CHAPITRE YI
ou MON ONCLE CYRIAQUE M'ENCOTJRAGE A UN TRAVAIL CONTRAIRE A TOUTE IDÉE REÇUE.
Le jour où ma mère se préparait à me faire faire la connaissance des premières lettres de l'alphabet, nous reçûmes la visite de mon oncle Cyriaque qui revenait de Nice. La Côte d'Azur l'attirait chaque hiver; du pays du soleil il nous envoyait des paniers de mimosa et d'eucalyptus, et, bien que nous adorions les fleurs, nous accueillions son retour avec un plaisir réel. Quand il sut qu'on allait m'apprendre à lire, il s'écria :
— Dieu soit loué! J'arrive à temps. J'ai sur l'enseignement des idées très personnelles. La Providence ne m'a pas permis de les appliquer à mes propres enfants puisque, étranger aux nœuds de l'hymen, j'ai volontairement renoncé à la joie d'être père. Mais un neveu, c'est presque un fils... J'ai la ferme intention de me rattraper sur lui.
— Je te remercie, mon bon frère, de te charger si généreusement de son instruction première.
— ■ Je ne me charge de rien du tout : je me contenterai de te donner quelques conseils.
D'un geste net il boutonna sa redingote comme s'il mettait à l'abri son portefeuille et continua :
— Ma chère amie, la vie devient de plus en plus difficile. Tout augmente ; loyers, nourriture, impôts... Seules les rentes diminuent. Sans compter qu'il n'y a plus moyen de se faire servir.
— Le fait est, larmoya maman, que les domestiques deviennent d'une exigence! Ma bonne m'a déclaré qu'elle voulait une bonne à son service!...
— Bref, si cela continue, je me demande avec inquiétude ce que nous deviendrons dans deux ou trois cents ans.
— Oh! dans deux ou trois cents ans... je n'y serai plus.
— Mais d'autres y seront! répliqua vertement mon oncle que révoltait cette pointe d'égoïsme. Il faut donc mettre ton fils à même de tirer parti, et le plus promptement possible, de tout ce que tu te donneras la peine de lui apprendre. Et puisqu'il est d'âge à entamer son a, b, c, apporte dans la façon dont tu guideras ses pas dans le domaine de la lecture une pointe d'originalité.
Maman arqua subitement ses sourcils en accent circonflexe, ce qui passe pour être le signe le plus complet de la stupéfaction.
Mon oncle poursuivit :
— Le système que je préconise a été assez peu employé jusqu'ici : il aurait l'avantage de mettre immédiatement et sans efforts dans les mains de Paul un métier lucratif, — résultat inestimable à une époque où les carrières deviennent de plus en plus encombrées.
— Et quel est ce métier?
— Celui de typographe.
— Qu'est-ce que c'est que ça? interrogea ma mère dont cette simple question dénotait un esprit vraiment trop superficiel.
— Le typographe est celui qu'un imprimeur emploie pour la composition des journaux quotidiens et généralement de tout imprimé, livre, brochure, affiche, etc.. Il est obligé d'assembler à Venvers les caractères d'imprimerie pour que le lendemain le client puisse lire son journal à l'endroit. Eien de plus malaisé, quand on n'en a pas l'habitude, que de lire à l'envers, et de droite à gauche, ces lignes renversées : or ce qui pour ces braves gens fut une difficulté de plus et les força à un apprentissage, ne sera plus qu'un jeu pour notre cher enfant qui, familiarisé dès l'âge le plus tendre avec les lettres retournées, sera tout de suite capable de gagner sa vie.
— Entreprise hardie, mais qui porte en elle son inconvénient. Paul saura lire à l'envers, soit! N'empêche qu'il ne saura pas lire à l'endroit! J'admets qu'il puisse retourner un livre, un journal... Mais une affiche, un écriteau d'omnibus ou de station de chemin de fer, une plaque vicinale, une inscription gravée sur un monument public? Il ne pourra pas retourner tout cela ! Et à moins qu'il ne voyage en ballon ou en aéroplane, ce qui lui permettrait de lire de haut en bas, des cas se présenteront où il sera terriblement gêné.
