisait d'avoir dans le porte-monnaie de la réussite deux sous de tact, cinquante centimes d'ingéniosité, et vingt francs d'honnêteté relative. Que fut-ce
donc par la suite quand je vis autour de moi le nombre considérable de gens qui, pour ne pas se donner une méningite, arrivaient tranquillement par les femmes î
Cette indépendance d'esprit me rendait peu apte à suivre les sillons tracés : aussi le premier effort intellectuel qui me fut imposé d'après des règles admises me causa-t-il une contrariété vive.
C'était dans ma famille une habitude ancestrale de forcer les enfants à souhaiter la fête à leurs parents. Je trouvais pour ma part cette cérémonie ridicule, car elle amenait avec elle un cortège de stupides cachotteries. Il était convenu en effet que ceux à qui on devait souhaiter la fête feraient semblant d'ignorer que c'était leur fête, tandis que ceux qui se préparaient à leur souhaiter la fête prenaient, huit jours avant, l'air bête de gens qui ne se doutent pas qu'ils vont souhaiter une fête.
C'est ce qu'on appelle faire plaisir à ceux qu'on aime; et le comble de l'affection est, pour le héros de ces distractions familiales, de s'écrier d'une voix attendrie :
— Comment! C'est aujourd'hui? Ah! vraiment, je ne m'y attendais pas!
Un beau matin donc, mon oncle Cyriaque s'enferma mystérieusement avec moi dans le grenier, et, tremblant qu'on ne surprît ses paroles, me dit tout bas :
— Mon petit Pomme, voilà que tu commences à devenir grand : c'est dire que tu ne saurais te dégager des obligations mondaines les plu» élé-
mentaires. Dans deux mois c'est la fête de ta maman... Prépare-toi à la lui souliaiter.
— En quoi faisant?
— ■ En lui récitant une fable... une gentille petite fa-fable.
— • J'en sais pas.
— Tu en apprendras une, mou mignon. Son;^e quelle joie pour ta mère, qui ne s'y attend pas du tout, quand elle te verra entrer dans sa cliambre, t'approclier gentiment de son lit et dire à haute voix : Le Lovp et l'Agneau, ou bien La Cigale et la Fourmi/ Ah, il y a vraiment de ces heures inoubliables !
A ces mots je fondis en larmes.
— - Je ne veux rien apprendre!
— Parce que?
— Parce que... ça m'embête.
Mon oncle Cyriaque étouffa un cri d'indignation et se dressa, tel un ressort à boudin. Mais comme il se trouvait dans la partie mansardée du grenier, il se heurta la tête contre le toit violemment.
— Petit vau... petit vau... petit vaurien! bégaya-t-il. Tu es cause que j'ai failli me tuer! Eh bien, tu apprendras Le Lovp et V Agneau, ou tu recevras un de ces fouets qui vous restent gravés dans la mémoire jusqu'à l'âge le plus avancé!
Je commençais à m'habituer aux corrections manuelles qui faisaient jadis partie de l'éducation dans la conviction où étaient nos pères que ces raisonnements cinglants remettaient les idées droites. Ils n'étaient pas poussés à accomplir ce geste par un besoin de satisfaire leur cruauté :
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mais ils considéraient la « fessée » comme un moyen décongestionnalils. Je me souviens d'une réponse que fit une mère de l'ancien régime à une femme moderne qui s'indignait de quelques tapes sècliement appliquées au bas des reins d'un gosse indiscipliné.
— Je sais que ça ne se fait plus, répliquat-elle, mais je me demande pourquoi : on ordonne bien encore des bains de pied et des sinapismes!
Eaisonnement d'autant plus logique qu'il ravivait en moi une impression d'enfance. Un soir que je ne parvenais pas à dormir je m'étais souvenu du bon sommeil qui parfois avait succédé au bienfait d'une sérieuse correction à mains plates. Alors d'une voix douce :
— Maman, veux-tu me donner le fouet?... Je t'en prie!
Mon vœu fut exaucé, et, la tête libre enfin, je passai une nuit délicieuse. Ceci pour déclarer que les procédés de douceur en usage de nos jours n'ont pas toute l'importance qu'on leur prête et que l'on condamne souvent des choses utiles dont les avantages passent inaperçus.
