‹ Mémoires d'un journaliste (volume 3)Chapitre 9 sur 20 · M II · texte numérisé non relu

M II

ne désirons que quelques plats, mais nous voulons qu'on y revienne. Donnez-nous des ûlets de bœuf, des gigots de chevreuil, des perdreaux truffés; mais, je m'explique, je ne veux pas de ces truffes coupées en petits morceaux et qui sont si rares qu'il faut gratter au fond de la volaille pour en avoir quelques bribes; non, j'en veux des avalanches, j'en veux trop ! ma gloire d'organisateur sera d'entendre dire, aux garçons qui en offriront pour la troisième fois : — Ah ! mais, à la fin, vous m'ennuyez avec vos truffes!

Mon vœu fut exaucé; en effet, le soir du dtner, je suivais de l'œil un des garçons ; je le vis s'avancer vers Rovigo qui causait activement ckiel avec un de ses voisins : .— « Des truffes, monsieur? » murmura le garçon à son oreille. Rovigo ne répondit pas et continua sa conversation. — « Des truffes, monsieur? » fit le garçon un peu plus haut. — « Mais voulez-vous me laisser tranquille avec vos truffes! s'écria Rovigo impatienté, voilà trois fois que vous m'en donnez ! »

Mon succès était complet.

Une anecdote personnelle avant de commencer le récit de notre premier dtner : Il avait été convenu que chacun, pour être reçu à noire table, devait envoyer un mot spirituel, une nouvelle à la main, quelque chose enfin qui prouvât qu'il était digne de faire partie de la Société d'Encmragement pour V amélioration de Ve$-

prit français^ comme nous Tavions modestement intitulée.

Ceux qui avaient oublié de se conformer à cette formalité ou qui s'étaient mal acquittés de leur besogne devaient être punis ; le châtiment consistait à être privé de café pour l'insuffisance du mot apporté ou à n'avoir pas de vin fin sur sa table dans le cas d*oubli.

Je dois dire que cette mesure cruelle avait surtout pour but d'éloigner ceux qui se sentaient incapables de se trouver avec des gens dont le métier est d'avoir de l'esprit; nous avions été jusqu'à nommer deux examinateurs qui se tenaient dans lantichambre et qui prenaient gravement les manuscrits en les vérifiant, tout comme les employés des chemins de fer quand ils recueillent les tickets des voyageurs*

Pour les invités qui viendraient sans nouvelles à la main, je fis mettre une table spéciale, dont le couvert devait être absolument pareil à l'autre, à ceci près qu'on n'y verrait pas de vin. Même gamme de verres que pour les autres, mais pas de vin, je le répète. Afin de rendre le supplice et Thumiliation moins forts, je pensai à placer devant ces invités des bouteilles, non pas de bordeaux ni de bourgogne, mais de toutes les eaux minérales de table qu'on puisse imaginer : eaux de Vichy, d'Orezza, de.Seltz naturelle, etc., etc.; au col de chacune d'elles, on devait mettre une étiquette por-

tant ia date de la grande récolte avec Tindication dû cru ; par exemple on eût lu : Eau de Saint-Galinier (18il2), eau de Fougues (aniiée de la comète}, ëau de Vais (retour de l'indej, etc.

Je partis aussitôt avec mon gendre Bourdin pour me renseigner à l'établissement des eaux de Vicliy qui est au coin de la rue Drouot. Comme mon intention était de varier le format des boiiteilies, je demandai & la dame du comptoir de vouloir bien m'en faire montrer quelques-unes.

— Mais de quelle eau voulez-vous, monsieur ?

— Celle que vous voudrez, madame... faites-moi montrer...

— Mais, monsieur, vous devez poiirtânt bien savoir quelle eau vous vouiez... voici le catalogue !

— Ce n'est pas de cela qu'il s'agit. . . la qualité, la provenance de Peau me sont indifférentes, je tiens seulement à ce que la forme des bouteilles soit variée.

A peîîne avais-je dit ces mots, que je vois surgir un garçon de boutique qui l'œil en feu s'adresse à moi et me crie de toutes les forces de ses poumons :

— Dites donc, voulez-vous nous ficher le camp, et plus vite que ça !

Je voulus m'expiiquer, le garçon renouvela son invitation avec la même courtoisie. Cetie foi3, je ii'y tins plus et je voulus m'élancer sur ce fou furieux. Bour-

din m'arrêta, me conjura de contenir ma colère.

— Soit ! m'écriai-je, je pars, et vous allez avoir de mes nouvelles !...

— Oui, oui, hurlait le garçon, vous faites mieux de vous en aller !

