ORDRE DU JOUR N
< Que toutes les femmes, que les enfants mettent leurs plus beaux habits. On recommande surtout le vert. C'est la quatrième couleur ajoutée à l'étendard.
< Les femmes s'assoiront en ligne le long des boulevards et de toutes les maisons. Silence aJbsoluH
€ On suivra la rue Pigalle jusqu'au marché.
« La rue Notre-Dame-de-Lorette jusqu'à la rue Le Pelletier.
t Le boulevard jusqu'au boulevard Sébastopol.
« Le boulevard Sébastopol jusqu'à la rue de Rivoli.
« La rue de Rivoli jusqu'à THôtel-de-Ville.
« Nous partirons de bonne heure pour avoir le temps de nous masser.
« Le 10 novembre 1870.
« Le généralissime.
« Ange. »
Ses proclamations et ses décrets une fois confectionnés, il restait au généralissime à les faire imprimer ;
sans hésiter, il se rend au journal le Gaulois, et donne Tordre, de la part du gouvernement, de faire arrêter les presses.
Interdits par l'accent d'autorité d'un étranger, les employés interrompent leurs travaux, et, obéissant d'abord à son injonction, vont informer M. Kugelmann de ce qui Se passe; celui-ci se rend immédiatement à l'imprimerie, mais sans y rencontrer le général, qui, changeant de projet, est parti sans dire un mot.
Avant de venir chez moi, 11 avait déjà commis les excentricitrés qu'on va lire.
Voici un fait que je n'ai connu que depuis sa visite :
C'était peu de jours avant une sortie de l'armée de Paris. Le docteur Fauvel et Armand Gouzien, qui appartenaient au môme bataillon, dînaient ensemble chez Bignon, en compagnie de M. Ange.
Celui-ci était resté silencieux pendant assez longtemps, regardant Gouzien avec attention, bien qu'en mangeant. Tout à coup, il se frappe le front et, apostrophant notre confrère :
— Mon cher Armand, vous êtes le gendre qu'il me faut, dit- il.
Gouzien regarde M. Ange avec surprise, puis Fauvel ; et celui-ci lui fait un signe de tête qui veut dire : « La tête de mon pauvre ami déménage. »
Pendant tout le reste du repas, M. Ange énuméra à
Gouzien, en l'appelant mon gendre, toutes le& qualités de sa fille, sa fortune et espéranœs, et le quitta eu lui disant :
— A bientôt, mon cher Armand, vous pouvez m'appeler mon père I .
La nuit suivante, vers cinq heures du matin, Gouzien fut réveillé par un carillon effroyable ; il se leva et se trouva en face d'un personnage ruisselant de pluie, couvert de boue, un parapluie dans une main, et portant le costume que j'ai décrit plus haut. L'homme posa son parapluie sur le lit de notre confrère et, après l'avoir étreînt dans ses bras en faisant un grand bruit de sonnette, il alla s'échouer sur un divan.
— Assieds-toi là, mon fils (j'ai le droit de te tutoyer à présent), et écoute-moi bien (Gouzien stupéfait s'assit) : j'ai marché toute la nuit et j'ai bien réfléchi à ce qu'il faut que nous fassions, autant dans ton intérêt que dans celui de la France. Voici mon plan : celle qui sera ta femme n'est pas à Paris, il nous faut aller la chercher et traverser les lignes prussiennes. Nous les traverserons ; et voici comment : nous invitons, par la voie de la presse, les familles de Paris à se réunir sur les différentes places de leurs quartiers. De là, elles se rendront prt)cessionnellement aux Champs-Elysées, aux boulevards (de la Madeleine à la Bastille), puis le
long dés quais jusqu'à l'Arc-de-Triomphe pour former ainsi un vaste cercle. Les enfants vêtus de rose seront assis devant, sur de petits tabourets, et tiendront sur leurs genoux des corbeilles de fleurs; derrière eux seront les épouses et les jeunes filles vêtues de blanc. Puis, formant la troisième ligne, les hommes vêtus de bleu se tiendront debout, dans une attitude mâle et résignée.
Nous deux, nous partirons, à cheval. As-tu une culotte de peau? Je t'en procurerai une; moi, tu le vois, j'ai la mienne (et il montrait son pantalon couvert de boue), je serai, comme ce matin, en grand uniforme, avec toutes mes croix et mes insignes, et nous irons trouver Guillaume. Je lui dirai : « Sire, venez, je veux vous faire voir un spectacle qui vous montrera que ce siège ne peut, sans crime, durer plus longtemps. » Et le roi de Prusse nous suivra, accompagné de Bismarck et de de Moltke. La vue de cette ceinture tricolore de pères, de mères et d*enfants, calmes et résignés, attendrira ces cœurs de pierre, je n'en doute pas. La paix sera signée, sur-le-champ, et nous partirons rejoindre la fiancée que je t'ai choisie. Mais il me faut, et là tu dois m'aider, il me faut beaucoup de publicité. Veux-tu te charger de me conduire dans les divers journaux, afin que nous fassions mettre dans chacun, cette nuit môme, une note détaillée ?
