‹ Mémoires d'un journaliste (volume 4)Chapitre 12 sur 20 · LES ABOYEURS DE MADAME RISTORI · texte numérisé non relu

LES ABOYEURS DE MADAME RISTORI

et qui attaquait directement M. Soubiranne. On jugera de sa violence par ce début :

« ... Il arrive à Paris, avec MM. les Italiens, une chose qui serait fort révoltante si elle n'était avant tout ridicule et grotesque : il s'agit de madame Ristori.

« La clique qui entoure cette tragédienne, et qui lui fait le succès un peu forcé que vous savez, la pose en objet sacré, inviolable, inattaquable : arche sainte, hostie, Labarum ! Tandis que chez nous, les plus hauts talents, Ingres, Meyerbeer, Hugo, Rachel, sont soumis aux jugements des critiques auxquels la faveur publique confie le mandat d'éclairer l'opinion, c^rfa/;^^ séquelle ù^éirangers voudrait soustraire di Fappréciation des plumes imperturbables et indépendantes les

JULKS *LECOMTÉ. 231

actrices qui leur font délivrer du macaroni à la ciri^ sine ou qui leur prêtent cent sous, . .

« Les pauvres diables qui jappent fanatiquement au parterre pour une croûte ou un écu, serviraient mieux madame Ristori en se tenant tranquilles. Comme aucun d'eux n'a assez de valeur pour qu'on prenne souci de lui, il est naturel qu'on fasse remonter jusqu'à leur idole la responsabilité de ces ridicules violences...

« Maintenant que madame Ristori se pose en expression unique de l'art dramatique italien, c'est une vanité que ne lui pardonnent point ceux de ses . compatriotes qui ne vivent pas de ses dessertes, L'Italie a dix artistes, hommes et femmes, d'un talent égal à "celui de madame Ristori, c'est pourquoi elle a cabotine vingt ans dans les foires italiennes, sans qu'on la posât en merveille, ainsi qu'on le fait ici, à Ventadour. Seulement, en femme très-habile, assez habile pour avoir d'abord joué toutes les modesties qu'elle abdique aujourd'hui peu à peu, madame Ristori s'est entourée de médiocrités déplorables, pour se faire un cadre, un repoussoir. Les journalistes qu'on lit au delà des Alpes, le disent bien, et rient de l'engouement français qui va applaudir ce qu'il ne comprend pas, et applaudirait moins s'il comprenait mieux.

« Maintenant encore, que la meute qui entoure ma-.

dame Ristori aboie au passage des opinions libres et sincères, il n*y a pas à s'en occuper. Pour notre part, nous n'ayons pas même de mépris... nous ne sentons que dédain et hauteur pour ces injures. Que les valets de madame Ristori les continuent à leur gré, dans on ne sait quelles feuilles louches^ qu'on glisse le matin ténébreusement sous les portes ; vient rheure où Ton balaye, il n'entre rien au logis. »

Tous les articles écrits sur ce ton furent lus et soulignés à l'audience par M* Desmarets, qui ne ménagea guère le client de M' Lachaud. Chaque coup portait, et jamais plaidoiries ne furent plus curieuses. A un certain moment de la défense M' Desmarets, se tournant vers Jules Lecomte, lui dit :

« Pourquoi avez- vous attaqué M. Soubiranne? Il lui était bien facile de se défendre. Il lui a suffi d'examiner votre passé, de placer un miroir devant vos yeux et de vous dire : Regardez-vous ! — pour que tout le monde comprit que vous n'avez le droit d'attaquer personne !

« Mon adversaire, continua -t-il, M* Lachaud,a obtenu de grands triomphes oratoires. Il en a obtenu pour M. Jules Lecomle lui-même h la Cour d'assises.

Mais ici, en police correctionnelle, il a dû comprendre que sa parole tombait dans le vide. Il a pris son client et sa cause de plusieurs tons trop haut. »

Toute la plaidoirie continua de même. M« Desmarets prit jour par jour tout le passé de Jules Lecomte; il le dépouilla pour ainsi dire des pieds à la tête. II n'est pas jusqu'à un ruban de Juillet, que Jules Lecomte portait à sa boutonnière, qui fut épargné.