Je sautai immédiatement dans une voiture et je me fis conduire chez le directeur de cette maison, M. Cal- Jou, qui demeurait rue du Faubourg-Saint-Honoré. Je lui expliquai la scène qui venait de se passer. M. Cal- Ipu, qui étai]; un hommie fort aimabje et bien élevé, me calma de son mieux en m'annonçant d'abord qu'il allaj); mettre immédiatement ce garçon à la porte. Puis, il m'expliqua ce qui avait donné lieu à }a sortie véhémente dont je venais d'être gratifié.

— tes jours-ci, me dit-il, une maison qui cherche nos modèles de bouteilles pour les contrefaire, envoya demander 4es échaptillo^s à notre paagasin. Ce garçon que vo)|s venez de vgfr ^ 4onpé tous )es fp{}seignements possibles ^yec i^^^e cqtpplaisance et une candeur parfaites. J'ai appfis la chose et je |'ai traité d'imbécile 4evant tout le flfionde. |} § pensé qije voqs étiez de la même ppinpagnie de contrefac^epr^ et a voulu se venger de sa sottise.

On comprend qu'en présence de pareilles explications, je demandai que ce garçon (un ancien militaire) ne fût pas déplacé et je repartis pour le Figaro, J'y

trouvai un de mes amis, M. Burdin, qui étaitnotre avoué, qui venait me demander d'être de notre dîner, et comme je n*ai jamais pu résister à une plaisanterie, je lui dis : — Soit, mais vous allez me rendre un service, et je le priai d'aller à l'établissement des eaux de Vichy, sans lui dire de quelle façon j'y avais été reçu.

— Allez, lui dis-je, demandez à voir quelques différentes formes de bouteilles, vous nous ferez envoyer celles que vous aurez choisies.

Burdin qui était fort complaisant, se mit aussitôt en route. Il revint presque aussi vite qu'il était parti. Le garçon avait accueilli ses questions comme il avait fait des miennes. Burdin était furieux, voulait faire un procès, et je ne pus le calmer qu'en lui avouant la vérité.

Notre premier dîner eut lieu. Le succès fut considérable. Le couvert, dont le Figaro donna un plan, était unique dans son genre. On peut en juger par les noms suivants devant lesquels on avait fait figurer les titres de chacun des convives à notre réunion. Combien, hélas ! n'y sont plus et ont disparu depuis vingt ans !

On voyait par exemple le nom de Méry suivi de Hèva; à côté d'Armand Barthet, le Moineau de Lesbie; on lisait cette liste de noms et d'œuvres célèbres :

■HMkMMIai*

Aaber, la Muette; I/Liirgevy les Vacances de CamUle; Théophile Gautier, Mademoiselle de Maupin; FiorentinOy traduction du Dante; Félicien David , la Perle du Brésil; UaUhrif Gastibelza; Léo Lespès, Paris dans ufi fauteuil; Eugënô Guinot, les Mémoires du Diable; Ouvert, le répertoire d'Arnal;}ILichelCdiné, les Noces de Jeannette; Nestor Roqueplan, Nouvelles à la main; Villemot, ses Chroniques ; Alphonse Royer, la Favorite; Léon Gozlan, le Lion empaillé; J. de Prémaray, les Droits de V Homme ; Nefftzer, Bulletin politique ; Anicet Bourgeois, Marianne; Dantan, la Statue de Boieldieu; Dupeuty, Paris la Nuit; Panseron, Traité d'harmonie; Gustave Vaëz, la Favorite; de Saint-Georges, les Mousquetaires de la Reine; F. Halévy, la Juive; Cabarrus, Philosophie de la médecine; Dumanoir, V Ecole des Agneaux; René de Rovigo, Jusqu'à minuit; marquis du Hallays, Code du duel; Edouard Martin, la Rue de Lourcine ; Lambert Thiboust, les Filles de Marbte; et bien d'autres que l'espace ne nous permet pas de nommer ici. Parmi les défunts je trouve encore Millaud, à côté de qui on avait écrit seulement sa fortuné^ bien qu'il eût tous les titres possibles à faire partie d'une société de g&is d'esprit.

