CONTRAIRE AUX BIENSÉANCES
Le jour de mon entrée au collège eut cela de particulier qu'il précéda d'assez peu le jour de ma sortie.
Pendant le mois de septembre où, ramené brusquement à Paris, j'avais été séparé de Marthe et d'Emmeline, je m'étais replongé dans la lecture des contes de Perrault : j'avais oublié les incidents qui avaient traversé notre villégiature et auxquels je n'attachais aucune importance. Quand en me levant je mis mon pied nu sur quelque chose de doux et de vivant qui se retira précipitamment en laissant échapper une plainte prolongée. C'était un chat qui se sauvait, repliant sa queue avec sollicitude.
Connaissant l'indifférence que, depuis la mort de son petit chien, ma mère professait pour les animaux, je l'appelai et lui appris la présence d'une bête dans la maison.
— Je le sais, répondit-elle. Elle est là pour te remplacer.
MÉMOIRES d'un JEUNE 0B8ERTATEUR 77
Cette phrase me parut obscure, même un tantinet froissante : j'en réclamai l'éclaircissement.
— Je ne puis vivre seule, reprit inaman dans les yeux de laquelle passa comme l'éclair le regret d'une existence conjugale trop tôt interrompue. J'ai donc pris quelqu'un pour me consoler de ton absence.
— Tu me renvoies!
— Je n'ai aucune raison pour me séparer de toi, mon cbéri... Mais dès demain jeudi je te mène au Ij'cée.
— Externe?
— Non, interne. Il est préférable de couper court à toute sensibilité, et de te mettre du jour au lendemain loin de ta famille, aux prises avec les difficultés de la vie. Tu te rendras compte ainsi, dans ce monde en miniature que je te mets à même de fréquenter, que nous ne sommes pas sur terre pour nous amuser : tu deviendras plus vite un bomme.
— ■ Alors je serai seul... sans toi?
— Hélas, oui, mon pauvre mignon.
Je poussai immédiatement des cris de joie, ce qui amena sur la' figure maternelle un air tout à fait vexé.
— Tu ne m'aimes donc plus? fit-elle.
— Pourquoi? interrogeai-je d'un air étonné. — ■ Dame ! Pour accueillir avec un plaisir si
manifeste la possibilité d'une séparation, même momentanée, il faut que tu fasses de ta' mère qui t'a nourri, soigné, cbauffé, logé, éclairé, blancbi, aussi peu de cas que d'une éplucbure de pomme de terre. J'espérais pour le moins que tu pleure-
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rais toutes les larmes de ta tête, et que tu passerais une nuit blanche coupée d'eûroyables caucliemars.
— C'est que, fis-je un peu interloqué, je suis content de penser que je vais avoir des petits camarades.
— Tes futurs camarades, répliqua maman de plus eu plus sévère, peuvent être des natures d'élite : n'empêche qu'ils ne t'ont pas nourri, soigné, ckauûé, logé, éclairé, blanchi...
A- ce moment notre vieux domestique qui venait mettre du charbon dans la cheminée me marcha outrageusement sur le pied gauche. Or ce pied avait un pouce, et ce pouce avait un ongle, lequel depuis une huitaine de jours, encouragé par une bottine trop étroite, s'incarnait avec obstination.
La douleur vive que je ressentis m'emplit soudain les yeux de larmes. Ma mère en les voyant couler sentit fondre toute sa colère, et, m'attirant violemment sur son cœur ;
— • Ah! mon petit! Enfin, tu pleures. Tu as du chagrin de me quitter !
Je n'osai pas avouer que c'était du pied que je souffrais, et non du cœur, et je compris la nécessité parfois d'être lâche pour excuser les sentiments les plus naturels.
Je profitai même du bon vouloir qu'avait fait naître ma crise d'attendrissement pour tirer une carotte, afin de réaliser un rêve. Depuis quoique temps j'avais envie d'un cent de billes. Cent billes pour un garçonnet, à un âg-e où l'on n'a pas encore le sens exact des proportions, sont plus difficiles à demander que cent louis pour un jeune homme. J'exprimai pourtant mon désir avec
audace. Maman qui sentait bien que dans cette grave circonstance il serait malséant de rien me refuser, me conduisit au procliain bazar et demanda cent billes de pierre.