— Avec le plus grand plaisir, dit Gouzien conser-
vaut son sang- froid, je finis de m'habiller et je suis à vous, mon cher ami.
Pendant que notre confrère complétait sa toilette, M. Ange s'était mis au piano et jouait ce qu'il venait de baptiser « le siège de Saragosse 3>, frappant à tour de bras les notes graves pour imiter le canon, en glissant les doigts sur les notes élevées pour exprimer disait-il, tout en s'agitant, les plaintes des mères et les gémissements des blessés I
— Venez, dit Gouzien, qui se hâtait, il n'y a pas de temps à perdre, partons !
Et il descendit avec l'homme à la clochette. En vain il essaya de lui faire enlever ses ornements, M. Ange lui défendit de porter la main sur ses insignes, et dit qu'ils lui étaient nécessaires pour en imposer aux rédacteurs. 11 faisait heureusement nuit close.
Pendant le chemin, M. Ange montra à Gouzien, sous un pâle réverbère de pétrole, une série de photographies d'enfants et de jeunes filles sur lesquelles étaient écrites diverses notes :
< Mon fils à cinq ans. s>
« Ma fille à huit ans, après une maladie. »
«Mon arrière-petite«fille le jour de sa première communion. »
< Mon fils aujourd'hui. »
Et les yeux de celui qui se croyait père (car il n'a jamais eu d'enfants), rayonnaient en les montrant.
Puis venaient les portraits-cartes des soi-disant pa-
rents avec des inscriptions :
« Le grand-père de ma petite-fille > (entre parenthèse le chiffre de la fortune).
« La grand'mère de mon arrière-petite-fille. »
a Le père de ma fille > (ici les parenthèses renfermaient cette formule N + 1).
— Je n^ai pas, dit M. Ange, indiqué le chiffre de ma fortune, car il sera considérable, et je ne le connais pas moi-même. Aussitôt la paix signée^ je compte étabUr, en t'y intéressant, si tu le veux bien, rue Pigalle^ une usine de vertu. Il faut, vois-tu, mon cher Armand, développer en France la vertu ; la vertu manque de bras; je veux lui en fournir. Je te communiquerai mon plan! Tu verras, par exemple, mon projet pour l'éducation des enfants : un grand square à cinq coins, un pentagone régulier, au milieu duquel sera une pelouse toujours verte, où les femmes des riches viendront allaiter les enfants des pauvres. A chaque coin seront plantés les arbres et les végétaux des cinq parties du monde ; dans chacun s'élèvera une petite case où logera une famille de chaque partie du monde, et les
enfants, sans quitter le square, voyageront dans l'univeis entier, apprendront les mœurs, la langue, les coutumes et la botanique de chaque continent.
Tout autour, au premier étage, de petites chambres auront des fenêtres donnant sur le square ; et là, pendant la journée, des harpes feront entendre des chants suaves. Tu composeras pour elles quelque, chose de séraphique, et tu verras le calme et le bonheur que produira mon usine de vertu.
Le jour commençait à poindre.
— Mais nous oubhons les journaux, s'écria M. Ange très-effrayé.
— Que voulez-vous? vous êtes venu un peu tard chez moi, et les journaux sont sous presse à Theure qu'il est, répondit Gouzien, qui avait, sans en avoir Tair, reconduit M. Ange jusqu'à sa porte. Ce sera pour demain. Tenez, nous voici chez vous, rentrez, couchez-vous ; dans la matinée, allez voir votre médecin et racontez-lui tout cela. Il est homme de bon conseil; alors, vous m'écrirez pour me fixer un rendezvous afin de nous occuper de tout cela.
Gouzien sonna, la porte s'ouvrit, et, après avoir embrassé « son gendre » avec effusion, M. Ange rentra.
Il faut croire que l'idée fixe de ne pas perdre de
temps et de faire insérer une note dans les journaux le poursuivit et le fit changer d'idée ; car, pendant que Gouzien rentrait tranquillement chez lui et écrivait au docteur pour le prévenir. M. Ange sortait de nouveau de son domicile dans le même accoutrement.
C'est alors qu'il vint chez moi me voir.
Mais, là ne devaient pas encore s'arrêter les exploits du réformateur ; pris d'une idée singulière, il se rend, en sortant de chez moi, chez une couturière, madame B..., rue Richelieu, y réveille tout le monde et se commande un costume de général, en soie rose, avec garniture bouillonnée en rubans couleur vert tendre, puis, sans rien dire, se déshabille complètement, et va se coucher dans un lit où il réveille le mari endormi, en lui annonçant qu'il le faisait colonel.
Sa carrière politique s'avançait, hélas! Un quart d'heure après ces hauts faits, un commissaire de police et deux gardiens de la paix, qu'il nomma immédiatement généraux par décret, mirent fin à ses aventures ; et, au petit jour, le général de Vidée bienfaisante faisait son entrée dans la maison de santé de M. Brière de Boismont, croyant qu'il allait visiter les ambulances à la place du général Trochu!
Le malheureux M. Ange y mourut un mois après sa visite chez moi.