Je me rappelle l'effet foudroyant que produisirent ces paroles lorsque M® Desmarets les prononça :

« Il entre!., il arrive!.. Le voilà! On aperçoit à sa boutonnière un signe, un ruban, et on a peur... Oui, on craint que ce ne soit l'insigne de la Légion d'honneur, et M. le président est obligé de lui demander la justification de sa décoration ! »

Les années de pension de Jules Lecomte, son embarquement forcé par sa famille, une accusation de faux en écriture de cammerce, son adversaire rappela tout. L'auditoire était consterné; on ne pouvait croire, à entendre dérouler tous ces faits, que Jules Lecomte était venu là en accusateur.

Mais tout n'était pas encore fini pour lui.

Le petit livre de Van Engelgom ne fut point oublié dans l'affaire.

234 SCfiNES INTIMES.

Nos lecteurs se rappellent Textrait que j*en ai donné et qui est relatif à Alexandre Dumas. La méchante biographie que Lecomte avait faite du grand romancier avait occasionné une scène fort grave entre eux deux. Elle eut lieu à Florence et Alexandre Dumas en donna le récit un peu exagéré peut-être, dans une lettre qui fut lue à l'audience. Ce chef-d'œuvre d'esprit devait porter un terrible coup à Jules Lecomte.

Je transcris cette lettre sans en omettre une ligne :

« A Monsieur Van Engelgom, correspondant du Cabinet de Lecture^ à Bruxelles,

9 Monsieur,

« C'est chose si rare parmi nous que la littérature bruxelloise, que le peu qui passe la frontière pour entrer en France excite toujours notre curiosité ; ainsi, ne vous étonnez pas, monsieur, que les articles que vous avez fait insérer dans le Cabinet de Lecture^ et qui probablement n'eussent pas été lus s*ils eussent été marqués d'une signature parisienne, aient produit quelque sensation en nous arrivant sous la rubrique belge. Chez nous autres, Français, gens curieux^ indL<«crets et médisants, Tanecdote, fût-elle apocryphe, est toujours la bienvenue. Cela vous explique une chose qui, sans cela, devrait vous paraître assez

JULES LECOMTK. ï>r>

,,,, ri-MIIM. -■ lin III ■ - - --..-.- ^ . - -j . .

inexplicable, c'est qu'un journal estimé vous ait donné place dans ses colonnes, au hasard de voir démentir le lendemain par la pudeur publique les scandaleux mensonges que cette fatale nécessité imposée à l'homme de vivre de quelque manière que ce soit, arrache à votre plume. Oui, monsieur, le journal a espéré qu'on vous pardonnerait en faveur du scandale, comme on a pardonné aux femmes de chambre et aux laquais les mémoires infâmes qu'ils ont depuis quelque

temps publiés sur les grands seigneurs.

« Le tour des hommes de lettres est venu, monsieur, et cela grâce à vous. Vous avez judicieusement pensé que, puisqu'ils sont exposés aux sifflets, ils ne devaient point être à l'abri du veoin, c'est une opinion de vipère qui, par le temps qui court, peut se défendre comme une autre. Vous n'avez pas moins, le mérite de l'avoir soutenue le premier, monsieur, et je vous prie de croire qu'elle ne nous a pas surpris ; mais nous sommes étonnés seulement de ne pas reconnaître dans les séries des portraits que vous nous promettez, celui d'un homme qui, depuis deux ans, a fait quelque bruitj je ne dirai pas précisément dans la littérature, mais parmi les littérateurs. Vous devinez sans doute que nous voulons parler de votre collaborateur, M. Jules Lecomte qui, si nous devons vous en croire, voyage en ce moment pour son plaisir en Italie. 11 serait fâcheux que les relations qui vous unisssent à cet

aventureux jeune homme nous privassent de détails assez curieux que votre modestie de confrère et votre pudeur d'ami hésiteraient peut-être à nous donner. Nous avons donc pris sur nous, monsieur, de vous les transmettre par la voie de notre journal, afin que la publicité qu'ils acquerront ainsi vous autorise à les reproduire, et pour que cette fois, du moins, le public sache à quelle source vous les avez puisés. Les anecdotes que vous lui transmettrez, nous les signons, monsieur, de toutes les lettres de notre vrai nom, chose que nous vous défions de faire.