Pendant deux mois, à mon cerveau d'enfant on fit subir mille tortures. On avait beau me ressasser les vers de ce sacré La Fontaine, je ne pouvais m'en rappeler le quart d'un hémistiche. Tout le monde s'y était mis, jusqu'à ma bonne et le concierge, qui tous travaillaient à « la fête de ma mère ». Chaque fois que mon oncle venait dîner, il m'emmenait mystérieusement dans le grenier et me soufflait ;
— Le loup et l'agneau !
— Le loup et l'anieau, répondais-je.
— Un agneau...
— Un anieau...
— Agneau!
— ■ Anieau !
— Déculotte-toi.
Je me déculottais et recevais mon fouet quotidien. Ali! je m'en souviendrai de la fête de maman! Enfin je parvins à retenir à peu près les quatre premiers vers : il fallut bien s'en contenter.
Le jour glorieux arriva. Soigneusement débarbouillé, peigné, bichonné, frotté d'eau de Cologne dont le parfum me donnait un peu mal au cœur, je fis mon entrée dans la cbambre maternelle.
— Ali! c'est toi, mon petit Pomme? Que me veux-tu, mon clier enfant?
Moi, écarlate d'émotion :
Le Loup et VAuicau.
Un anieau se désaltérait Dans le courant d'une onde pure; Un loup survint qui cherchait aventure, Et que la faim attirait dans les lieux...
— Ce n'est généralement pas là que l'on va quand on a faim! interrompit ma mère avec finesse. Après?
— • C'est tout.
— La fable est moins longue que je ne croyais... Mais je vois tout de même que c'est aujourd'hui ma fête. Ab! je suis bien heureuse d'être surprise à ce point!
46 MÉ3I01RES d'un JEUNE OBSERVATEUR
Elle me prit sur son lit et Di'embrassa.
— Maintenant, ajoiita-t-elle, je veux te récompenser.
— Tu vas me donner un tambour? m'écriai-je. J'avais toujours rêvé d'avoir un tambour, non
que je fusse partisan de l'armée à outrance, mais parce que ça faisait beaucoup de tapage et que j'espérais ainsi m'isoler des conversations dénuées d'intérêt qu'on avait coutume de tenir autour de moi.
S'il fallait en effet dénombrer les mots inutiles, les phrases vides, les questions sans portée qui se débitent dans le monde aux heures qui précisément devraient être consacrées à un travail productif, on se demanderait avec effroi dans quel but furent créées tant de cervelles en mouvement et de langues bavardes.
A ma proposition de tambour maman fit une réponse sans espoir. Elle ne me dit pas qu'elle avait horreur du bruit, ce qui eût été trop simple : non, — elle se précipita vers une porte de sortie plus inattendue.
— Tu as cinq ans, mon enfant. Tu n'a pas de temps à perdre si tu veux devenir un homme. A partir d'aujourd'hui, tu ne dois plus t'occuper que de choses sérieuses. Rien que par cette admirable fable du Lowp et V Agneau, tu dois t'apercevoir que les livres contiennent mille merveilles. Mon devoir est de te mettre en mesure de les découvrir toi-même. Donc, dès demain, tu vas apprendre à lire.
— C'est ça ma récompense ? interrogeai-je avec anxiété.
JIÉilOlRES d'un jeune OBSERVATEUR 47
— - Je u'eu couuais pas de plus belle.
Soudain le spectacle m'apparut de ma bonne et de mou oncle, tous deux abrutis chaque matin, l'une dans son feuilleton, l'autre dans sa politique ; des voyageurs emplissant les intérieurs d'omnibus ou les compartiments de chemin de fer, le nez plongé dans leur journal, ainsi que les passants dans les rues, indifférents aux formes d'art qu'ils rencontrent ou au ciel bleu qui leur sourit. Puis la vision s'accentua : le livre aux idées nobles râlait, étranglé par le journalisme malsain; le peuple se ruait aA-ec des cris de joie vers les colporteurs de feuilles publiques, de réclames éhontées et de mensonges. Et Gutenberg, père de l'imprimerie, épouvanté de sa découverte, pleurait sur le« cadavres des éditions de luxe et de beauté.
Donc à la seule pensée que, lorsque les oc lettres B cesseraient d'être pour moi un mystère, je serais, moi aussi, pris dans l'engrenage des lectures qui décomposent, je poussai un petit gémissement plaintif, et tout pâle je m'évanouis.