SÉRIE. — N
2 janvier. — M. Delaroche, gérant du National, appeMe d'un jugement qui l'a condamné à un mois de prison et 300 francs de dommages-intérêts pour diffamation envers M. Ulysse Pic, rédacteur en chef de V Union de la Sarthe.
258 MÉIIOIRES D'Ux^ JOURNALISTE.
La Cour confirme le. jugement rendu contre le client de M* Jules Favre.
iS janvier. — M. Barocbe demande devant la Cour, au nom de madame C..., l'interdiction de M. C..^ ûis, ou tout au moins la nomination d'un conseil judiciaire.
La C«our nomme un conseil judiciaire au client de M* Jules Favre.
13 mars. — H. le marquis de L... avait sommé le National d'insérer une lettre dans laquelle il rectifiait une assertion de ce journal.
Le National avait fini par^ insérer la réclamation en changeant deux mots. — M. le marquis de L... fait au National un procès en refus d'insertion. Le tribunal, après avoir entendu une plaidoirie et une réplique de l'auteur i*Anathème^ condamne le client de M* Jules Favre à insérer dans les trois jours la lettre du plaignant, et, en outre, à* payer 50 francs d'amende et le dépens.
23 mars. —M'' Jules Favre soutient la plainte portée parM. C... contre madame de D..., en dénonciation calomnieuse. Le tribunal tout en constatant que madame de D... a agi d'une façon plus que légère, la renvoie des fins de la plainte.
Le client de M*" Jules Favre est condamné aux dépens.
26 mars. — Suite de YdMtàre C... — M» Jules Favre demande que les enfants de M. G... soient remis à son client pour être pltfeé& dans un pensionnât h Auteuil. — Sur la demande de madame C... mère, le tribunal ordonne que les enfants seront conduits à Bayeuxdans une maison indiquée par la cliente de M"" Baroche.
27 cmriL — M"" Jules Favre soutient devant le Tribunal de commerce^ une demande formée par MM. dé !••« el de F..., contre les administrateurs du chemin de fer de Strasbourg.
Le Tribunal déclare les clients de M'' Jules Favre mal &)ndé|f etl6s condamne aux dépens.
2 mai. — Un sieur L..., concessionnaire du droit de construire sur les boulevards des bornes-afgcheSy assigne devant le Tribunal civil, en 3,000 francs de dommages-intérêts, iin sieur F..., qui s'est avisé de barbouiller de noir toutes les affiches apposées sur les vespasiennes. — Le Tribunal condamne le client de M* Jules Favre en 2,000 francs de dommages-intérêts et aux dépens.
20 jum. — Une succession est revendiquée par deux familles devant le tribunal dvil, qui prononce contre les clients de M* Jules Favre, et les condamne aux dépens.
11 août. — M. de Saint-Salvi réclame à M. Vatel,
directeur des Italiens, la jouissance d'une loge de six places.
M* Jules Favre plaide pour M. Vatel, qui perd son procès.
Comme on le pense bien, cette aimable récapitulation de quelques-unes de ses causes perdues ne fut pas du goût de M. Jules Favre ; il se rendait bien compte de la défaveur que cette nomenclature devait jeter sur lui.
A peine eus-je commencé cette liste que M. Alexandre Martin, député et ex-maire d'Orléans, un de mes amis d'enfance, vint me trouver.
— Je viens, me dit*il, vous demander un service. . — Et lequel ?
— Ne continuez pas votre ardoise de Jules Favre.
— Pourquoi ?
— D'abord pour me faire plaisir, et puis dans voire métier de franc-diseur, 6n est exposé à la haine de tout ce qui est béte et méchant; vous aurez peut-être besoin de lui, et je vous garantis qile vous le trouverez.
— Que votre volonté soit faite, lui répondis-je, en riant, et le lendemain le Figaro^ publiait la lettre suivante :
« A Monsieur Jules Favre.
c Monsieur,
c Un de vos confrères, un de vos amis, un admirateur de votre talent, sort de chez moi. Il sait que je ne suis pas homme à me formaliser d'entendre la vérité, et il m'assure que vos collègues ont vu de la haine et de la colère là où il n'y avait qu'un grain de malice et d'espièglerie : c'était une sde à la Figaro, pas davantage.
« Si vous me connaissiez, monsieur, vous sauriez que je n'ai pas plus de fiel qu'un enfant ; je pousse même si loin l'oubli, pour ne pas dire l'indifférence, à l'égard des injures qu'on m'a dites, ou du mal qu*on m'a fait, que mes amis me font presque un reproche de ne savoir garder rancune à aucun de ceux qui m'ont donné le droit de leur en vouloir.