< ... Ce fut vers la fin de Tannée 183/i, et un mois avant mon départ pour le midi de la France, que j'eus l'honneur de faire connaissance de M. Jules Lecomte.

K Voici de quelle manière et à quelle occasion :

« Un de mes bons amis, un homme de distinction et de cœur, M. Amédée Gréhan... vous permettrez que je suive votre exemple, monsieur, et que renonçant aux initiales j'appelle les hommes par leur nom.

« M. Amédée Gréhan, dis-je, vint me prier de donner asile à un jeune homme dont il connaissait le père, digne, braveet honnête marin, il faut le dire, et qui était compromis dans une affaire politique.

« Quand mes opinions, qui appartiennent, comme

VOUS le savez peut-être, monsieur, à l'opposition sociale, ne m'eussent point fait un devoir de cacher le suspect, la pitié, qui n'a pas de couleur politique, eût plaidé sa cause auprès de moi; je répondis donc à mon ami, M. Amédée Gréhan, que mon appartement, ma table, et à' la rigueur ma bourse étaient à la disposition de son protégé; celui-ci accepta immédiatement mon offre dans toute son étendue, et vint s'établir chez moi, prenant pour logement la chambre de mon secrétaire ; ce jeune homme était M. Jules Lecomte.

« Pendant un mois, j'eus.le plaisir de Tavoir pour hôte et pour hôte d'autant plus sédentaire que le prétendu mandat politique qui le menaçait luiouvrait à peine les battants des fenêtres et lui fermait tout à fait les portes de la rue.

« Pendant ce mois, M. Jules Lecomte, comme disent poétiquement les peuplades primitives qu'il va visiter dans ses courses maritimes, partagea mon pain et mon sel.

« Un jour qu'il mangeait prosaïquement quelque chose avec moi, mon tailleur entra; il venait m'appor ter quelques costumes de voyage. M. Jules Lecomte me pria de lui dire qu'il désirait lui donnersa pratique. Chevreuil m'interrogea de l'œil : je lui répondis dans mon innocence qu'il pouvait accepter, et M. Jules Lecomte, bravant pour cette fois le danger d'une sortie,

se rendit lui-même au passage Choiseul pour faire sa commande.

€ Quatre ou cinq jours après, ses craintes redoublant, il me demanda si je pourrais lui rendre le service de l'emmener avec moi. Je crus devoir à l'amitié de Gréhan, aux services qu'il m'avait rendus, d'accorder à M. Jules Lecomte cette nouvelle demande. Mais comme je devais rester encore à Paris quatre ou cinq jours et que mon hôte prétendait apercevoir à travers mes Persiennes des figures de sergents de ville et d'agents de police, il me demanda la permission d'aller m'attendre à Fontainebleau.

a C'était cbose toute simple : il ne s'agissait pour cela que de lui procurer un passe-port sous un nom supposé. J'allai trouver un autre de mes amis, que vous connaissez sans doute de nom, M. Adolphe de Leuven, je lui expliquai le motif de ma visite, et, empressé de prendre sa part d'une bonne action, dût-elle le compromettre dans sa position bureaucratique, il monta en cabriolet, se rendit à la préfecture de police, prétexta un voyage dans le Midi, et se fit délivrer un passeport qu'il m'apporta le soir même. Au moment de partir, M. Jules Lecomte, qui avait écrit à son père pour lui demander l'argent nécessaire à son voyage

avec moi, et qui ne l'avait pas encore reçu, me fît part de son embarras : c'était la chose la plus simple. Je lui avait pris quelques jours auparavant trois ou quatre pièces d'or pour les joindre à ma bourse de voyage, je les lui rendis en argent, j'ajoutai cent francs à cette somme, je le mis en gondole, et il partit.