Parmi les vivants, ce qui est plus gai, je vois les noms suivants avec la mention de l'œuvre principale de chacun :

Gustave Doré, son Juif-Enfant ; Offenbach, tés Dtux

Avetigles; Charles Comte, son théâtre; Louis Enault, Christine; Roger, Jean de Leyde; Victor Massé, Galatée; Ludovic Halévy, le Cousin de Marivaux; Gevaërt, Quentin Durward; Marc Fournier, les Libertins de Genève; Jouvin, Chroniques musicahs; Emile Perrin, ses mises en scène; Barrière, les Faux Bonshommes; Gounod, la Nonne Sanglante; Darcier, le Livre dubon Dieu; Limnander, les Monténégrins; Hector Crémieux, Elodie; d'Ennery, la Grâce de Dieu; A. Scholl, les Esprits malades; Th. Cognard, la Famille du fumiste ; ^emud^ rHôteldelaplace Saint-Georges; H. Cognard, Bruno le fUeur; Albéric Second, Petits Mystères de VOpéra; Reyer, Maître Wolfram; Arsène Houssaye, Philosophes et Comédiens; Duprez, Arnold; Gatayes, Musique et Sport : Monselet, Dans les vignes ; docteur Laviile, les Goutteux reconnaissants ; Cochinat, Lacenaire ; Gustave Ctaudin, Palsambleu; Aubryet^ la Femme de vint-cinq ans; Auguste Maquet, la Belle Gabrielle; Bazin, Mattre Pathelin; Jules Barbier, les Contes d'Hoffmann; Boulanger, le Diable à Vécole; Lachaud, Avocat du Figaro; Caraby, Stephen; Âmbroise Thomas, le Songe d'une nuit d'été; Camille Doucet, le Fruit défendu; A. Decourcelles, les Petites Lâchetés; About, là Grèce contemporaine; Saint- Victor, Critiques théâtrales ; Nadar, son Panthéon; Mario Uchard, la Fiammina; Siraudîn, a Vendetta; Clairville, GentU Bernard j etc., etc.

Je m'arrête et je suis à peine arrivé à la moitié de la

Hste. Od peut juger néanmoins, rien qu'avec les noms que je viens de citer, de Tintérêt que devait présenter une pareille réunion de célébrités de tous genres.

J'ai dit: plus haut que tout le monde était forcé de répondre à l'invitation qui lui était faite et que si la réponse était spirituelle elle exemptait du bon mot réglementaire. Voici quelques-unes des réponses que nous firent nos invités :

Proudhon ne put pas assister à notre dtner et le Figaro publia le paragraphe suivant contenant une phrase de la lettre du philosophe ; l'autographe en a été perdu, sans quoi je le reproduirais tout entier :

< Si Figaro doit une profonde reconnaissance è ceux qui sont venus partager son sel et son pain, il réserve une place d'honneur dans ses archives aux témoignages de ceux qu'un cas de force majeure a mis dans l'impossibilité de répondre pour cette fois à son appel... — M. P.-J. Proudhon — on voit que nous visions la littérature à la tète — M. P.-J. Proudhon, regrettant « que c rétat de sa santé ne lui permette pas d'assister ai/sac tirique banquet », fait une déclaration qui devrait être la devise de tous ceux qui ont jeté une pierre à la tête d'un wconfrère, cette pierre fût-elle la dernière.

c J'ai fait dans ma vie^ écrit-il, un trop large emploi de la critique pour né pas en reconnaître les droits

chez les autres, et je me juge trop bien aussi pour ignorer à quel point j'ai maintes fois mérité le savon, i

Roger, le ténor, alors dans tout son succès, répondit à notre invitation par la petite lettre suivante :

€ FigarOy

« J'arrive de la campagne à l'instant, et je trouve votre invitation à faire mon trentième dans un dîner de gens d'esprit.

« Je n'en reviens pas, j'en suis tout bête. Mais j'accepte sinon par orgueil, au moins par reconnaissance et par gourmandise.

c Je dînerai et j'entendrai dire vingt-neuf mots spiriluelà. Vous voyez qu'il ne faut pas compter sur mon écoty à moins que Désarbres ne parle avant moi, ce qui me donnerait beaucoup de courage.

« Merci et tout à vous.

« G. Roger. »

Voici la lettre de Dumanoir, un esprit charmant et distingué; son répertoire dramatique est trop connu pour que j'aie besoin de le rappeler :

« Messieurs,

« J'accepte avec empressement la petite place que vous voulez bien m'offrir au grand banquet de Figaro. On

doit tenir à honneur d*étre un des soixante, dût- on n'être^ comme moi, que le soixantième, c Agréez, etc.

a DUMANOIR.

« 24 novembre 1857. »

Anicet Bourgeois répondit par une lettre qui rappelait ses œuvres dramatiques du boulevard du Temple ; je transcris seulement la fin :

« Grand Dieu!... qu'ai-je lu 1 ! !

< Mon nom ! ! ! oui, c^est bien mon nom qu'on a tracé sur cette carte.

« On m'invite chez Figaro, moi!... moi!... Mon Dieu ! que faire !

c Figaro, -c'est Villemessant qui rit de tout et toujours... c'est Bourdin, qui a trouvé le moyen de rester spirituel sans devenir méchant... mais c'est aussi Jouvin, Jouvin le tourmenteur, ce tigre myope qui déchire alors même qu'il veut caresser. Oh ! cet homme me fait peur ! Peur? allons donc! Ne serai-je pas son hôte, c'est-à-dire sacré pour iui, jusques et y compris le dessert?... Oui, je puis accepter... J'accepte.