« Depuis dix ans, il n'a pas manqué de petits Jules Favre en sevrage pour venir essayer leurs ongles sur ma peau. Leurs noms, je les ai tous oubliés, à supposer, ce qui est douteux, que je les aie jamais connus. Pauvres jeunes gens! de quoi sont-ils coupables? D'avoir saisi l'occasion de mettre leur personnalité en lumière, en portant la parole contre un journal dont chaque procès a de l'écho dans le monde, et de se
trouver en face de M* Lacbaud , un des princes de réloquence.
c Mais que vous, monsieur Jules Favre, de qui la réputation n*est plus à faire, vous, un orateur en renom, un bâtonnier d*hier, une gloire du barreau, une des étoiles de la tribune, vous, pour tout dire, un ohef de parti, vous vous amoindrissiez au point de plaider contre moi quand même, fussent-ce des causes ingagnables, puisque vous les perdez toutes, — « voSà œ que je n*ai pas compris, ce que je ne saurai jamais comprendre.
« Vous venez, en quelques semaines, de me tenir durant neuf heures trois quarts sur la sellette. Gbaque fois, vous aviez grand soin de disposer sous votre main un petit tas de paperasses que vous appeliez pompeusement mon dossier.
« Mon dossier, maître Jules Favre, il est plus volumineux que cela I II faudrait, pour le porter, quatre commissionnaires armés de leur crochets, car il y aura tantôt vingt ans que je fais des journaux. — Cedossier» mattre Jules Favrè, vous le savez mieux que personne, on n'y saurait découvrir un mot que réprouve la délicatesse ou l'honneur.
< Tout homme en possession delà notoriété^ à quel-* que titre que ce soit, ne saurait se préserver d'av(Hr
MES VOYAGES ET IfES PRISQIfS. S63
des ennemis. J'ai les miens, vous avez les vôtres. Croyez qu'ils ne se sont pas fait faute de m'apporter sur votre vie privée les calomnies les plu^ intimes et les plus secrètes. — r Est-il veau à ma pensée d'en faire usage? Jamais, ren ai perdu jusqi^'au souvenir.
c Mais votre passé d'avocat, il me semblait que, sans m'exagérer les droits de la défense, il m'appartenait tout entier, au même titre que les livres, boi^s ou mauvais, d'un écrivain vous appartiendraient ^ vous-même, s'il vous arrivait d'avoir à parler contre lui.
« Voilà tout simplement, maître Favre, ce que j'appelais votre ardoise; c'était , comme vous venez de le voir, un choix parmi vo$ cames célèbres , un rapide exposé de chacune de vos nombreuses victoires et de vos rares défaites; c'était, pardonnez-moi la métaphore, votre bilan d'avocat.
« Peut-être cette évocation inopportune de quelques revers plus ou moins mérités eût-elle eu le don d'agacer l'épiderme de votre amour-propre. — Je n'en demandais pas davantage, et, franchement, c'était une bien innocente revanche de tout ce qu'il vous a plu de débiter à mon endroit.
« Mais du moment qu'on peut prêter à cette gaminerie littéraire les proportions d'une vengeance, j'interromps ma série à peine commencée ; il m'en coûte moins de renoncer au petit plaisir que j'ep espérais.
que de me prirer de la satisfaction de vous entendre, car je n'ai pour goûter l'éloquence de votre parole que les occasions où elle s'escrime contre moi. Et je ne doute pas que la position que je vous eusse faite ne vous eût décidé à vous abstenir, dans la crainte d'apporter à la barre une pensée personnelle, incompatible avec le sentiment de la justice dont tout avocat homme de bien doit être animé.
c J'aurais donc, si je persistais dans mon idée mal interprétée, tout à perdre et rien à gagner. »
M. Martin me remercia beaucoup de cet article : — Je connais Jules Favre, me dit-il, c'est un honnête homme qui n'a que sa parole. Effectivement, une fois, par reconnaissance, M. Jules Favre refusa de plaider contre moi, je dois le reconnaître, dans une affaire à peu près insignifiante; il s'est bien rattrapé depuis!
Les aménités des avocats pour moi n'avaient de comparables que celles de certains ministres et de certains juges d'instruction ; je ne dis pas de tous, car on trouve des gens bien élevés partout.