— C'est que, risquai-je timidement, je les préférerais en agate.
■ — En agate! Ignores-tu, mon enfant, que l'agate est une sorte de pierre précieuse? Bon marché certainement, mais pierre précieuse tout de même!
La crainte d'essuyer un écbec m'inspira un subterfuge, enfantin me direz-TOUs, mais ingénieux. Je baissai les yeux et murmurai d'une voix doucereuse :
■ — C'est à cause de grand'mère, tu sais, qui s'appelle Agathe... et que j'aime tant!
Maman d'un air ravi me caressa la joue.
— Ce gamin a l'esprit de famille, dit-elle. Puis se tournant vers le commis :
— Donnez cent billes d'agate à cet enfant, en souvenir de son aïeule.
Ah ! si l'on avait pu soulever le couvercle de mon âme, on y eût découvert un levain de bien vilaine hypocrisie! Je savais en effet, ayant causé tout récemment avec le fils du pharmacien qui fréquentait au jardin des Tuileries la a bourse des billes », que les agates étaient en hausse, et que j'en pourrais changer une contre dix de pierre.
Evidemment je nourrissais en moi d'instinctives aptitudes commerciales. Alors à quoi bon m'abrutir sur le latin, le grec, la littérature, la poésie, connaissances de luxe faites pour dépenser inutilement le plus l^eau temps de ma jeunesse en fleur?
Est-ce en pâlissant au lycée sur les œuvres d'auteurs décédés, et qui, s'ils revenaient à la lumière, seraient bien surpris de se voir bombardés classiques et de contempler leur buste dans les cours d'iionneur, est-ce, si j'ose me permettre cette métaphore audacieuse, en se farcissant la cervelle de langues mortes, que l'on apprendra à struggleforlifer, autrement dit à combattre violemment pour la vie?
C'est pourquoi, pendant tout le trajet qui séparait ma demeure du lycée où comptait me clore, dix années durant, la tendresse maternelle, fus-je poursuivi par une idée fixe : me faire renvoyer au plus tôt.
Oui, me faire renvoyer! Mais non pas comme la plupart de mes compagnons d'âge pour mener une ère de folie et de dissipation. Pour m'atteler au contraire, loin des versions et des thèmes, à des besognes utiles. Je sentais déjà s'affirmer en moi une tendance à considérer l'avenir sous un angle différent de celui sous lequel on a coutume de le concevoir, et qui n'avait aucun rapport avec mes humanités.
Dans ces dispositions d'esprit les hauts bâtiments du collège semblables à une caserne de pompiers, et dont la façade étalait une nudité quasiinconvenante, n'évoquèrent nulle pensée décourageante. Je considérais avec curiosité ces murailles qui revêtaient un aspect grave pour vous inspirer de loin des idées de discipline, cette porte de fer qui s'entr'ouvrait en un entrebâillement mystérieux et faisait « boum » en retombant, ces gargouilles moyen âge aux gueules largement ou-
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vertes qu'on avait conservées probablement pour faire croire aux élèves retardataires qu'ils allaient être avalés tout crus, ce concierge en uniforme de général qu'on avait choisi pour sa voix caverneuse, et je n'éprouvai pas de frisson en entendant le tambour dont le roulement amenait les élèves à la récréation comme si c'eût été au combat. Moi, j'eus beau me forcer, je ne pus parvenir à envisager la cour d'honneur pleine d'arcades et d'ombre comme un cloître au seuil duquel je devais lâcher toute espérance. Tout cela me parut hors de proportion avec le programme qu'on réservait à des apprentis de l'existence, et j'eus l'impression que dans ce palais rébarbatif destiné à faire de jeunes hommes, on ne s'était occupé que de fatisser leur esprit en cherchant à les terrifier par des moyens de croquemitaine.