« — J'irai à ce tortureur de mes pauvres enfants... ma main touchera sa main... oh! mais pour que je puisse faire cela, Seigneur, soutenez-moi, donnez-moi de la force... Et si je sors triomphant de cette terrible

épreuve, encore une fois, Seigaeur, je vous dirai : Merci, mon Dieu, merci ! ! !

« Tout à Figaro.

« ÂNiGET Bourgeois.

«24 novembre 1857. »

Ce fut, je crois, la première fois que le fameux « Merci mon Dieu! » prit la place qu*il méritait depuis si longtemps parmi les clichés dramatiques.

Aurélien Scholl, pour cette fois, fit des vers ; ils ne rappellent pas précisément, comme on pourra le voir, son petit chef-d'œuvre intitulé Denise, mais ils disent bien ce qu'ils veulent dire :

oc Air : Du bal (Touvrieu,

Comme on le dit dans votre lettre, Pour conserver le decoram, Je ferai chercher pour le mettre Un beau costume ad Uhitum {Bit), A l'heare exacte et très-précise, Chacun chez Yéfoar me verra, £t j'irai m'asseoir à ma guise A l'endroit qu'on m'indiquera {Ter).

«AORÉLIEIC SCHOLL. »

Les vaudevillistes répondirent tous. Delacour fut le plus bref; il nous écrivit : ..

Mes voyages et mes prisons.* i51

« MoD cher Villemessaat,

« De Tappétit, j'en aurai; — de la gaieté, j'en promets; — de l'esprit..... merci d'avoir invité mes collaborateurs.

«f Tout à vous,

^ « Alfred Deucour. »

On n'est pas plus modeste !

On verra par les réponses qui vont suivre quelle belle série d'autographes nous valut l'idée des dîners du Figaro.

Méry, à qui les vers coûtaient infiniment moins que la prose, improvisa pour toute réponse les vers suivants :

« De nos jours, on améliore Souvent bien, et plus souvent mal.

Ou la matière, ou l'animal ; Rien de parfait n'existe encore.

On améliore, à Paris, Les bœufs, les races chevalines, Le sort futur des orphelines, L'hyperbole des crinolines, La mauvaise humeur des maris.

La réforme n'est pas entière.

Car, dans ce siècle de matière, L'esprit, comme le trois pour cent, N'est plus au pair à notre Bourse ; L'argot a corrompu sa source :

Au lieu de monter, il descend.

Mais un Espagnol, notre maître, De Rossini le Figaro, Ne yent pas qo'à son thermomètre . # L'esprit français tombe à zéro.

Donc, qae ce bon esprit revive, «

La lice s^onvre maintenant,

Yéfonr appelle le conyive,

Toujours l'esprit vient en dînant.

Que chaque mois donne sa liste.

Ce siètile matérialiste

Par l'esprit doit être agité;

Que tout maître fasse un élève,

Que Tesprit jeune se relève.

Quand on rajeunit la cité.

Donnons crédit au vieux proverbe

Plus âgé que Mathusalem :

Xe granit ti% fendu par Vherbe.

Ou soit, Meni agitât Molem.

a Méi^t. »

Moins lyrique, mais plus précis, Siraudiu, en appelant à la Clé du Caveau^ écrivit cette réponse qu'il est bien capable d'avoir oubliée aujourd'hui :

« Air : De Calpigi,

Oui, le lundi trente novembre.

De ce dîner je serai membre; Je me rendrai donc ledit jour, A six heures, salon Véfour I (Bix.) Mais, ne craignez-vous pas qu'on dise :

, « Deux dîners, quelle gourmandise!

Au lieu d'encourager Tesprit, On encourage Tappétit* » (^i«.)

. ce p. SiRADDIIf. »

Les princes du journalisme ne firent point ies fiers, et M* de Girardin, qui venait de faire, je crois, sa première pièce, nous écrivit les quatre lignes suivantes :

« M. Emile de Girardin, auteur dramatique ! aura l'honneur de se rendre à Tinvitation du Figaro, après la représentation de la Fille du Millionnaire. Il ne vend pas la peau de l'ours avant de l'avoir tué.

€ Tous ses remerciements,

« Emile de Girardin. »

A un repas auquel devaient prendre part toutes les illustrations de l'époque, on ne pouvait pas omettre

M. Scribe ; aussi l'auteur de tant de chefs-d'œuvre reçutil la lettre suivante :

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