— C'est là que je t'attendais... Le jour où il se trouvera par trop empêché, il apprendra tout seul à lire comme tout le monde, car il en sentira l'absolue nécessité. De la sorte il saura lire des
deux façons, ce dont il aura peut-être occasion de tirer avantage ; tandis que s'il apprenait tout de suite à lire à l'endroit, avoue que jamais il ne lui viendrait à l'idée d'apprendre à lire à l'envers. Un exemple te convaincra d'ailleurs de l'utilité de mon conseil.
Il y a dix-huit mois, dans un wagon de cliemin de fer, un voyageur lisait une lettre. Devant lui se trouvait un de mes amis qui savait déchiffrer les caractères renversés. Il découvrit ainsi un secret de famille dont la révélation pouvait faire déshériter toute une branche aînée au profit de la cadette. Arrivé à Paris mon ami ne fit ni une ni deux, courut chez le représentant de la branche aînée et le menaça de révéler le terrible secret au testateur, s'il ne consentait à acheter son silence au prix d'une somme considérable.
— Dis donc, mais tu connais de jolies canailles!
— Peu de temps après, grâce à quelques heureuses spéculations de Bourse, il avait fait fructifier cet argent et devenait une des fortunes parisiennes les plus en vue.
— Ah î Qui donc est-ce ?
— Lucien Labarque.
— Je sais... un homme charmant. N'a-t-il pas épousé une des sœurs Esbroof?
— • Précisément.
— Une petite femme très correcte, aimable avec ceux de son choix. Oh ! c'est une maison où l'on ne reçoit pas n'importe qui î
Puis, après un silence, ma mère conclut hochant la tête :
— Evideminent... Savoir considérer l'envers des clioses... c'est une force!
Ce commencement d'éducation fut pour beaucoup dans les bizarreries qui présidèrent dans l'avenir à l'ensemble de mes jugements et de mes conceptions. D'autant que, continuant à être logique avec lui-même, mon oncle tint absolument à ce que j'apprisse à écrire de la main gauclie. Il disait :
— Il arrivera bien quelque cbose qui lui inspirera le désir de ne pas se singulariser. Alors il apprendra à écrire de la main droite, — ce qui lui permettra de devenir mancbot sans désagrément.
Yoici dans quelles circonstances le cas se produisit.
Fier de pouvoir aisément m'appliquer aux choses que les autres ignoraient, j'aimais à faire parade de ma science. La petite Marthe Lebarrot à qui ses parents donnaient une éducation normale, me considérait avec des j-eux ronds où perçait de l'inquiétude. A contempler ce qu'elle appelait a mes tours de force » son visage exprimait moins d'admiration qu'une sorte de pitié. Je compris que je passais auprès d'elle pour un être inexl^licable, et la pensée qu'elle avait pour moi moins de considération me chagrina. Un soir je l'entendis murmurer à l'oreille de Mme Lebarrot.
— C'est ça, dis, maman, qu'on appelle un phénomène?
Elle faisait semblant de rire pour me faire croire qu'elle me trouvait drôle, mais elle en parlait derrière moi à ses petites amies qui chucho-
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taient entre elles et me contemplaient comme un numéro de cirque. Le comble fut lorsque, traversant un (limanclie la place de la Concorde, Marthe aperçTit iin cul-de-jatte qui glissait à tour de l)ras sur ses roulettes, et me dit :
— Regarde ! En voilà un comme toi qui joue à (■tre autrement que les autres!
Et ce que n'aurait pu faire peut-être aucun raionnement de grande personne, la seule opinion le ce petit bout de femme me décida à distribuer ])lus habilement et avec une audace moins agressive mes tentatives de singularité.
OîTAPITEE YII
ou JE CONSTATE QUE, POUR CROIRE A l'eXISTENCE DES PÉES, IL NE SUFFIT PAS d'UN JAUNE d'œUF ET d"UN BONNET DE COTON.
Les efforts que je fis pour appliquer mon cerveau à quelques connaissances utiles eurent pour résultat de me faire tomber malade. Mon appétit diminua ; mes jeux parurent plus grands dans ma figure « blancliette »; des vertiges se déclarèrent sous l'influence d'une lumière trop vive ou d'un crépuscule indécis : il suffisait d'une sensation imprévue pour me faire chavirer le cœur.
