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J'insistai et je soulignai exagérément l'état de familiarité dans lequel je vivais avec le personnel du château. La glace fut iout à fait rompue, je me trouvai devant un homme charmant.
— Pardon ! lui dis- je avant de m'en aller, mais j'ai reçu de cet huissier une lettre de huit pages. Est-ce que je dois l'insérer ?
— Absolument inutile ; je me charge de tout !
— Maid éi cependant il insiste ?
— n ne dira rien, }e vous réponds de son silence I NMnsérez pas un mot I Les journaux ne sont pas faits pour propager 4le la prose d'huissier !
Nous nous quittâmes comme de vieux amis.
Rentré au bureau du journal, je n'eus rien de plus pressé que de faire immédiatement encadrer mes deux pièces de h sous. Carjat, qui à cette époque n'était pas précisément Tand des huissiers, se chargea de ce soin. Nous entourâmes les pièces de 20 centimes de petites légendes et d*anecdotes, toutes en l'honneur des huissiers ou du moins relatives à leur corporation ; par exemple, le mot d'Alexandre Dumas, à qui on réclame de quoi faire inhumer un huissier qui vient de mourir.
— Combien ça coûte-il pour faire enterrer un huissier ? demande Fauteur de Monte-Christo.
— 15 francs!
— Tenez, voilà 60 francs, faites- en enterrer ({Itttret
Une légende conçue en ces termes dominait le cadre : c Le Figaro vient de rendre un grand service à la société, il a fait rendre gorge à un huissier I »
Gomme on le voit, si le Palais de Justice me procura beaucoup d'ennuis» il me donna aussi quelques joies.
Parlons maintenant sérieusement. Les procureurs généraux, ceux de qui relèvent les juges d'instruction , devraient bien veiller à ce qu'aucun bilieux de cette sorte (ils sont rares heureusement) ne soit mis en relations directes avec le public; Phomme le plus doux du monde peut devenir furieux à s'entendre insulter; un mouvement du sang peut porter à un acte de violence et l'on peut ressortir coupable, d'innocent qu'on était entré dans le cabinet du juge.
11 est terrible d'être à la merci de gens dont l'humeur est souvent motivée par un caprice de santé.
— Nous sommes perdus, me dit un jour un de mes avocats en entrant à l'audience.
— Pourquoi ? lui demandai-je.
Ici je demande pardon à mon lecteur.
— Parce que notre président est constipé, et qu'il u*a pas été heureux ce matin dans ses tentatives I
Partarieu-Lafosse était de ceux-là; je sus le matin de mon procès avec Frédérick-Lemattre, dans quel
état de santé il se trouvait ; je renonçai h me défendre et je reçus Tapplication du maximun de la peine.
C'est à ce dernier qu'on doit cette anecdote devenue célèbre :
On demandait à un accusé l'emploi de l'argent qu'on le soupçonnait d'avoir volé. Au nombre de ses dépenses il fit figurer une somme de & francs, remise comme honoraires dans un établissement de bas étage.
— PardoU; fit sèchement M. Partarieu-Lafosse, messieurs de la Cour savent aussi bien que moi, que cela ne coûte que 3 francs dans la rue Traversière- Saint-Hpnoré. Continuez ! . . . '
J'avais le malheur d'avoir déplu à beaucoup de ces messieurs par l'indépendance de certains portraits à la plume dans le Figaro; aussi que ne faisais-je pas pour les attendrir une fois devant le tribunal ; que de platitudes, que de bassesses ! j'allais jusqu'à arriver avant mon tour pour voir juger des brochettes de voyous entassés sur les bancs oh j'allais m'asseoir tout à l'heure ; pour me concilier leurs bonnes grâces, je remuais la tète en signe d'assentiment à tout ce qu'ils disaient, je souriais à leurs soi-disant mots d'esprit !
— € A quelle heure volâtes-vous celte montre? demanda un jour devant moi un président à un homme déguenillé ; et comme l'homme ne répondait pas,l3 président ajouta avec l'accent d'un homme qui sou-
ligne UQ joli mot : Vous devriez le savoir, puisque vous aviez cette montre, vous pouviez y regarder l'heure l » j*eus l'air de me pâmer d*aise et de ne pas éclater d'admiration par respect seulement.* Tout cela n*y faisait rien, on entassait sur moi les maximum.
Un homme que je trouvai charmant, par exemple, ce fut le fameux président Delesvaux qu*on fit passer pour suicidé après le A Septembre. Lors de je ne sais plus quel procès j'allai le voir chez lui ; j'étais accompagné de M. Auguste Dumont, mon associé, qui était son ami intime ; il me reçut d'une façon fort aimable et me demanda la cause de ma visite.
— Mon Dieu, lui dis-je, je viens demander . un conseil à celui qui va peut-être me condamner demain ; je voudrais savoir, répondez- moi la main sur la conscience, si pour me défendre je ne devrais pas prendre deux avocats.
— Deux ? pourquoi ? me répondit-il, vous ne me paraissez pas être un homme qui s'embarrasse facilement, vous avez la langue bien pendue, un seul vous suffira !