Aussi fut-ce d'un cœur léger que j'affrontai le proviseur devant lequel on me fit comparaître. C'était un petit homme chauve, du côté gauche seulement, celui où dans la mobilité de l'œil, la contraction rapide du coin des lèvres semblait se concentrer toute la pensée. Ses gestes étaient saccadés et, par un mouvement d'agitation nerveuse, ses pieds se" tordaient et se détordaient continuellement.
J'appris plus tard qu'il avait été marié deux fois, à deux femmes effroyablement fidèles, et qu'il n'avait jamais eu d'enfant. Il avait vécu à cause de cela dans une rage perpétuelle, ambitionnant le sort des pères de famille, et il avait tenu à diriger un collège dans le seul but de faire passer sa méchante humeur sur les enfants des
autres. Ce besoin raté de paternité l'avait même conduit à envier le bonheur de ceux, qui, ignorant la conduite légère de leur épouse, s'étaient trouvés récompensés de leur aveuglement par une abondante et indiscrète lignée.
Quand j'entrai dans son cabinet je crus qu'il allait me dévorer. Il me lança, à travers ses lunettes, des regards flamboyants, et crispant la main sur le cuir verni de son fauteuil :
— C'est à vous, Madame, cet enfant-là?
— Mais... oui. Monsieur! répondit ma mère interloquée.
— Extraordinaire, inouï ce qu'il y a d'enfants en France ! On ne voit que ça ! Tout le monde en fait, ma parole d'honneur!...
Ce qui lui restait de cheveux remua de colère; son front se colora d'une rougeur de brique. Il se dressa devant moi menaçant, les pieds tordus.
— Et qu'elle est votre intention en venant ici, jeune homme? Vous allez voir ce qu'il va me répondre! « J'entre au collège pour travailler ». Oui, je connais la phrase... Si je ne l'ai pas entendue cinq cent fois je ne l'ai pas entendue une seule. Allons! Quelle idée vous a poussé à venir parmi nous? Eépondez, et ne mentez pas!
— • J'entre au collège, répondis-je bravement, avec la ferme intention de ne rien faire et de dissiper mes camarades.
Maman fit un bond terrible.
— Ne l'écoutez pas. Monsieur... Il est fou! Il ne faut pas attacher d'importance à des paroles prononcées dans l'émntion inséparable...
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Mais la figure du proviseur s'était détendue ; un sourire avait fendu ses lèvres.
— ^ A la bonne heure ! dit-il en détordant ses pieds. Voilà qui n'est pas banal!
— Mon fils, Monsieur le proviseur, s'est mis stupidement en tête de faire une plaisanterie.
• — N'en croyez rien, Madame. Cet enfant vient de dire la' vérité. Il s'est montré tel qu'il est, tel que ses compagnons d'études qu'il va rejoindre tout à l'heure, mais qui, eux, n'osent pas afficher leur opinion. Comment voulez-vous qu'il entre ici avec le désir de travailler? Il quitte brutalement l'agrément de ses habitudes, le confort de la maison familiale, la bonne nourriture, les gâteries quotidiennes, les bonnes heuies de temps perdu où le condam,ne agréablement la négligence ou l'égoïsme de ceux qui l'entourent, la liberté relative de ses gestes et de ses paroles, l'imprévu de la vie que comporte l'absence de discipline, et vous exigeriez que devant une perspective de labeur, de privations, de châtiments, d'efforts du cerveau et d'isolement du cœur, il se mette à sauter de joie? Il a prononcé tout à l'heure les mots qui reflétaient sa pensée à la place de ceux que vous attendiez et qui reflétaient la vôtre. Cela me console un peu de tout ce que j'entends autour de moi. Jusqu'à p.résent je n'avais eu affaire qu'à des caractères sans volonté, qui tremblent devant la férule. Je serais ravi d'assister une fois par hasard à la manifestation d'une personnalité.
Il sonna. Un surveillant entra, de haute taille, si grand qu'il se cogna la tête à la porte basse ; et je remarquai que son front était couvert d'une
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foule Je petites bosses. Le proviseur, entièremeut radouci, le regard voilé de tendresse, me prit par la main,
— Monsieur Fiole, conduisez ce jeune loup dans là bergerie.