Je me rappelle, parmi les pluagrossiers personnages que j'aie vus, un certain juge d'instruction dont la physionomie m'est absolument restée gravé.e dans la mémoire.
J'ai, du reste, beaucoup étudié ces messieurs, et c'était un plaisir pour moi de voir les allées et venues
MES rOYÀGES ET MES PRISONS. 265
de curiosité que j'occasionnais dans leurs cabinets, quand j'y étais appelé ; mon nom commençait à faire un certain tapage, et ma personnalité les intéressait, parait-il, beaucoup.
En effet, à peine étais-je installé pour répondre aux questions qui m'étaient posées qu'une porte s'ouvrait ; un de ces messie)irs, à Tair sérieux, très-affairé, s'approchait de celui devant qui j'étais et lui disait sans avoir l'air de m'avoir aperçu : c Cher maître , vous n'auriez pas le dossier de un tel? » puis il partait, non sans m'avoir examiné du coin de Toeil des pieds à la tête.
— Tenez, dis-je un jour en riant à mon juge d'instruction, je ne suis pas' plus bête qu'un autre; je ne suis pas dupe de toutes ces visites; vous faites une petite recette avec moi, vous m'exhibez, je conterai cela un de ces jours dans le Figaro.
Jetions aujourd'hui ma promesse.
Mais ce n'est pas de cehii-là qu'il s'agit présentement ; il était fort aimable, tandis que celui de qui je vais parler^ était Tours le plus mal léché que j'aie jamais rencontré.
Un jour, k propos du duel de de Pêne, je fus appelé avec Bpurdin, mon gendre, au cabinet d'un juge d'instruction ; l'indication de l'heure était précise, il n'y avait pas à songer seulement à une seconde de retard.
i66 . MÉMOIRES D'UN JOURNAMSTfi.
Nous arriTOQs dans la salle d'attente, bien jostemeat nommée ainsi ; nous remettons noire lettre à un garçon qui l'emporte et nous attendons, fort longtemps, ma foi ; voyant qu'on ne nous faisait pas entrer, et ooyant qu'on nous oubliait, j'écrivis sur une feuille de papier que nous étions assez pressés, et que M. le juge d'instruction nous obligerait beaucoup s'il pouvait remettre le rendez'vous au lendemain, puis nous attendîmes.
Tout à coup la porte du cabinet s'ouvrit, il en sortit un petit homme furibond qui, nous toisant du fegard, nous dit d'une voix pleine de colère :
• — Vous saurez que vous resterez ici tant que cela me fera plaisir I
— Il y a un excellent moyen pour ne pas attendre, c'est de jouer de l'escarpin, répondis-je en prenant mon chapeau.
— Gardes ! assurez- vous de lui ! ditril en me montrant du doigt aux gardes de Paris qui font le planton d'antichambre.
— Oh ! fis-je en me rasseyant, dès l'instant que vous employez ces moyens-là, vous pouvez être tranquille, je ne bougerai pas !
Puis il rentra dans son cabinet comme il était venu. En un mot le garçon nous fit comprendre à qui nous avions affaire :
— C'est un ours ! nous dit-il en haussant les épaules.
Enfin un coup de sonnette retentit, le garçon de bureau disparut, puis reparut en nous disant :
— Vous pouvez entrer.
Enfin nous allions être délivrés. Nous entrons dans le cabinet et, sans lever la tête de son bureau, le petit homme nous dit : '
— Vous reviendrez demain à la môme heure.
Cette fois, Bourdin n'y tint plus ; il s'avança vers
lui pâle de colère et lui dit :
— Soit, mais je veux être taxé comme témoin !
Un peu ému de l'accent de Bourdin, le petit homme répondit :
— Eh bien, vous le serez I... Mais, qui êtes vous?
— Monsieur est M. Bourdin, mon gendre, répondis-je ; il est avocat, rédacteur au Droit, et sait trèsbien quelles sont les obligations des témoins et des magistrats.
La réponse était correcte, notre homme n'avait rien à dire, quelque volonté qn'il mtt à nous chercher noise.
En sortant, je rencontrai Lachaud et je lui racontai l'incident.
•^ Prenez garde, nous dit-il, faites bien attention, il est capable de vous tendre un piège consistant à vous exaspérer, et de vous faire arrêter.
— Mais c'est donc un tigre ! fis-je en riant.
— Oui et non, et pdisque nous sommes entre nous, je puis bien vous dire que, s'il se fait redouter du pu-
bliCy il procure des moments de gaieté à la Cour et au Palais. Ainsi, par exemple, le jour où il a été appelé à son emploi, il rencontra Delanoë dans la salle des Pas- Perdus.