« Le surlendemain de ce départ, Chevreuil vint régler son compte avec moi. 11 apportait en même . temps celui de M. Jules Lecomte, qui se montait à 900 francs ! J'eus la curiosité de connaître quels étaient les vêtements que mon hôte avait pu commander pour cette somme, et je vis que c'était un habit de lieutenant de vaisseau, brodé d'or au collet et aux parements avec les épaulettes et l'épée. Je fis observer à Chevreuil que la note était un peu lourde, mais il me répondit que M. Jules Lecomte avait recommandé que les broderies et les épaulettes fussent de l'or le plus fin et le plus compacte que l'on pût trouver ; il s'était conformé à son instruction. Il en résultait que toutes ces broderies, vendues au fondeur, avaient une valeur de 300 à 400 francs ; je reconnus dans cette recommandation le bon esprit d'un homme qui vise au solide ; ma considération pour M. Lecomte en augmenta. Je répondis à Chevreuil du payement de cette somme, et, moyennant cette caution, Une fit pas. même à notre lieutenant de marine l'injure de lui faire passer sa note.

« Je passai la soirée à mettre de l'ordre chez moi ; dans ce rangement, je m'aperçus qu'il me manquait deux objets auxquels je tenais beaucoup : un poignard monlé en agathe, que m'avait donné bn réfugié espagnol à qui j'avais rendu quelques services et une bague antique dont le chaton était un camée représentant Antinous.

« Je soupçonnai mon domestique d'être pour quelque chose dans cette disparition. En conséquence, je réglai son compte et le renvoyai.

« Le lendemain de ce règlement, nous partîmes à notre tour, Jadin et moi. Nous étions en chaise de poste; cette chaise de poste avait été achetée par moi, au moment où je ne comptais que sur un compagnon de voyage. Il en résultait qu'une troisième personne prenant place entre nous deux devait cruellement nous gêner, mais il s'agissait de rendre un service à un ami politique, de faire quelque chose de pareil à ce qu'avaient fait les sauveurs de M. de Lavalette, et qu'est-ce qu'un torticolis ou une côte enfoncée devant une pareille considération ?

«' Nous arrivâmes à Fontainebleau. Je ne parlai à M. Jules Lecomte que fort discrètement de Thabit d'officier que lui avait fait faire mon tailleur. 11 me

répondit qu'ayant été aspirant dans la marine militaire, ce grade lui donnait celui de lieutenant dans la marine marchande. Comme je ne suis pas de première force en hiérarchie nautique, je trouvai toutes ces raisons excellentes et je lui demandai s'il voulait venir avec nous visiter le château. Malheureusement, il avait mal au pied, de sorte qu'il refusa.

« 11 faut que vous sachiez, monsieur, que l'inspecteur de la forêt de Fontainebleau, M. Félix Deviolaine, est l'un de mes parents; vous trouverez donc tout simple que nous ayons été droit à lui pour le prier de nous faire les honneurs du palais; il nous annonça une nouvelle que nous ignorions : c'est que noire jeune et nerveux poëte Alfred de Musset était depuis quelques jours à Fontainebleau, et demeurait dans Thôtel même où nous étions descendus. J'appris, avec grand plaisir, qu'il avait dignement soutenu l'honneur de la littérature parisienne en rendant aux jeunes gens de Fontainebleau tes dîners qu*ils lui avaient donné;, en brodant les albums des dames de ses poétiques romances, et en faisant voir à tout le monde, comme preuves d'identité, des vers que lui avait adressés M. Jules Lecomte, ex-officier de marine, et, pour le moment, poëte et romancier de la plus belle espérance. Nous nous regardâmes, Jadin et moi, et nous échangâmes un sourire; cependant nous étions encore bien loin de soupçonner la vérité.