J'embrassai maman avec précipitation et sortis avec M. Eiole qui, en passant sous la porte, se cogna derechef.
CHAPITEE X
COMMENT, DE MA PREMIERE JOURNÉE DE COLLÈGE, j'eUS UNE IMPRESSION MOINS PÉDAGOGIQUE QUE CULI- NAIRE.
M. Fiole me fit traverser deux ou trois cours plantées d'arbres rabougris, ceintes de murailles hautes et grises que l'on s'étonnait de ne pas voir couronnées d'un chemin de ronde et ornées d'échauguettes et de mâchecoulis, au-dessus desquelles en levant le nez perpendiculairement au sol, on apercevait un petit carré de ciel bleu. Les bruits de la rue ne parvenaient ici qu'à regret, sous forme de sourde rumeur. L'horloge d'une église proche se mit à sonner, à coups graves et lents, comme si elle eût voulu avertir qu'en cette retraite le temps s'écoulait moins rapidement qu'ailleurs. Est-ce pour cette raison que les années de prime jeunesse paraissent interminables, et que les vieillards ont la sensation qu'ils ont vécu, jusqu'à vingt ans, la moitié de leur vie? Seuls les gens de province qui mesurent leurs gestes et leurs discours au rythme cadencé des balanciers de cui-
Vie doivent aux vieilles horloges de famille d'avoir conscience du temps qui passe, ■ — tandis que les habitants des villes s'essoufflent à suivre les coups Y)récipités que, dans leur hâte à dévorer le temps, marquent les pendules pressées.
Pendant cette courte promenade à travers les préaux silencieux et les corridors sonores, je crus voir que mon compagnon avait bon cœur. En eft'et, chaque fois que M. Fiole passait sous une porte ou sous une voûte basse, oubliant que, même en me dressant sur le bout des pieds, je ne risquais pas d'en atteindre le linteau, instinctivement il me disait : a Prenez garde! » Et comme, dans sa crainte naïve que je ne me blessasse, il ne s'occupait que de moi, c'était lui qui se heurtait violemment, de sorte que de plus en plus son front se coiffait d'une couronne de bosses qui ressemblait de loin à une ceinture de sauvetage. Je dois ajouter que cet excès de précaution à m'avertiv d'un danger que je ne courais pas et dont il subissait inutilement les inconvénienls m'inspira moins de reconnaissance que d'envie de rire.
Enfin il poussa nne dernière porte lourde, mal huilée, et je me trouvai dans une salle d'étude.
Mon apparition, suivie de celle du surveillant, causa un giarid remue-ménage : des pieds cherchant à dissimuler des objets bizarres gigottèreat sous les tables; mais la haute taille de M. Fiole l'empêchaïc de voir ce qui se passait si bas. Il se contenta de dilater ses narines et d'interpeller le maître d'étude qui travaillait, tellement plongé dans ses dictionnaires qu'on ne distinguait que ses cheveux blonds, longs et plats, dont le puisse!-
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lomcnt me rappelait les branches du saule pleureur de notre villa a Petite Chose ».
— Monsieur Yeste, veuillez fermer les fenêtres... Ça empoisonne la cuisine.
— Vous croyez? répondit le maître d'étude.
— Il n'y a pas de « vous croyez? » Vous ne sentez pas le veau aux carottes?
— Non, Monsieur l'inspecteur.
— Ce n'est pas possible... Yous avez le nez bouché!
— Oui, Monsieur l'inspecteur. Depuis quinze jours le froid me tombe sur la tête, grâce à un carreau cassé... J'ai adressé immédiatement une réclamation à qui de droit : il ne m'a pas encore répondu.
• — • Vous ne pensez pas qu'au bout de quinze jours seulement l'Administrt^tion fasse droit à votre demande. Il faut le temps matériel d'ordonner une enquête...
— Il eût suffi de donner des ordres à un vitrier.