— Cher ami, je suis nommé juge d'instruction I lui dit-il, avec expansion.
— Je t'en félicite, lui dit gravement Delangle, en homme qui sait comment on fait poser les gens; je t'en félicite, mais sais-tu bien quels sont les droits et les devoirs d'un juge d'instruction ?
— 19 je sais ! répondit-il avec volubilité, le juge d'instruction est celui qui, dans chaque tribunal de l"* instance, est chargé d'instruire les affaires criminelles ; il a le droit d'agir sans l'assistance du procureur royal dans le cas de flagrant délit, il délivre des mandats d'amener, de mandats de dépôt !
— Est-ce tout ?
— Il est tout-puissant dans son cabinet, c'est un capitaine à son bord, il a droit de vie et de mort ; ainsi s'il me plaît, j'assigne le duc d'Orléans, je lui ordonne de comparaître et, s'il ne vient pas, je le fais arrêter!
— Oh ! tu aurais tort, fit froidement Delangle.
— Tu ne me comprends pas, répond notre juge d'instruction, c'est une supposition !
— Non, non, tu aurais tort, continue Delangle, comme s'il n'avait pas entendu, cela ne se fait pas, tu outre-passerais tes pouvoirs.
— Mais je te dis que je suppose...
— Tu aurais tort ! poursuit Delangle en s'éloignent et sans vouloir entendre ses protestations.
Le lendemain, mon juge d'instruction rencontre Lacbaud ; naturellement il lui parle de sa nomination, puis de Pierre et de Paul.
— Pas très-fort, Delangle, dit-il à Lacbaud, il prend tout au sérieux; croirais^-tu qu*hier, comme je lui par* lais des droits qui me sontconférés,et que je lui disais, par supposition, que je pourrais faire arrêter le duc d'Orléans lui-même...
— Pas un mot de plus ! fit Lacbaud sévèrement, tu aurais absolument tort de faire arrêter le duc d'Orléans.
— Tu ne me comprends pas! Je te dis...
— Non, continua Lacbaud, on ne fait pas arrêter le duc d'0rléai\3, son père, Louis-Philippe, est très-populaire. ••
— Je te dis que c'est une supposition !
— Crois-moiy dit Lacbaud en s'éloignant sans vouloir l'entendre non plus, crois-moi, tu vas te faire une mauvaise affaire !
Cette scie de Palais dura, parait-il, fort longtemps, et toutes les fois qu'on rencontrait le malbeureux juge d'instruction , on lui disait, d'un air confidentiel : c Croyez-moi, ne faites pas arrêter le duc d'Orléans; son père est un bomme très-bien, etc., etc., » et, cba-
que fois, c'était un nouvel accès de désespoir du mwty r de Delangle.
Je reviens à mon affaire.
Mandé au cabinet de ce singulier juge d'instructioD, dans la forme que j'ai dit plus haut, je me gwdai bien, après l'avis amical de Lachaud, de ne pas me trourer au rendez-vous.
Cette fois j'attendis infiniment moins longtemps que la première. On m'introduisit dans le cabiaet de mon aimable juge au bout d*un quart d'heure.
— Asseyez-vous, dit-il sèchement dès que j'entrai chez lui.
Je pris une chaise et j'attendis. Il s'instaUt bien dans son fauteuil et me regarda fixement :
— Vous savez, me dit-il, que vous fttles un infâme journal I
Je ne sourcillai pas, me rappelant l'avis salutaire de Lachaud.
— C'est, continua-t-il avec la même impertinence, une feuille de duels I
— Je vous ferai observer, dis-^je avec une politesse exquise, que lorsque l'article incriminé a paru, j'teis en voyage et que les quelques lignes, causes du duel, étaient extraites du journal la Mode.
II n'y avait rien à reprendre à cela. Mon doux juge parut réfléchir et me dit :
— Continuons î Vous avez à me déclarer tout ce que vous savez des événements qui se sont passés.
J'eusse bien pu répondre, mais les façons de ce niais, ivre de son pouvoir et que je sentais me tendre des pièges, me commandaient la réserve.
— Je ne sais rien de ce dont vous me parles^, répondis-je simplement.
— Vous ne savez rien ?
^- Gb. f rien du tout, continuai- je de même.
— Pouvez-vous me dire s'il existait dans votre joarnal une inimitié personnelle entre M. Z... et
— Je ne puis vous le dire parce que je n'en sais
rien.
