‹ Mémoires d'un journaliste (volume 4)Chapitre 13 sur 20 · KORSAKOFF · texte numérisé non relu

KORSAKOFF

On juge du scandale produit dans le monde des iettros par un procès qui révélait tant de choses, tant d'événements habilement.exploités pour perdre Jules Lecomte. Le but ne fut pas manqué et malgré une

condamnation dérisoire des deux parties, récrivain fut mortellement frappé.

Voici les conclusions du tribunal :

Vo, etc., etc.

Condamne, savoir :

Soabiranne à 100 francs d'amende, et Jalcs Lecomle à 100 francs d'amende... ,

En ce qui touche la demande de dommages-intérêts, Jules Lecomte, qui avait demandé 20,000 francs contre MM. Soubiranneet Marins Vidal, obtint 125 francs;

les dépens furent partagés.

Certainement les défaillances de la jeunesse de Jules Lecomte, les incroyables légèretés de son âge mûr, lui prescrivaient une grande réserve; mais son talent, la situation qu'il occupait dans les lettres, vingt ans de travail, auraient dû faire oublier bien des choses, si la nature de son caractère ne les eût incessamment rappelées.

A partir de ce jour, Topinion publique se déclara ouvertement contre lui. Ceux-là mêmes qu'il avait le droit de considérer comme des amis l'évitaient du plus loin quMIs l'apercevaient; d'autres, plus cruels, le prirent comme point de mire de leurs traits. C'était à

qui blesserait le plus profondément cet homme. La sensibilité qu'il avait montrée, l'orgueil qu'on lui savait semblaient encore aiguiser les épigrammes dans le genre de celles que j*ai citées plus haut.

On allait jusqu'à lui reprocher d'avoir exercé à Tétranger la profession de comédien. La vérité c'est que, doué d'une très-jolie voix de ténor, il avait, étant jeune et poussé par une passion pour une chanteuse, monté sur un ou deux théâtres de l'étranger.

Toutes ces plaisanteries le minaient sourdement. Il ne désirait qu'une chose, s'en venger, et tout lui était permis excepté d'y répondre. Dévoré par cette lutte incessante, il se retira dans un chalet qu'il avait fart construire à Passy, près du Ranelagh, et qu'il avait orné et meublé avec un goût exquis. Rares faïences (enchâssées dans des panneaux taillés pour recevoir telle ou telle pièce), objets d'art de toutes les époques, il avait tout réuni dans cette demeure où ne venaient guère que ses amis les plus intimes, Gozlan, Lurine et Albéric Second.

J'allai l'y voir une fois pendant sa dernière maladie; je le trouvai étendu sur une chaise longue, habillé d'un pantalon et d'une veste de chambre ; il était fort changé et portait déjà sur son visage les marques d'une fin prochaine.

JULES LEGOMTE. i51

Arrivé à ce point des pages que j'ai consacrée^ à Jules Lecomte, je m'aperçois que les haines comme les aaiitiés littéraires sont plus vivaces qu'on ne le croirait. Un grand nombre de lettres me sont adressées, les uues pour me fournir des anecdotes contre lui, les autres pour excuser sa conduite.

Comme la plupart n'ajouteraient pas grand chose à ce que j*ai dit, je les passe sous silence ; en voici une cependant qui m'est adressée par M. Alphonse Brot et dont je tiendrai compte en raison des bons sentiments qu'elle renferme :

« Monsieur,

« Vous avez commencé la publication d'articles sur Jules Lecomte ; soyez-lui indulgent. Il a expié par sa mort, comme vous le dites si bien, une erreur de jeunesse. Lorsqu'il a dû quitter Paris, deux de ses amis l'ont accompagné à Bruxelles, afin de protéger autant que possible son départ forcé : l'un était Hippolyte Souverain, son éditeur et le mien ; l'autre, c'était moi. Ceci vous explique pourquoi j'ai recours à votre indulgence bien connue.

« Agréez, etc.

c Alphonse Brot. i?

Je n*avais du reste pas attendu cette lettre pour faire moi-même certaines suppressions dans ces notes. D'autant plus qu'il faut toujours craindre d'accuser ceux qui ne sont plus là pour se détendre ; tel fait parait bien établi qu'un mot peut réduire au néant. Ce que je puis dire à la louange de Jules Lecomte c'est que, malgré tout ce qui lui a été reproché, jamais il n'a vendu sa plume. Rien que son immense orgueil lui eût défendu cette improbité littéraire.

Ce que désirait surtout Jules Lecomte quand il avait fait un article, c'était un remerciement, une carte, une marque de cette considération qu'il recherchait tant et qui lui échappait chaque jour.

Le remerciement est du reste une chose plus recherchée qu'on ne croit par les journalistes ; je citerai un exemple de ce que j'avance.

Jules Janin, dont la délicatesse n'a jamais été mise en doute, était très- flatté de voir qu'on reconnût sa souveraineté de prince des critiques ; une carte et deux mots de reconnaissance étaient une excellente note pour ceux qui pensaient à les lui adresser. Dressant, quoique homme parfaitement élevé, ayant refusé un jour de se soumettre à cet usage, Jules Janin fut si froissé que jamais depuis il n'écrivit le nom du comédien et ne le désigna plus autrement que par C3S mots : l'acteur chargé déjouer tel rôle, etc., etc.