Pendant le siège, le Figaro a raconté cette singulière scène, et si j'y reviens aujourd'hui, c'est pour prouver à quel point la guerre impressionnait les cerveaux des Parisiens.
L'histoire du pauvre général de Vidée de bienfait sance m'en remet en mémoire une autre qui n'est pas moins authentique.
* Un beau matin, il y a longtemps de cela, j'appris que j'étais poursuivi par un marchand de papier du quartier Saint-André-des-Arts; ce négociant, tiers porteur de titres endossés par moi, et qui, de 200 francs de principal étaient arrivés à 600 francs, frais et intérêts compris, paraissait déterminé à user des dernières rigueurs.
11 n'y avait pas à hésiter, je me rendis chez lui.
Il demeurait, je orois, rue Serpente. Bien qu'ayant commencé ma carrière par des jours d'adversité, j'ai toujours eu horreur de la situation secondaire que prend le débiteur devant celui à qui il va demander du temps et je n'allais pas chez ce créancier sans un certain serrement de cœur.
J'arrivai enfin à son domicile.
34* SCÈNES INTIMESv
Il habitait un vieil hôtel, solidement bâti. L'escalier était large; après avoir franchi une porte cochère cintrée, ornée de sculptures Louis XV, du meilleur goût, on montait de grandes marches de pierre usées, bordées d'une rampe antique qui faisait honneur à la ferronnerie du temps. L'appartement, très-haut de plafond, montrait encore, malgré de grandes cloisons qui coupaient impitoyablement de superbes corniches, les restes d'une ancienne splendeur.
J'entrai dans un cabinet. Au milieu de cette pièce garnie de planches supportant plus de cent cinquante dossiers poudreux, était un superbe et ancien bureau en ébène dont les coins étaient ornés de vieux cuivres finement ciselés.
Devant ce bureau était assis un homme à la figure maigre, bilieuse, coiffé d'une calotte de velours à laquelle pendait un gland jaune ; il était enveloppé d'une robe de chambre d'indienne, à grands ramages, retenue par une cordelière qui avait fait un long service. Le fauteuil sur lequel il se tenait mérite aussi une mention. D était e;i bois gris, et, sous le coussin qui l'exhaussait, on distinguait une vieille étoffe de soie qui, usée au delà de toute expression, montrait malgré elle, la toile grise qui lui servait autrefois de doublure.
Celui qui était installé dans ce fauteuil më fit signe de m'asseoir ; tout en me gratifiant de cette politesse
obligée, il me lança de côté un regard plein de défiance.
— Je n'ai pas l'honneur d'être connu de vous, lui dis-je pour ouvrir le feu, je suis M. de Villemessant,
— Ah ! fit en m'interrompant l'homme, d'un accent qui ne me laissait aucun doute sur la mauvaise opinion qu'il devait avoir de moi.
— Monsieur, lui dis-je, je suis poursuivi à votre requête pour des titres dont vous n'êtes que tiers porteur, je ne vous ai jamais rien acheté. Je n'en suis pas moins votre débiteur d'aventure, et pour vous prouver ma bonne volonté, je vous offrirai 50 francs par mois.
— Et vous payerez ces 50 francs régulièrement? me demanda-t-il en me regardant dans le blanc des yeux.
— Je n'y manquerai pas.
— A la fin de chaque mois ?
— Oui, monsieur, et même je vais vous donner le premier à-compte.
— Vous viendrez payer ici ; je n'aurai pas besoin d'envoyer chez vous?
— Je vous l'assure.
— Eh bien ! fit-il en se levant, voici ma réponse.
Puis, sans que rien de la physionomie triste de cet individu ne m'eût fait deviner ce qui allait se
passer, il souleva les deux pans de sa robe de chambre, les étendit comme s'il eût voulu imiter des ailes de chauve-souris, et se mit, avec le plus grand sérieux et en s'appliquant, à danser la cachucha sur l'air espagnol de la senora Dolorès^ qui était fort en vogue à ce moment-là. Tout en dansant, il s'accompagnait de tra la la la la la la...
Sans me rendre précisément compte de sa pensée, qui pouvait peut-être se traduire par cette locution populaire : Tu me promets tout ça^ c'est comme si je dansais! ]& me mis immédiatement à l'unisson avec lui. J'attaquai carrément ma partie, le prenant pour Dolorès et jouant, moi, le rôle de el senor Cambrudgi.
Mon exemple augmenta son ardeur; j'exécutai consciencieusement le pas, me baissant comme pour cueillir une fleur, mettant un genou en terre, faisant des appels du talon, pivotant sur ma taille, comme une véritable manola, à ce point que, si j'avais eu un corset de satin, on l'eût entendu craquer ; puis, décrivant gracieusement un arc avec mon bras droit, je lui décochai des œillades assassines en dessous. II fuyait, je le poursuivais, le corps amoureusement tendu en avant, le pied gauche relevé comme si je lui lançais une profusion de fleurs, et continuant, naturellement, à chanter l'air de la Cachucha. Ah! si J'avais eu des castagnettes !
La danse durerait peut-être encore, si la maîtresse de maison n'eût entr'ouvert la porte, et ne m'eût indiqué^ en passant la main sur son front, que j avais affaire à un fou.