Eien de grave en somme : pourtant des soins parurent nécessaires. On me prescrivit le repos complet. Obligé de garder le lit, de mon nouvel état j'éprouvai un plaisir assez accentué. Je me laissais envahir par la tiédeur des draps, par le calme qu'on organise dans une chambre de malade, par la musique des voix en demi-teintes, des pas étouffés, des portes fermées sans bruit. Je sentais dans ma tête les idées se remettre en ordre ; doucement, une à une, elles rentraient dans le rang.
Puis la fièvre nerveuse diminua : mais je ne bâtais pas ma convalescence. L'agrément que j'éprouvais à me sentir gâté, dorloté m'était trop précieux : pour un peu, et afin de faire durer mon plaisir, j'aurais inventé de la souffrance. J'aimais entendre les gens qui me rendaient visite me plaindre, s'apitoyer sur mes pauvres petits traits lires, louer mon air intéressant et ma patience .: vraiment au-dessus de mou âge ». Quand je les voyais entrer mouillés par la pluie ou grelottant de froid, j'éprouvais du bien-être et me ren-. fonçais en souriant dans mon lit chaud. L'attention que j'attirais sur ma personne me donnait de l'importance, et je goûtai l'orgueil de désirs exprimés à peine, aussitôt exaucés.
Marthe Lebarrot vint aussi me rendre visite, « entre deux courses », dit-elle après une entrée en coup de vent. Comme depuis quinze jours je n'avais pas entendu parler d'elle, je ne m'attendais plus à la voir, et je devins très rouge parce que je ne me trouvais pas suffisamment peigné.
Elle était très gentille, avec un. grand chapeau en abat-jour orné sur le côté d'un gi^os nœud de ruban en soie. Sa robe était toute neuve : elle ne s'approcha pas trop près de mon lit, de peur de la salir, de sorte que pour la première fois je ne l'embrassai point. Elle me raconta qu'elle s'était beaucoup amusée pendant que j'étais malade et que, s'il fallait qu'elle reste au lit seulement vingt-quatre heures, elle aimerait mieux mourir. Je lui souhaitai donc une bonne santé, et, comme c'était l'heure de prendre ma potion, je la priai de me passer la bouteille et la cuillère : mais elle
refusa, prétendant qu'elle ne tenait pas à attraper mon mal. Puis elle se leva, fit bouffer sa robe, me dit qu'elle était attendue dans une maison pour jouer, et partit en me demandant si elle pouvait emporter une jolie rose qu'une dame m'avait offerte gentiment tout à l'heure pour me donner du courage. Tout cela avait duré dix minutes : il m'apparut que le spectacle de la souffrance humaine n'excitait de pitié que tant qu'il n'interrompait pas outre mesure les occupations d'autrui.
Durant ma convalescence je me plongeai dans des lectures qui me ravirent. De nombreux volumes m'étaient échus en cadeau, parmi lesquels une bonne moitié traitant de sujets que je n'étais pas en état de comprendre. Les gens achètent au petit bonheur, envoient sans regarder : la politesse est faite, — et l'enfant, par ordre, balbutie, les yeux baissés : a Je vous remercie. Madame, du beau livre que vous m'avez envoyé. » D'autres personnes plus intelligentes avaient fixé leur choix sur des contes de fées. Je ne fus pas long à y prendre un plaisir extrême.
Je trouvais exquis de m'évader en ces pays mirobolants où s'accomplissaient des merveillc-a, où le bon enchanteur l'emportait sur le méchant niaoicien, grâce au talisman qu'il lui avait chipé pendant son sommeil, où les éléphants se changeaient en souris et les citrouilles en carrosse.
Que de fois lorsque Brigitte, notre cuisinière, servait à déjeuner du melon, ne souhaitai- je pas que ce cucurbitacée se transformât illico en un superbe omnibus tout attelé, dans lequel j'aurais
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promené tous mes amis! Mais j'avais beau fixer obstinément mes yeux sur rob.iet de mes désirs, je ne voyais sortir de ses flancs vite entr'ouverta ni chevaux gris pommelé, ni mulets, ni ânes. Et (|uand enfin je me réveillais de mon songe, c'était ])our voir Brigitte m'enlever mon assiette dans laquelle se prélassait intacte une trancbe du fameux cantaloup que, perdu dans mes illusions, je n'avais pas songé à entamer. De sorte que je passais pour détester le melon, ce qui n'était pas vrai : mais jamais je ne pus parvenir à en manger, car du jour où, comprenant l'inanité de mes féeriques espérances, je me préparais à me rattraper à bouche-que-veux-tu sur les melons à venir, on ne m'en servit plus, sous prétexte que je ne les aimais pas.