JULES LEGOMTE. 253

J'ai dit plus haut que Jules Lecomte s'était retiré dans son chalet de Passy.

Il s'y reposait des tortures que sa vie publique lui faisait souffrir. Ce chalet était si bien installé, si élégamment disposé^ que bien des passants demandaient à le visiter. Une dame de ma famille fit comme tout le monde et y rencontra Jules Lecomte. Celui-ci, bien que sachant qui elle était, feignit de ne point la reconnaître et montra avec une rare complaisance et la politesse la plus exquise jusqu'aux moindres détails de son habitation.

Quand la visite fut terminée et que la personne fut sur le point de se retirer, il se contenta de lui dire d'une voix très-peinée : — Je suis très-heureux de vous avoir reçue, madame, quoique le journal de M, de Villemessant soit quelquefois bien sévère pour moi !

Il faisait allusion aux plaisanteries' de quelques-uns de mes rédacteurs.

Vers la fin de sa vie, il fut obligé de vendre cette habitation, et ce fut pour lui un ennui ajouté à sôs autres chagrins. Un de ses amis a bien voulu nous communiquer une lettre? de cette époque; on comprendra en la lisant les tortures de ses derniers jours :

c 73, rue Taitbout, hôtel de Touraine.

«3avrU186/i.

« ToujouFS du lit à la chaise longue, ne pouvant entrer en convalescence, tout ce qu'il y a de plus las, découragé et exténué de manque de sommeil ; la villa de Passy vendue, un déménagement à faire faire du fond de ma chambre, voilà, cher confrère, l'état où

vous ne me croyez pas J'ai de grands chagrins. —

J'ai su (d'ensemble, je n*ai rien lu (1), on a fait grande vigilance) les attaques de X..., que j'ai toujours traité en ami et reçu avec des conseils paternels (^)... j'ai eu mille cruautés à subir, malade... ces attaques me navrent, me tuent!

« La place manque, aussi la force.

« Â vous,

a Jules Lecomte. »

Cette lettré douloureuse peint bien l'état moral de Jules Lecomte à la fin de sa vie ; il mourut peu de temps après l'avoir écrite, et si j'en ai supprimé certains passages, c'est qu'ils faisaient allusion à des haines que je qe veux pas réveiller au delà de sa tombe.

(1) fiien au contraire, le ma heureux lisait 'et relisait tout ce qu'on écrivait contre lui.

(2j Si je suis bien renseigné, Jules Lecomte fut ainsi ailaqué par cette personne qui devait se marier et sur laquelle il avait donné de mauvais renseignements à la famille.

Par son testament, qui a été publié par les journaux de cette époque, il faisait des legs de 5 à 10,000 francs à ceux de ses amis qui ne l'avaient point abandonné, et entre autres à Albéric Second, à qui il laissa une somme de 15,000 francs. Il savait si bien la valeur des objets qu'il possédait que, lorsque sa vente fut faite, le prix qu'elle produisit couvrit exactement te chiffre de ses legs.

Son œuvre se compose non-seulement de ses chroniques, mais encore de romans, parmi lesquels des nouvelles maritimes, une Histoire de la Révolution de février, une Description de Venise, lesFoUes Parisiennes, le Perron de Tortoni et quelques pièces de théâtre, entre autres les Eaux de Spa, le Paratonnerre^ la Loge d^Opéra et le Luxe, au Théâtre-Français, dont nous avons parlé plus haut»

N'oublions pas Van Engelgom, cause première de tous ses malheurs.

Dans cette sorte d'étude de la personnalité de Jules Lecomle, ie me suis efforcé d'être absolument impartial et de toujours donner, en même temps, le pour et le contre.

Je ne voudrais pas qu*on pût m'accuser de haine ou

de rancune, moi qui n'en ai jamais eu contre personne, par tempérament, et qui ne saurais trouver le moyen de leur faire place au milieu de mes occupations. On peut bien être blessé, blesser soi-même, dans le monde du journalisme; mais s'en souvenir, c'est le plus difficile.

Je me rappelle qu'un jour que je me trouvais à une première représentation d€S Variétés, je vis venir à mpi Théophile Gautier, que mes rédacteurs attaquaient quelquefois.

— Sommes-nous bien, ou sommes-nous mal? me demanda-t-il gaiement et comme un homme qui se renseigne d'un fait indifférent.

— Ma foi, je n'en sais rien, lui répondis-je sur le même ton.

— Vous comprenez, me dit-il, en me serrant affectueusement les deux mains, que nous autres, qui sommes si occupés, nous n'avons pas le temps de tenir un registre de Doit et Avoir pour nos rancunes ou notre reconnaissance. Un mot n'est qu'un mot, il passe, mais la vieille amitié reste !

Et c'est ainsi qu'il en devrait toujours être.

Pour moi, je le répète, je n'ai point de rancune et ne comprends guère les vengeances...

Un exemple :

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