Je la rejoignis dans l'antichambre; elle me raconta son malheur et m'accorda tout naturellement le temps que je demandais.
J'ai rapporté l'anecdote de ce jeune homme qui tenait tant à voir exécuter Lacenaire, vingt ans après sa mort. J'ai reçu à ce propos la lettre suivante :
« 18 novembre 187i.
« Monsieur de Villemessant,
Le jeune homme qui désirait si ardemment assister à Texécution de Lacenaire ne s'appelait-il pas
Félix V s? Il avait alors dix-huit ans à peine et
était l'innocente victime d'une plaisanterie d'atelier. Ce qui le frappa le plus dans l'entretien qu'il eut avec vous, ce fut d'apprendre que M. Cochinat était le fils de Lacenaire et de la reine de Saba. Votre article de
ce matin a dû lui ouvrir les yeux et réveiller de bien
joyeux souvenirs dans l'esprit de ses anciens camarades. Il est, depuis, devenu homme de talent, et vous
38 SCÈNi:S INTIMKS.
pourriez trouver son nom dans la liste des récompensés d'une des dernières expositions (section d'architecture).
« Veuillez agréer, monsieur, l'expression de ma haute considération.
« Un ancien camarade du jeune naif en question, et un de vos lecteurs assidus. »
Tant mieux pour ce jeune homme, qui pourrait bien être celui qui m'a écrit cette lettre et à qui son âge donnait certainement le droit d'être un peu crédule.
Les mystifications que subissent dans les ateliers les nouveaux venus, ne prouvent pas d'ailleurs que les victimes de ces plaisanteries soient toujours dénuées d'intelligence.
Ainsi, nous connaissons tous au Figaro le héros d'une aventure analogue, qui est très-spirituel, quoique millionnaire. Voici son histoire :
Son père, un boulanger de Paris, qui avait fait une grande fortune dans son commerce, décida un jour qu'il ne voulait pas que son fils suivît sa carrière ; il résolut d'en faire un peintre et l'envoya à un ate-
AU FJGARO. 39
lier célèbre, où, non contents de peindre et de dessiner, plusieurs élèves faisaient de la lithographie.
Comme il était le nouveau, c*élait à qui inventerait de nouvelles farces à son intention. En voilà une qui dura longtemps, parce qu'elle était à la fois agréable et utile.
On envoyait chaque jour le jeune homme au bout de Paris, porter et rapporter de lourdes pierres lithographiques.
— Apprends-tu ? lui demandait de temps en temps son père.
— Oh ! oui, papa.
Et rinfortuné n'osait pas dire à quel point de vue on utilisait sa valeur artistique.
Un beau jour, pourtant, le futur Raphaël fut obligé de s'expliquer.
Le boulanger voulut se renseigner sur les progrès de son fils, et se rendit à l'atelier, où il exprima sa surprise du genre de travail auquel on employait son fils.
Le rapin auquel il s'adressa, lui répondit pohment:
— On ne vous a pas dit sans doute, sous quel bras nous faisons porter les pierres lithographiques à monsieur votre fils ?
— Non, monsieur.
40 s(:èm:s intimks.
— C'est sous le bras droit.
— Eh bien?
— Eh bien î monsieur, nous ne voulions pas vous chagriner en vous disant la vérité, d'autant plus que le mal est réparable.
— Quel mal?
— Votre fils a une infirmité fâcheuse pour un peintre : il a le bras droit trop court et c'est pour l'allonger que nous lui avons fait porter nos pierres; monsieur, vous pouvez mesurer maintenant les deux bras, vous verrez qu'ils sont d'égale longueur !
Le boulanger comprit que son fils n'avait sans doute pas de grandes dispositions pour la peinture. Pour prouver qu'il ne conservait aucune rancune de cette plaisanterie, il invita tout latelier à déjeuner, et fit entrer son fils dans la boulangerie. Ce qui prouve qu'il y a croûtes et croûtes, et que les unes sont quelquefois plus profitables que les autres.
Autre anecdote de la rédaction.
C'était en été. Je demeurais à la campagne et j'arrivais directement aux bureaux de la rue Coq-Héron. A ce moment le Figaro était l'objet de la curiosité et, disons-le, de Tanimosilé de beaucoup de gens. La moindre nouvelle à la main avait le don d'exciter des colères, des rancunes, qui se traduisaient, ou par du papier timbré, ou par des demandes de réparation, etc. J'avais à cette époque, dans ma rédaction, Alfred
d'AImbert, Tancien secrétaire du prince Louis Napoléon, bien connu par Ténergie de son attitude devant la cour des Pairs au procès de celui qui devait devenir Napoléon III.
Il avait donné au Figaro une série d'articles sur le duel qui eurent un grand succès. C'était, f t c'est encore un fort galant homme, toujours en éveil sur le chapitre du point d'honneur, en un mot trcs-friand de la lame.
Or un matin, quand j'arrivai au bureau, on me dit qu'il s'y était passé la veille la scène suivante :
D'AImbert, sortant de la rédaction, se préparait à descendre les quatre étages de l'escalier, lorsqu'un individu qui se trouvait sur le palier lui mit la main sur répaule et lui dit :
— Est-ce vous qui êtes M. de Villemessant?