Ces récits fantastiques me charmaient avant tout par la facilité avec laquelle, le temps d'exprimer un petit soubait de rien du tout ou une phrase grande comme ça, on devenait soudain riche à millions. Je me disais :
— A la bonne heure ! De cette façon on n'a pas la peine de travailler... Le voilà le vrai socialisme !
Ce qui déplaît dans le socialisme prêché par les politiciens, c'est que, pour enrichir les uns, on prend dans la poche des autres. L'argent se déplace toujours au détriment de quelqu'un. Le procédé rappelle assez celui employé par les pauvres gens bien armés qui soulagent de sa bourse le passant au coin d'un bois : seulement ici on l'attend au coin d'une loi.
Tandis que le socialisme en honneur dans le
monde des fées ne fait de mal à personne. ^S^iil ne sait à qui appartiennent, enfouis au fond des souterrains, tous ces trésors de diamants, de rubis et d'escarboucles. On dit : « Je veux être riclie ». Deux secondes après des rentes vous tombent du ciel. On ne sait d'oii elles viennent : elles sont là, cela suffit... N'est-ce pas le rêve?
Malheureusement je n'étais pas très sûr de l'existence des fées qui tardaient à se manifester d'une faron probante.
— • En ce cas, mon vieux, murmurais-je pensif (dans les moments de familiarité je m'appelais « mon vieux », bien que je n'eusse pas encore mes sept ans révolus), en ce cas, il faudra plus tard que, grâce à ton ingéniosité, tu deviennes riche sans eiïort. Le tout est d'avoir dans la cervelle ce? deux indispensables talismans : la malice et la volonté.
Un jour, hanté par la vision que me procurait la lecture de mille et une merveilles, je fus surpris dans la cave en train de creuser le sol avec xxn couteau à dessert, dans l'espoir de découvrir l'entrée d'un souterrain bourré de pièces d'or et de pierres précieuses. On crut que je me cachais pour satisfaire à des instincts d'ivrognerie et à partir de ce moment ma mère mit sous clef les flacons de vin et de liqueurs.
Jamais je ne pus la convaincre que si elle m'avait trouvé à plat ventre sous la planche à bouteilles, je n'étais là que poussé par un sentiment de lucre. Elle appliqua toute sa pensée à m'empêcher de retomber a dans l'ivresse qui m'était chère », et en profita, dans mon intérêt —
et aussi par économie — pour me mettre au régime de l'eau.
Mon état d'âme se compliqua bientôt de ceci : les années se succédaient (comme le temps 1)asse!) et j'approcîiais de l'époque de ma première communion. Je fus mis en contact avec les choses saintes ; des miracles me furent contés. L'enseif^nement religieux s'amalgama avec le souvenir (le mes lectures profanes et une confusion s'établit dans mon esprit passagèrement déséquilibré. La sainte Vierge se mélangea avec la Belle au bois dormant; le Diable prit les traits de Barbe-bleue; et Jésus me faisait l'effet du prince Désir que tous adoraient au travers de son palais de pur cristal sans pouvoir pénétrer jusqu'à lui.
Que de légendes aussi se bousculftient en moi ! J'imaginais que, monté sur un dragon ailé à la tête de taureau et aux pieds de licorne, je volais à travers les astres jusqu'au Paradis; là j'entrais (liez un boulanger qui faisait la multiplication des pains, puis m'étant revêtu d'une robe couleur de lune, avec un bâton blanc j'arrêtais le soleil.
Une seule chose me retenait sur la pente de l'incohérence : je n'avais jamais assisté à un miracle ni à une transformation. Et derechef en proie au doute, tels les saints dont la Bible nous relate les affreux combats intérieurs, je murmurais en mon désir de croyance :
— Mon Dieu, faites que les fées escivstent! Ou alors... je ne sais plus!
