A PROPOS D'UN ÉVÊQUE
bonne foi, si M. Louis Veuillot avait été à ma place, ayant une pareille arme sous la main, eût-il été aussi dédaigneux d'une petite vengeance?
Mais, je le répète, je n'ai pas le temps de me donner le plaisir de la vendetta.
Je continuerai cette cinquième série par la suite des anecdotes de la vie intime du Figaro. Je parlerai particulièrement de deux numéros du journal qui firent grande sensation dans le public et des conditions dans lesquelles ils furent écrits.
Ceux de mes lecteurs qui ont parcouru ces notes doivent se rappeler qu'il y a quelques mois, j'ai commencé une série de souvenirs intitulé : l'Intérieur des bureatuc du Figaro. Ce serait une trop longue histoire à conter, s'il fallait dire toutes-les choses étranges qui se- passent autour d'un journal comme le nôtre. Je ne veux aujourd'hui parler que de quelques événements qui concernent directement le Figaro et que nos lecteurs se rappellent sans doute.
Il s'agit de plusieurs numéros, dans lesquels, cédant à une fantaisie qui est permise au seul Figaro, nous avons trompé pour quelques heures seulement nos abonnés et nos lecteurs. La première de ces innocentes
mystifications (qui d'ailleurs nous ont valu plus d'amis que d'ennemis) remonte au 26 octobre 1869,
En lisant une chronique de mon excellent rédacteur Jules Richard, j'avais été frappé par ces paragraphes pleins de bon sens :
« Si l'empereur, bien conseillé, bien secondé, avait, il y a deux ans et neuf mois, donné tout d'un coup tout ce qu'il a donné, ou rendu ce qu'il s'est laissé reprendre en détail... la religion irréconciliable ne serait pas
née.
« Est-ce qu'un banquier qui lance un chemin de fer commence par dire un jour que ses actions rapporteront des intérêts?
« Puis, le lendemain, que cet intérêt sera de vingt pour cent ;
f Puis, après, qu elles donneront droit à des primes, à des loteries, etc.?
c Non!
c Le même jour il donne tout ce qu'il peut donner. Pan! pan! pan! il jette de la poudre aux yeux, il crie à la foule: Entrez, messieurs! entrez, mesdames! il n'y a plus d'actions ! Il n'y en a plus ! elles sont prises toutes! toutes! toutes! Mais je me dépouillerai pour vous, je vous donnerai les miennes; la souscription est close, mais elle est rouverte! elle ne sera jamais fermée pour vous! Entrez, messieurs! entrez, mesdames! 9
Cette lecture fit naître en mon esprit une idée fantaisiste qui me séduisit d'autant plus qu'elle est bien du domaine du Figaro. Et je me dis : — Si les gouvernements, au lieu d'avoir à leurs gages des journaux qu'ils paient très-cher, sans en retirer des avantages proportionnels, et dont les éloges intéressés n'ont pas plus d'autorité que les bravos de la claque, du moment que le public ne s'y associe point; si, me dis-je, les gouvernements imitaient les grandes maisons qui font elles-mêmes et sans intermédiaire leur réclame à la quatrième page des journaux, ils y gagneraient évidemment en considération, en économie; leur publicité serait mieux faite et surtout plus efficace, puisqu'ils* pourraient, par un heureux choix de caractères, faire miroiter aux yeux des administrés les points sur lesquels il importerait d'attirer plus particulièrement l'attention.
De ces réflexions à leur réalisation, il n*y avait qu'un pas. Il fut vite franchi. Je décidai la confection immédiate d'un numéro du Figaro exécuté d'après ces données.
A l'aide de mes collaborateurs, et surtout de Jules Richard et de Vitu, le plan du travail fut dressé et son exécution mise en train. J'étais d'autant plus pressé de voir mon projet réalisé que les frères et amis commençaient leurs émeutes et que je craignais avec un retard de faire une chose de mauvais goût.
Chacun arriva avec sa besogne. Jules Richard nous lut la Proclamation de VEmpereur au peuple Français, avec tant de conviction qu'il en était tout pâle et avait l'air persuadé.
Le lendemain nos lecteurs virent apparaître leur Figaro avec ce sous-titre :