— De telles discussions sont inadmissibles, Monsieur Veste, en dehors de M. le proviseur qui seul aurait pouvoir de trancher le différend. Qu'il vous suffise de savoir que votre coryza, correctement signalé, n'a point passé inaperçu aux yeux d'une administration vigilante, et est en ce moment l'objet d'une procédure régulière. Ne vous inquiétez donc pas du courant d'air qui continue à s'abattre sur votre crâne, et dont vous ne vous apercevrez plus le jour oii la pose du carreau neuf témoignera de la sollicitude de vos supérieurs à votre égard.
88 MiMOIKÏS d'un jeune 0B8ERTATEUE
— Je remercie radministration...
— Je lui ferai part de votre gratitude. En attendant, je vous présente un nouvel élève.
— Ah.! ah! s'écria M. Yeste, heureux de cette diversion qui lui permettait d'abandonner le terrain brûlant où il s'était engagé avec trop d'audace. Appréciiez, jeune komme, comment vous appelez -vous?
— Paul Dapy.
— Avec deux m ?
— Je ne comprends pas.
— Tous me dites que vous vous appelez ( Pomme d'api »... Je vous demande si vous écrivez cela avec deux m ?
Les vingt-sept élèves qui nous entouraient furent pris d'un accès de fou rire. M. Fiole les enveloppa d'un regard sévère.
— Taisez vous! Ce n'est pas une raison parce que votre nouveau condisciple est affligé d'un nom grotesque pour que vous lui fassiez sentir les inconvénients de son infirmité!
— Mais, protestai-je, je ne suis pas infirme, et je prétends que mon nom n'a rien de grotesque. Mon père s'appelait Eobert Dapy : moi, je m'appelle Paul. Si vous entendez de travers, ce n'est pas de ma faute ! Paul et Pomme, est-ce que ça se ressemble ? D'ailleurs je vois qu'il faut me résigner. Je n'ai jamais pu prononcer mon nom, qui en soi n'a rien de drôle, sans que tout le monde se mette à rire. Aussi depuis ma naissance on ne m'a jamais appelé autrement que Pomme, les uns pour plaisanter, les autres parce qu'ils ne comprenaient pas. Et je vois que, quoi que je fasse, il en srra
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toujours ainsi. Alors autant se décider tout de suite, a. Pomme d'Apy! » Je me nomme a Pomme d'Apy », — avec deux m.
A peine eus-je terminé ce petit discours que j'avais prononcé d'une haleine, sur un ton d'animation un peu nerveuse, que les vingt-sept élèves éclatèrent en applaudissements et vingt-sept voix s'écrièrent :
— Bravo, Pomme!
J'étais officiellement baptisé. La tradition se continuait de cette appellation familière que les miens avaient adoptée pour se conformer à l'usage qui veut que, sous prétexte d'affection, le nom d'un enfant soit immédiatement déformé, — mais cette fois c'était pour toujours. J'étais destiné à me retrouver continuellement dans la vie avec mes vingt-sept camarades auxquels dès demain allaient se joindre les élèves des autres divisions ; et tous m'appelleraient Pomme, me désigneraient de la meilleure foi du monde aux étrangers comme étant Pomme, et, les années aidant, arriveraient même à ne plus se souvenir de l'étymologie de ce sobriquet, dans lequel disparaîtraient à la fois mon prénom et mon nom patronymique. Ah! mon pauvre père eût été bien surpris, lui qui, lorsqu'il me cherchait un nom de baptême, avait porté son choix sur une sonorité simple et courante, en son désir de m'éviter avant tout l'inconvénient d'une étiquette ridicule.
En somme cet incident m'avait été utile, car il avait tourné à mon avantage et avait déchaîné autour de moi de précieuses approbations. Je conclus donc dans mon petit for intérieur :
a Pomme d'Apy, ton début semble t'avoir attiré des sympathies parmi les jeunes gens de ton âge. Tu vas donc pouvoir sans difficulté choisir, entre les caractères conformes au tien, les relations indispensables à ton avenir qui se dessine : '^e qu'on appelle les amitiés de collège. Quand tu auras conquis ces âmes sœurs, et si le sort, ou ta volonté, t'amène à abandonner avant l'heure le lycée et ses préaux aux arbres rabougris, ses hautes murailles plafonnées d'un petit carreau de ciel bleu, tu les retrouveras toujours au cours de l'existence, ces amis de classes, de jeux, d'illusions naïves, et ils te serviront d'appui moral et à toimême de comparaison. »
Aussi considérai-je avec intérêt les deux compagnons que me désignait comme voisins la place que M. Yeste venait de m'attribuer.