— Non, monsieur, répondit d'AImbert d'un air fort dédaigneux et en grasseyant un peu; si j'étais M. de Villemessant, je vous aurais déjà flanqué dans la cage de l'escalier pour vous être permis de m'aborder ainsi !
— Je reviendrai demain à onze heures! répondit l'individu en faisant la grosse voix; puis il disparut.
On m'apprit le fait. — C'est bon,4is-je, je serai ici à onze heures, puis je remontai dans un fiacre qui
i"! SCÈNES INTIMES.
m*altendait et je fis plusieurs courses; en revenant vers le bureau, la voiture passa devant un marchand d'habits, de costumes de toutes sortes. Je regardais machinalement par la portière, lorsque j'aperçus à sa devanture un magnifique habit de maréchal de France. Une idée me vint, je fis arrêter le cocher et je descendis chez le marchand d'habits.
— Combien, lui demandai -je, me vendriez-vous cet uniforme?
— Cela vaut, me répondit-il, de onze à douze cents francs.
— C'est beaucoup trop cher pour ce que j'en veux faire, lui répondis-je, je n'en ai besoin que pendant un quart d'heure.
Je me nommai en expliquant à peu près mon projet.
— Ah! c'est bien différent, me dit-il, si vous êtes M. de Villemessant, je suis un de vos lecteurs et je serai enchanté de vous prêter cet uniforme.
J'acceptai. Je passai cet habit, qui était énorme, par dessus mon veston, je pris un chapeau à plumes et je montai dans mon fiacre, à Tétonnement du cocher, qui ne comprenait rien à ma métamorphose. Je baissai les stores et criai : rue Coq-Héron !
J'arrivai bientôt. Le cocher descendit pour m'ouvrir la portière en me donnant les marques du plus profond respect.
Il était onze heures précises. Tout en montant mon escalier, je me disais : Je verrai bien si ce spadassin ose porter la main sur un maréchal de France ! Je gravis lentement, en faisant une pause sur toutes les marches; mon individu n'était pas là... Comme je ne pouvais décemment pas l'attendre dehors sous ce costume, je me décidai à entrer dans le bureau de rédaction. Dès que j'y parus, il n'y eut qu'un cri d'étonnement suivi de rires inextinguibles. Je ne me désarçonnai point et j'accomplis majestueusement le tour de la table verte comme eût fait un singe savant.
Je terminais à peine ma tournée, lorsque la porte s'ouvrit, et qu'une dame entra. C'était une ex-dan«^ seuse de l'Opéra, Mlle X..., qui venait se plaindre de ce qu'on avait annoncé à tort qu'elle avait hérité d'une actrice qui venait de se suicider.
— M. de Villemessant ? demanda-t-elle.
— C'est moi, fis-je, le plus gravement du monda
— Ah ! mon Dieu ! s'écria-t-elle (car elle me connaissait), comment vous trouvez-vous sous ce costume?
— C'est très-simple, répondis-je; je vais tout vous expliquer. Je suis avant tout un écrivain consciencieux. Je travaille en ce moment à un article militaire ; pour mieux m'identifier avec la matière que j'ai à traiter, je prends un uniforme de maréchal de France. La semaine dernière, j'avais à parler de la magistrature.
44 ^ SrK.NKS I.NriMKN.
j'étais coiffé d'une loque et d'une robe rouge ornée d'hermine; demain je parlerai du clergé et je serai hai)illé en archevêque.
— Mais, fit mahgnement la danseuse, si vous aviez à parler du Jardin des Plantes?
— Ma foi! lui dis-je, je m'habillerais en lion!
Sa rancune était oubliée. Quant à mon bretteur, il ne parut point et force me fut de retirer mon habit.
Ce ne fut pas la seule aventure que j'eus avec mes costumes; témoin celle-ci :
Ceux de nos lecteurs qui ont suivi ces mémoires peuvent se rappeler que j'étais parti avec Siraudin, d'Knnery, Victor Massé, Rochefort, Marx, pour découvrir dans le Midi la place de ma fameuse villa Soleil, Arrivés à Hyères, nous descendîmes à Vhôtel des lies il'or, si bien nommé. Là, des appartements nous avaient été préparés sur les ordres de M. Godillot, l'homme le plus aimable et certainement un des plus intelligents de notre pays. H a dépensé plusieurs millions pour embellir Hyères qui lui doit une grande reconnaissance.
Mn chambre correspondait avec celle de d'Ennery. VjU me levant le matin, je Taperçus qui se promenait
dans son appartement vêtu d'une grande chemise de laine descendant jusqu'à terre et retenue au milieu par une cordelière. Je le complimentai du confortable de ce costume que je recommande à tous ceux qui veulent voyager en conservant leurs aises. C'est un vêtement chaud, léger, qui rend tous les services d*une robe de chambre et qui ne prend dans la malle qu'une place insignifiante.