« Félix Deviolaiiie revint tout naturellement diner avec nous à TbôteU Nous ftmes prévenir M* Jules Lecomte que le dtner était servi et que nous avions pour convive l'inspecteur de la forêt,

« M. Jules Lecomte nous fit répondre qu*il était désolé, mais que ses douleurs étaient devenues telles qu'il ne pouvait faire un pas, et qu'il priait en conséquence qu'on le servit dans sa chambre. Félix regretta beaucoup de ne pas faire la connaissance du poète romancier qui avait adressé de si charmants vers à Tauteur de VAndalouse^ de Rolla et de la Camargo ; cela-nous fit penser qu'à défaut de Boileau nous pou* vions avoir Louis XIV, et nous fîmes demander à Alfred de Musset s*il voulait bien partager notre dîner de voyageurs. L'hôte revint nous annoncer qu'il était sorti et ne rentrerait probablement pas de la journée. Nous jouions véritablement de malheur.

a Au milieu du repas, un jeune monsieur, ami de M. Félix Devielaine, ayant appris qu'il était à table avec nous, nous fit demander la permission d'entrer.

« J'allai au-devant de lui et le saluai comme le bienvenu.

« Il venait, nous dit-il, de présenter à M. de Musset de la musique qu'il avait faite sur ses vers.

« — Et vous ne Tavez pas trouvé ? lui dis-je.

€ — Je vous demande pardon, répondit-ii, il est dans sa chambre.

a Cela nous étonna fort; nous connaissions Alfred pour homme de trop bon goût et de trop excellentes relations pour se celer ainsi, sinon à des amis intimes, du moins à des admirateurs, des confrères. —Je me levai, demandant au jeune monsieur quel était le numéro de la chambre où il avait trouvé le misanthrope voyageur, visible pour lui seul.

« Il nous indiqua le n** 3. Je retombai sur ma chaise la sueur au front : cette chambre était celle de M. Jules Lecomte !

« Nous échangeâmes un second regard, Jadin et moi. Cette fois, nous avions deviné;"cependant, nous eûmes, moitié pour nous, il faut Pavouer, moitié pour M. Jules Lecomte, la délicatesse de ne rien dire de cette petite supercherie que l'admiration, si grande qu'elle fût pour l'homme dont il avait pris le nom, ne pouvait, en conscience, faire excuser.

« Cette circonstance nous détermina à partir la même nuit de Fontainebleau; nous fîmes demandera

2U aCËNES INTIMES.

M. Jules Lecomte si ses douleurs lui permetlaient d'être toujours des nôtres ; il descenditalors pour nous assurer du soulagement qu'il éprouvait; le mieux avait même fait des progrès si rapides depuis Tannonce de notre départ, qu'il boitait à peine.

« Ce qui tenait du miracle, vous en conviendrez, tout huguenot que vous êtes, sans doute, pour un homme qui, deux heures auparavant, n'avait pas pu descendre un étage pour venir dîner avec nous.

c Au moment de monter en voiture, M. Jules Lecomte me prit à part. L'argent n*était pas encore arrivé. J'allai trouver l'hôtelier pour lui demander le compte de la dépense de mon compagnon de voyage ; elle se montait, pour quatre jours, à &00 francs !

c L'addition me parut lourde, mais tout me fut expliqué par le détail : ce qui enflait si considérablement la carte, c'étaient les deux dîners rendus par M. Alfred de Musset aux jeunes gens de Fontainebleau !

« Il n'y avait rien à dire. Une politesse en méritait une autre, quoique ce ne soit pas toujours vos avis, messieurs de la Belgique, car nous vous avons fait la politesse de battre les Hollandais, et Dieu sait comment vous nous l'avez rendue. En conséquence, je payai.

JULES LECOMTE. ï4r.

« Pardon, monsieur, d'entrer dans tous ces petits détails, mais puisque vous en faites collection, monsieur, il est probable que vous les aimez.

« A mon grand regret, je suis forcé de m'interrompre, monsieur; l'histoire est longue, et nos colonnes sont courtes, mais vous ne perdrez rien pour attendre, et d'ailleurs, vous n'attendrez que jusqu'à demain.

« A. Dumas. »

L'çffet produit à l'audience par la lecture de la lettre d'Alexandre Dumas fut terrible pour Jules Lecomte; d'autant plus qu'on eut soin d'en lire une autre par laquelle ce dernier écrivait à Dumas comme un fils soumis et repentant demandant grâce à son père; tant bien que mal, il cherchait à se justifier des faits qu'on vient de lire.