Enfin ne pouvant passer ma vie dans cet horrible doute, je décidai d'en finir. Mais avant de me résigner à ne plus croire à toutes ces belles magi-
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ciennes couleur de feux follets dont les apparitions surnaturelles hantaient délicieusement mes rêves, je voulus tenter encore deux épreuves, — après quoi je tirerais l'échelle et chercherais à me consoler avec les feuilletons tout aussi fantastiques du Petit Journal.
Les deux épreuves par moi choisies, après mûre réflexion, furent celles des « œufs » et du a bonnet de coton ». J'avais particulièrement retenu que le héros d'un de mes contes favoris était parvenu au but de ses désirs au moyen d'un talisman infaillible. Chaque fois qu'il formulait un souhait, il n'avait qu'à casser un œuf pour voir ce souhait réalisé. Rien de plus facile et de moins coûteux. Je m'approvisionnai d'une douzaine d'œufs frais et, guettant le moment où je me trouvai seul dans le salon, je lançai un œuf au plafond en m'écriant :
— Je voudrais être chat de gouttière.
Il faut vous dire que chez moi c'était une idée fixe : lorsque j'entrevoyais la possibilité d'une métempsychose, je me représentais immédiatement changé en chat de gouttière. J'enviais la vigueur de muscles de ce quadrupède dont Victor Hugo a dit : a Dieu a donné le chat à l'homme pour le consoler de n'avoir pu apprivoiser le tigre. » J'admirais son goût d'indépendance, son mépris du danger — des ongles d'acier dans une patte de velours — et son habileté à s'emparer du bien d'autrui, et son agilité pour se mettre en sûreté, et son perpétuel éveil d'instincts sauvages qui se méfient de la civilisation.
Je voyais une force dans cette indocilité.
Je lançai donc mon premier œuf et constatai
qu'aucune transformation ne se produisait en moi : la douzaine y passa sans que j'obtinsse un résultat meilleur. Au même instant ma mère entra, introduisant Mme Dubois, sa propriétaire, auprès de laquelle elle était depuis quatorze mois on instance jjour obtenir des réparations urgentes.
Mme Dubois n'était pas plutôt assise qu'un jaune d'œuf qui pendillait d'une façon inquiétante se détacha du plafond et s'aplatit sur la plus belle plume de son cbapeau. Maman poussa un cri, leva la tête, et reçut dans la boucbe un second jaune d'œuf qui renfonça du coup son exclamation. Mme Dubois s'était levée criant :
— • Non seulement. Madame, vous n'aurez pas un sou de réparations, mais encore a'ous recevrez ce soir votre congé !
Bien que ma croyance envers les fées eût, du fait de cette expérience, reçu une réelle atteinte, je ne voulus pas rendre les armes avant d'avoir tiré au clair l'épreuve du « bonnet de coton ».
Tout le monde se souvient de cette coiffure magique qui rendait invisible celui qui le portait, ainsi que l'objet par lui toucbé : talisman admirable qui encourageait ainsi aux pires actions, puisque celui qui les commettait demeurait forcément impuni. Quoi de plus tentant que de cbiper par exemple un portefeuille bourré de billets de banque, sachant que personne ne peut voir ni le voleur, ni l'objet volé?
Un beau matin je me coiiïai d'un ancien bonnet de coton à papa, que ma mère conservait parmi ses reliques 4u cœur, et je descendis dans la
rue. J'avisai une voiture à bras auprès de laquelle une marchande hurlait :
— Hareng qui glace!.., reng qui glace!
Et empoignant les deux brancards de la voiture, je partis au galop et descendis à fond de train la rue des Martyrs. Pas assez vite cependant pour empêcher un gardien de la paix de me rejoindre et de me conduire au poste où ma pauvre mère vint me réclamer en pleurant.
Le soir je fis avec soin mon examen de conscience et, de ce que mon bonnet de coton ne m'avait pas rendu invisible, de ce que les œufs ne m'avaient pas changé en chat de gouttière, je conclus que décidément il n'y avait pas de fées... Il ne restait plus qu'à me renseigner sur la Providence. Par malheur, et malgré les opinions diverses qu'on me communiqua de toutes parts, je consacrai toute ma vie à cette étude sans obtenir de résultats appréciables.