Dès que je fus de retour à Paris, je m'empressai d'aller commander au Louvre deux chemises toutes semblables à celle-là, une rouge et l'autre blanche. 11 me fallait bien les essayer, et ma vie est tellement tourmentée, -que jamais le chemisier ne pouvait me trouver. Enfin, un jour que j'étais à l'imprimerie du journal, je fus pris. Je retirai ma redingote et passai la chemise blanche. A peine en avais-je noué la cordelière qu'on vint m'annoncer que deux personnes demandaient à me parler.
— Faites les passer dans mon cabinet, dis-je au garçon.
J'arrivai presque immédiatement, revêtu de la fameuse chemise. Je fus extrêmement surpris en me trouvant en présence de deux visiteuses, je croisai immédiatement mes mains sur ma poitrine, je marchai à petits pas, la tête penchée en avant, avec l'air le plus béat que je pus trouver.
Leur premier mouvement, en me voyant ainsi accoutré, fut de se reculer instinctivement et avec le respect qu'on doit à un homme qui porte un costume religieux.
— Nous sommes, me dirent-elles, directrices de la maison d'éducation C... et nous venons vous demander de vouloir bien parler d'un concert de bienfaisance que nous devons donner prochainement.
— Jamais, répondis-je, je n'ai refusé mon ministère à iç saintes maisons comme les vôtres!
Nous causâmes pendant une ou deux, minutes, et ces dames se retirèrent en me saluant avec componction, convaincues qu'elles m'avaient vu dans mon costume habituel. Jamais elles n'ont su la vérité, et elles ne la connaîtront que si ces lignes tombent par hasard sous leurs yeux.
Je jeviens aux importuns qui font perdre inutilement un temps précieux et qui s'abattent plus volontiers sur les directeurs de journaux. Je signalerai surtout à ces derniers, comme étant les visiteurs les plus dangereux, les poètes, les faiseurs de vers. Le vers est l'ennemi du journal ; si vous le laissez pénétrer par la moindre fissure, vous êtes perdu. Toute ma vie j'ai lutté contre lui et jusqu'à présent je ne l'ai pas
trop laissé empiéter sur mes domaines. Mais j'ai eu de rudes assauts à soutenir !
Le versificateur se présente généralement en s'autorisant de ceci, qu'il a vu la veille quelques vers dans votre journal. En vain vous cherchez à vous en débarrasser en alléguant qu'ils vous étaient imposés par des considérations exceptionnelles, qu'un mariage en dépendait, par exemple, ou tout autre acte important, le poète insiste toujours et il est rare que vous puissiez échapper à une lecture. Ne le laissez jamais aller jusque-là, mêçie s'il vous dit qu'il vous présente une satire greffée sur une actualité, ou vous êtes perdu. Refusez toujours, dites, si vous voulez, que vous adorez les vers, mais que vous craignez votre entraînement ; flétrissez l'époque actuelle qui ne sait plus ce que c'est que la poésie, mais n'écoutez rien! J'ai passé par de rudes épreuves de ce genre et c'est ce qui m'a rendu prudent.
Je me souviens qu'un jour je vis arriver au bureau un grand garçon barbu, à l'air sauvage, qui m'était fortement recommandé par un compatriote ; je ne me serais jamais douté à regarder cette téte-là qu'il y eût des vers dedans. Il demanda à me parler, je l'écoutai ; il tira un manuscrit de sa poche et, avant que j'aie
48 SCÈNKS INTIMES.
pu me douter de rien, il me lisait une pièce de vers intitulée : Petite Fleur des bois.
Il paraît que cette lecture l'émouvait beaucoup, car sa voix se mit à trembler, d'un tremblement si communicatif que malgré moi, et sans rien comprendre à ce qu'il me disait, je sentis au coin de Tœil et dans la narine cette démangeaison piquante qu'on éprouve quand on se tire un poil du nez. Certes, cette larme-là ne venait pas du cœur.
Encouragé par ce succès inattendu, le poëte ne me ménagea plus. Gomme le général Trochu, il parlait, parlait, parlait toujours, il se grisait avec sa salfve et le trémolo redoublait d'intensité.
Il est vrai que j'aurais bien pu lui dire : Assez, malheureux ! mais je n'osais pas ; il est difficile de jeter une pareille douche d'eau froide, même sur la tête d'un poëte. Je me jurai de n'y être point repris, et mes collaborateurs savent si j'ai tenu mon serment.
Quelquefois, je dois l'avouer, lassé de la profession de victime, je prends celle de bourreau ; non pas que je sois cruel, comme on va en juger par l'aventure suivante. •
C'était sous le règne de Louis-Philippe ; j'avais reçu comme hôte un de mes vieux amis de Blois, M. B... C'était un homme fort instruit, un savant dans toute la force du terme, mais, comme les savants, un peu étrangers à ce qui n'est pas la science, il croyait et répétait volontiers que Paris était le réceptacle de tous les vices, à ce point c[u'il n'en restait plus pour la province, qui se trouvait ainsi détenir forcément toutes les vertus. Fort étonné de me voir tant de relations, il ne me portait pas envie et m'admirait naïvement comme une des curiosités de la capitale sans s'expliquer que je ne portasse pas un costume particulier.