J'arrive à la scène violente qui eut lieu à Florence et dont j'ai parlé plus haut. En voici le récit tel qu'il a été fait devant le tribunal. Naturellement chacun des adversaires prétendait avoir donné les meilleurs coups à l'autre :

M.Alexandre Dumas était à Florence, Jules Lecomte, expatrié, y était également, il avait généreusemeni oublié ses peccadilles de Fontainebleau et il crut pouvoir

54i) SCÈNES INTIMES,

faire à M. A. Dumas des avances que celui-ci repoussa en disant tout haut se^ motifs d'éloignemënt pour cet homme. ^

M. Lecomte résolut de se venger et il se passa alors des faits que je vais vous laisser raconter par un témoin oculaire :

« Le It mai 1843, M. Alexandre Dumas fut appelé à l'ambassade pour donner des renseignements sur M. Jules Lecomte, déjà sous Iç poids d'accusations injurieuses.

« M. Alexandre Dumas confirma ces accusations.

a Comme ces accusations ne tendaient à rien moins qu*à faire chasser M. Jules Lecomte de la Toscane, M. Dumas se douta que celui qu'il avait accusé ne quitterait pas Florence sans se livrer contre lui à quelques voies de fait.

, a En conséquence, et dans la prévoyance de ce cas, il emprunta une canne à l'un de ses amis.

« En effet, le soir même, vers les sept heures, M. Jules Lecomte, accompagné du prince Doudoukoff Korsakoff, descendit d'une voiture fermée, et, suivi du prince, s'avança sur la place des Cascineâ vers M. Du- •mas, qui causait à la portière de la voiture de madame la comtesse de Wurtemberg.

• JCLES LECOMTE. 247

« M. Dumas vit venir M. Jules Lecomie et se mit en défense.

c En effet, arrivé près de M. Dumas, M. Jules Lecomte leva la main sur lui. M. Dumas para le coup avec le bras gauche, et rendit de la main droite un coup de canne qu\ lui ensanglanta la tîgure.

« Puis, comme il ne voulait pas faire de cette insulte une lutte de crocheteurs, il se retourna vers le prince Korsakoff,etlui posant la main sur Tépaule :

« — Mon prince, lui dit-il, vous avez accompagné monsieur, donc vous êtes son second. Je ne me bats pas avec monsieur qui est un escroc; maisje me battrai avec vous, mon prince, et cela sans retard, à Tinstant même, si vous le voulez bien!

c( Le prince Korsakoff accepta le défi, remonta dans sa voiture avec M. Jules Lecomte, tandis que M. Dumas, avec deux de ses amis, remontait dans la sienne, et tous quatre entrèrent à Florence.

« Voici lô récit exact de ce qui s'est passé à notre connaissance et sous nos yeux, dans la journée et dans la soirée du 11 mai 1843.

« Florence, 12 mai 1843.

« Signé : comte Octavien Vimercaty, Aide de camp du roi de Sardaigne. »

A la suite de cette scène, le prince Korsakoff prit des

«48 SCitINES INTIMES.

informations, et le résultat fut de telle nature qu*il changea de résolution et écrivit à M. Dumas la lettre suivante :

oc Route de Maroull, 11 heures du soir, 11 mai 1843.

a Monsieur,

« Je me suis malheureusement trouvé accompagner M. Jules Lecomte au moment de Tinsulte qu'il vous a faite. Vous m*avez déclaré que, ne pouvant vous battre avec un homme déshonoré, c'était à moi que vous vouliez en demander raison.

« D'après les renseignements que vous m'avez donnés sur la conduite antérieure de ce monsieur et sur des faits que j'avais jusqu'alors ignorés, je viens vous dire, monsieur, que je récuse toute responsabilité de la conduite de M. Jules Lecomte en cette circonstance, et que pour preuve je cesse avec lui toute relation !

« Signé : Prince Nicolas Doudoukoff

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