Celui de gauche était un gentil petit bonhomme aux cheveux châtains, aux yeux couleur purée de marrons. Vif, brusque, le regard au guet. Ses oreilles constituaient à elles seules nne curiosité. Elles étaient d'une mobilité extraordinaire , se rabattaient, se dressaient au gré de ses inquiétudes : de véritables oreilles de lièvre, pointues, frémissant au moindre bruit, impressionnées par le pas même léger du pion, de sorte que celui-ci, quelque diligence qu'il fît, ne pouvait le pincer en flagrant délit de paresse.
Comme j'allais prendi-e place sur le banc, il me repoussa en me disant à voix basse :
— Prends garde, tu vas t'asseoir dans la casserole.
Je m'expliquai alors l'épisode du veau aux
carottes. M. Yest-e avait beau fermer toutes les fenêtres pour supprimer les odeurs de cuisine, la salle d'étude s'emplissait d'autant plus de parfums de ragoût.
Chaque élève, en effet, profitant de ce que le rhume de cerveau congestionnait les muqueuses du maître, avait auprès de lui un fourneau à essence sur lequel il fabriquait une petite friandise. Ici c'était un chou farci, là un bœuf au gratin, en face un navarin aux pommes... Et pendant que les sauces réduisaient, se coloraient de roux savants, bouillottaient à petit feu, M. Veste, privé d'odorat, repiquait une tête dans ses dictionnaires, travaillait sans relâche à a annoter les classiques », derrière l'écran blond et long de ses cheveux plats.
Ma première impression! fut que je tombais dans une maison de fous. Je reconnus plus tard qu'il n'en était rien, que le collège est une image réduite mais exacte de la société. Là on se croit forcé, comme plus tard dans le monde, d'obéir à un esprit de taquinerie aggravé de fainéantise, — laquelle en prenant cl" l'âge n'est plus que de l'indolence, — bref de se livrer à des passe-temps d'un goût douteux pour le simple plaisir de faire des a blagues » et d'embêter le gouvernement.
— Alors, lui dis-je, tu veux être cuisinier?
— Non. Je veux être ministre.
— Ministre de quoi?
— De l'Instruction publique.
— Alors pourquoi fais-tu du veau aux carottes?
— Parce que j'aime mieux ça que d'apprendre le français.
Je le regardai avec des yeux agrandis.
— C'est que, continua-t-il, je n'ai jamais pu apprendre l'orthographe : les doubles lettres m'ahurissent, et les subjonctifs m'affolent. Ma mère, qui s'était chargée de mon éducation première et mettait son honneur à me faire faire un jour des dictées impeccables, s'entêta à vaincre ma résistance et se dépensa en cruels efforts. Elle en eut une méningite dont elle mourut. Je me souviens encore de ses dernières paroles : a Adieu, 0 mon fils. Efforce-toi d'être toujours un honnête tt homme, et de faire accorder les participes. »
— La pauvre femme avait raison : ton ignorance peut te fermer de nombreuses carrières.
— Aussi je veux devenir ministre. C'est une idée fixe. J'aurai des secrétaires qui m'écriront mes lettres, et un jour je rendrai un décret qui supprimera l'orthographe. Comme cela nos enfants n'auront plus besoin d'aller au collège...
— Et toute leur vie ils pourront faire du veau aux carottes.
Le futur ministre me regarda un peu interdit» de l'air de quelqu'un qui se demande : « Ah! ça, se moquerait-on de moi? » Mais j'avais conservé un aspect si candide que ce soupçon n'eut que le temps de l'effleurer.
D'ailleurs, voyant ses oreilles dresser leur pointe au bruit d'un dictionnaire qui se ferme, je compris que M, Veste parcourait la salle d'étude d'un œil inquisiteur, et la conversation en resta là.