Comme il avait quitté Paris depuis fort longtemps, tout était nouveau pour lui, et il n'était pas de plaisanterie que je ne lui fisse et qu'il n'acceptât pour la vérité avec la plus entière confiance.
Encouragé par ces succès, j'imaginai un jour le tour suivant. J'emmenai B... dîner avec moi et plusieurs amis, dans un cabinet chez Bignon. Sans qu'on s'en aperçût, j'avais, pendant qu'ils montaient, dit quelques mots à la dame du comptoir. Le repas fut excellent et bien fait pour éblouir mon compatriote. Quand il fut terminé , le garçon arriva et me remit l'addition.
— C'est bien, fis-je en l'examinant ; et je tirai de ma poche un objet que je montrai au garçon; nous sommes neuf!
— Parfaitement, monsieur, me répondit le garçon avec les marques d'une grande considération, et en reprenant son addition.
— Rendez-Ja moi, dis-je très-sérieusement, et, prenant une plume, je vérifiai et j'écrivis très-lisiblement : Vu, puis je signai.
— Ah çà ! me dit mon ami, quand le garçon fut descendu, est-ce que vous avez un compte ici?...
— Moi?... non, je ne paye jamais... vous savez bien...
— Mais non, je ne sais pas ! fit B... avec étonnement.
— Oh ! c'est différent, lui dis-je. J'ai montré la médaille de pair de France qui m'a été confiée et qui nous a rendu le service de nous laisser visiter les musées, les Gobelins, le Louvre, le musée d'Artillerie, etc.. ; les restaurants, les théâtres sont gratuits pour tous ceux qui sont porteurs d'une de ces médailles.
— Gomment, les théâtres aussi! fitB... qui avait déjà admis que les restaurateurs donnassent des festins pour rien.
— Parfaitement, tout cela est vérifié, réglé plus tard par la cour des comptes et la liste civile, vous avez vu que j'ai apposé mon visa au bas de la note.
Nous descendîmes tous et sans qu'on s'en aperçût, j'envoyai le chasseur du restaurant donner le mot à
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M. Leroux, qui était alors contrôleur en chef de rOpéra-Comique.
Chemin faisant, nous passâmes devant un de ces petits établissements d'utilité publique, qui ne se trouvent pas seulement au passage de l'Opéra. Celuilà est situé boulevard des Italiens, près la rue de Grammont, entre un changeur et une marchande d'oranges, B... s'y précipita.
Pendant qu'il se recueillait, je remis douze sous à la buraliste en lui disant de m'en rendre la moitié quand mon ami sortirait.
Naturellement, en passant devant le comptoir, B... mit la main à sa poche pour payer.
J'arrétai-son geste.
— Silence, lui dis-je... je vais recevoir moi-même ! La buraliste me remit six sous, nous salua et nous
sortîmes.
— Voilà, dis-je à B,.., avec cela nous allons acheter nos cigares !
— Je ne comprends pas bien, fit B..., avec toutes les marques du plus profond étonnement.
— Est-ce, curieux, lui dis-je, est-ce assez curieux qu'intelligent, instruit comme vous Tètes, vous ignoriez tant de choses! si je vous connaissais moins, je vous prendrais pour un homme qui se moque de moi ou pour un de ceux qu'on appelle les innocents dans les campagnes. Et comme je devinais à son regard
qu'il était entré dans la période de rahurissement le plus complet: — Voyons, lui dis-je, réfléchissez, croyez- vous que ce meryeilleux engrais, le guaao/se fasse avec des œufs à la neige ?
— Ah ! s'écria B..., je devine !... vous avez raison l
— Et, ajoutai-je, ces maisons font de bonnes et excellentes affaires. 11 y en a qui distribuent de gros dividendes !
— Mais, hasarda-t-il après quelques instants de réflexion, on pourrait parfaitement les voler.
— Comment cela ?
— Mais... en ne déposant rien.
— Pardon, impossible de frauder, il a un compteur !
Quelques jours après cette aventure, B... voulant éblouir un de ses amis par sa connaissance approfondie des habitudes parisiennes, Tavait conduit à son tour dans rétablissement du passage de l'Opéra. On devine la discussion qui s'y éleva quand, au lieu de payer ses six sous, il les demanda à la buraliste. Ce qui le désobligeait était, non pas de donner six sou&v mais d'avoir Tair d'un provincial aux yeux de son intime.
Nous partîmes donc pour l'Opéra-Comique.
Nous passâmes devant le contrôle, je montrai seulement le quart de ma médaille, tous les employés qui
AU FIGAUO. c'a
étaient dans la confidence se levèrent, nous saluèrent, et nous allâmes nous installer dans nos fauteuils.
Certes, mon ami eût bien voulu, en ce moment, être vu par un autre blaisois '
— Mon cher ami, me dit-il en sortant, vous nous avez offert un très-beau dîner à moi et à vos amis MM. Théophile Gautier, etc.. ; voulez-vous accepter et leur transmettre de ma part une invitation à déjeuner pour après-demain matin?
— Volontiers, lui dis-je, seulement laissez-moi vous poser une question tout amicale.
— Laquelle ?