— Qoe savez-vous de l'affaire en elle-même ?
— Absolument rien !
— Pouvez-vous me renseigner sur ce point...
Je l'arrêterai.
— Sur aucun point, puisque je n'ai rien écrit et que je n'ai assisté à aucun incident de l'affaire.
Et ainsi de suite jusqu'à la fin. Ma politesse exagérée le rendait furieux ; je le voyais bien et je m'en réjouissais. En vain il prenait ses airs les plus insolents, j'étais décidé à ne pas lui faire le plaisir d*une réponse qui m'eût infailliblement conduit au dépôt de la préfecture.
m MÉMOIRES D'UN JOURNALISTE.
Voyant que son temps s'écoulait en pure perte et que j'étais plus fort que lui, Taimable personnage dit à son greffier :
— Lisez et faites signer.
Le greffier lut mon interrogatoire et mes réponses. Quand il eut fini :
— Et il faut que je signe ce boniment-là? demandaije en souriant.
Cette fois le visage du juge d'instruction s*illumina, il croyait me tenir.
— Oui, monsieur» fit-il, les yeux étincelants de rage et d'espoir.
— Il le faut?
— Oui!
— Vous le voulez?
— Oui!
— Je le signerai donc! fis-je en prenant la plume et avec une voix douce comme celle d'une jeune fille. Je paraphai consciencieusement et je sortis, me confondant en salutations.
Une fois dehors je me donnai une poignée de main, j'étais content de moi !
On soupçonne la rancune que je gardais à ce juge d'instruction. Un soir que j'étais au Vaudeville, je l'aperçus au foyer, causant avec Claudin. Quand la conversation fut finie, je dis à Claudin :
— Vous connaissez donc ce monsieur?
— Oui, c'est X... le juge d'instruction, il me parlait justement de vous.
— Et que vous en disait-il ?
— Il disait que vous étiez Thomme le plus charmant du monde.
On se figure mon étonnement. Après réflexion, je me félicitai de cette appréciation de mon personnage. Qui sait, me disais-je, j'aurai peut-être un jour affaire à lui, il vaut mieux être en bons termes qu'en mauvais.
Justement, à quelque temps de là je fus volé et j'appris par une lettre de convocation que c'était lui qui était chargé d'instruire l'affaire. J'étais tout enchanté d'entrer d*une façon plus agréable dans ce cabinet que j'avais pris en horreur. J'y allai à l'heure dite et... je fus aussi mal reçu par ce monsieur cette fois que la première.
Dans une autre circonstance, j'eus cependant l'occasion de constater que les juges d'instruction n'apportent pas dans l'exercice de leurs fonctions une aussi grande régularité de mauvais procédés.
C'était à propos de l'affaire de l'huissier Baudin, dont j'ai déjà parlé dans ces Mémoires.
Un jour que j'étais à Blois, je reçus une lettre m'invitant à me rendre immédiatement au parquet. Je me demandai ce qui pouvait motiver cet empressement à me déranger, et comme je ne trouvai rien, je me
rendis à Paris ; par parenthèse, il &isait un froid que je me rappellerai longtemps.
J'arrive chez mon juge d'instruction. Je trouve un personnage qui me reçoit avec la plus grande sècheresse, et qui me tient à peu près ce langage :
— Nous trouvons, monsieur, que vous faites beaucoup trop de bruit à propos de la légère erreur qu'un huissier a commise à votre préjudice.
— Mais Terreur est réelle.
— Soit ! mais il ne nous convient pas qu'on plaisante ainsi un officier ministériel ; vous réclamez &0 centimes, les voici, monsieur.
Et d'un geste plein de noblesse, il posa devant moi deux pièces dequatre sous. Je les recueillis comme deux objets précieux, et de Tair le plus simple, je lui dit ;
— Chose singulière, monsieur, tout le monde ne prend pas autant que vous cette plaisanterie au sérieux. Ainsi, j'étais hier soir au théâtre quand M. Mocquard, le secrétaire de l'empereur, vint à moi et me demanda en riant, de sa part, si j'avais enfin reçu mes huit sous.
L'effet de ces quelques mots fut foudroyant; les sourcils qui étaient froncés se détendirent, les yeux éteignirent leurs feux, la bouche sévère retroussa légèrement ses coins, l'aurore d'un sourire vint ouvrir doucement les lèvres de mon juge ; le nom de Mocquard, celui de l'empereur, mêlés à mon récit, avaient produit ce miracle.