Je ne contins pas ma joie, et comme il m'en demandait la raison :
— C'est, lui répondis-je.que mon cas n'est pas aussi grave que je le craignais ; dès l'instant qu'il ne m'en faut qu'un, je n'en prendrai pasdu tout, je serai celui-là*
Et j'eus grandement raison, car je n'eus qu'une condamnation insignifiante.
Mes procès et mes journaux me forcèrent bien des fois à visiter non-seulement des présidents, mais aussi des ministres ; tous n'étaient pas aimables non plus, il faut bien le dire, entre autres M. de Persigny. II avait voulu supprimer le Figaro à propos d'un mot bien ' innocent :
On se rappelle qu'à une certaine époque, quand on voulait pousser une affaire financière ou autre, on avait pris l'habitude de dire, pour faire comprendre qu'on aurait l'appui du gouvernement, que M. de Morny y avait des intérêts.
A propos du procès Poinsot j'avais écrit : Morny est dans l'affaire ; le scandale fut grand au ministère et je tremblai vraiment pour Texistence de mon journal. J'allai chez M. de Morny qui rit de la plaisanterie, écarta tout danger et me dit : c Allez toujours voir Persigny, il ne faut pas être mal avec lui. »
Je fus reçu assez sèchement par le ministre.
— Je crains beaucoup le Figaro^ me dit-il, et je le surveille.
Je lui demandai pourquoi tant de défiance.
— Vous publiez toutes sortes d'articles dangereux ; ainsi, vous annoncez maintenant des biographies d'agents de change.
— Non, monsieur le ministre.
— Mais je vous assure que si.
— Permettez-moi de protester.
9Bè MÉMOIRES D'UN JOURNALISTE.
— Que direz-vous donc ea Usant ce Figaro ? et il me tendit un journal.
— Pardon ! je ferai remarquer à Votre Excellence qu'elle me donne-là le FigarO'Programme.
— Eh bien ?
— Eh bien ! le Figaro-Programme ne m'appartient pas ; il est la propriété de M. Emile Lyon.
— Mais enfin c'est toujours la même chose, fit-il brusquement.
— Ah ! monsieur le ministre, lui répondis*je, laissezmoi vous dire, sans vanité, que si vous étiez actioi>naire dans les deux sociétés, vous sauriez bien vite quel est le meilleur journal de ces deux-là!...
Sur quoi je me levai et partis assez brusquement.
Je m'attendais, d'après son aspect, à rencontrer en lui un homme aimable, aux façons militaires, je n'y trouvai qu'un personnage impoli aux allures de sousofficier vulgaire. Le Figaro du reste le remercia de cette, réception à sa façon ; quand il lui arrivait' de monter à la tribune, on soulignait bien qu'il n'était pas orateur, qu'il ne savait pas parler, en insistant sur les : M. de Persigny lit le discours suivant, etc., etc., il tourne les feuillets, etc., etc.
Je ne le revis que mort ; j'étais à Nice, Numa Blanc allait le photographier et m'invita à venir le voir; il était décédé à l'hôtel de Luxembourg ; j'entrai dans
sa chambre ; le corps était étendu sur uq lit couvert de deux ou trois gros bouquets de violettes.
Mes prévisions à l'égard du plus ou moins d'affabilité des ministres ne se sont pas toujours réalisées. Un matin je fus appelé ches M. Delangie.
— Ne plaisantez pas avec celui-là, me dit Bourdin, c'est rhomme le plus froid et le plus raide du monde.
J'entrai dans son cabinet et quel ne fut pas mon étonnement de trouver un homme tout à fait charmant.
— Ah ! monsieur le ministre, lui dis-je avec joie, permettez-moi de vous dire combien je suis charmé qu'on m'ait ainsi trompé sur votre compte.
— Asseyez-vous, monsieur de Villemessant, me dit-il du ton le plus aimable. Quel mal vous me donp^? avec votre journal !
Nous nous expliquâmes, je lui fis bien ressortir qu'il n'y a guère que ceux qui ont quelque those à cacher qui craignent les journaux; plus un journal peut jeter de lumière, plus ceux qui recherchent l'obscurité et qui ont leurs raisons pour cela le haïssent; à ce titre le Figaro a toujours eu contre lui les imbéciles et les coquins.
Je conclus en lui disant qu'à ma place il ne ferait pas autrement que moi. Nous nous quittâmes après une longue et très-mtéressante conversation; j*en ai
conservé le souvenir et je constate une fois de plus qu*il n*y a jamais de danger quand on a afbire à des gens d'esprit.
Je ne dirai pas autant de bien de M. Baroehe. Il était d'une grande politesse, mais très-froid et trèsgourmé.
J'ai raconté dans ces Mémoires, de quelle mauvaise grâce il m'accorda, sur l'ordre de Fempereur et la recommandation de M. Fleury, remise d'une condamnation à l'emprisonnement. — c Mais il paiera l'amende ! » écrivait-il sur une sorte de papier à chandelle qui me fut envoyé. Je répondis dans le journal» comme je devais le faire. J'avais du reste pris l'habitude de parler aux ministres comme ils me parlaient; il m'en cuisait parfois, mais du moins avais-je eu un instant de satisfaction, témoin cette réponse à un communiqué de 1863 que je retrouve en feuilletant le Figaro :