— Est-ce que vous comptez payer ce déjeuner-là?
— Mais sans doute !
— Voyons, lui dis-je, pas de folies! je ne rends qu'après-demain matin ma médaille de pair de France, servez-vous en ; vous donnerez cinq francs de pourboire au garçon et vous en serez quitte à bon marché.
— Je ne sais vraiment pas si j'ai le droit...
— Mais parfaitement, lui dis-je.
— Alors, j'accepte.
Le surlendemain matin nous nous retrouvions tous chez Véfour. Je glissai la médaille dans la main de B...; tout le monde était dans le secret, comme on le pense bien.
Enchanté de posséder un pareil tahsman, B... commanda à déjeuner en homme qui ne regarde pas à la
dépense; le repas fut splendide et il en fit les honneurs avec une aisance parfaite.
Mais tout a une fin dans ce bas monde, les déjeuners comme le reste. Quand les plats eurent succédé aux plats, le dessert aux plats, le café au dessert, les liqueurs et les cigares au café, le garçon apporta l'addition.
— B... la prit sans affectation, l'examina et la rendit au garçon en lui faisant signe du coin de Tœil de regarder dans sa main. Le garçon ne comprit pas et voyant qu'il n'y avait pas d'argent près de la ^note qu'il venait de déposer dans l'assiette, se mit à raïiger pour se donner une contenance ; il emporta l'huilier, les porte-fourchettes, etc.
Enfin, voyant qu'on prenait ses chapeaux, le garçon se rapprocha de B... qui, à bout de patience, lui souffla dans l'oreille : — regardez donc cela ! — et il faisait miroiter dans sa main la fameuse médaille.
— Eh bien! monsieur? fit le garçon. .
— Eh bien! c'est une médaille de pair de France...
— Eh bien! monsieur? fit encore le garçon, de plus en plus étonné.
— Ah çà ! vous êtes donc nouveau dans le service ! fit B... en haussant la voix malgré lui.
Nos rires le tirèrent bientôt de sa douce erreur, il apprit mon effroyable plaisanterie.
— Vous ne m'y reprendrez pas, me dit-il après avoir payé en riant comme nous.
— // ne faut jurer de rien! lui répondis-je en le menaçant du doigt.
Longtemps après cette aventure (nous avions encore avalé et digéré une république'.), c'était en 1867, pendant la grande exposition, mon ami B... débarqua un beau jour chez moi. Les hôtels, les maisons particulières regorgeaient d'étrangers, il me faisait le plaisir de venir me demander l'hospitalité rue Rossini, où je demeurais à cette époque. Je me rappelai involontairement les dernières paroles échangées quand nous nous quittâmes : // ne faut jurer de rien.
• Un matin, pendant que B... était encore couché, on sonna à ma porte; je me trouvais dans l'antichambre de mon appartement quand mon domestique ouvrit. Je vis entrer M. Godillot, portant un gros bouquet de violettes à la main. Tout le monde sa souvient de la ressemblance frappante qui existait entre l'empereur Napoléon lll et M. Godillot. C'était à ce point que je ne l'appelais jamais que : Sire! Je le saluai de cette épithète dès que je Taperçus. En entendant ces mots, mon petit domestique, que j'avais ramené de mon village, devint successivement blanc et rouge de sur-
prise. Je compris l'effet produit. Je fis passer M. Godillot dans mon salon, et, me tournant vers mon domestique, je lui dis très-sérieusement :
— Tu comprends, Alphonse, que je n'y suis pour âme qui vive !
— Oh oui, monsieur! me répondit-il à voix basse et en arrondissant ses yeux étincelants d'émotion et d'orgueil tout à la fois.
M. Godillot m'expliqua que son intention était de donner, à l'Exposition, un grand dîner à ses quatre mille ouvriers, par séries de mille, et qu'il désirait convier à ces repas des rédacteurs du Figaro pour lesquels il m'apportait des invitations. Je le remerciai, et comme il s'était levé pour sortir, je le reconduisis jusqu'à la porte de l'escalier. Je trouvai dans l'antichambre mes domestiques qui guettaient sa sortie. Pensant bien que M. B... devait être informé de l'événement, je dis à M. Godillot :
— Sire, donuerez-vous des cigares, à vos quatre mille invités?
— Mais bien certainement, me répondit M. Godillot.
Et comme il prenait son paletot et se préparait à l'endosser, Alphonse se précipita pour l'aider à en passer les manches.
— Non, non! fis-je en le prévenant, c'est moi, c'est moi!
Et je Taidai à s'habiller en affectant le plus profond respect.
Il sortit.
— Ma foi, monsieur, me dit Alphonse, je n'avais jamais vu l'empereur de si près ; je ne l'avais jamais vu qu'au théâtre. Oh! il a Tair bien aimable !
— M. B... est-il réveillé? lui demandai-je.
— Oh ! monsieur, me dit Alphonse, si vous saviez comme il est étonné ! car cela a fait du bruit dans la maison !
J'entrai dans sa chambre.
— Vous savez l'affaire ?
— Qu'est-ce que vous voulez encore me faire avaler, fit-il de l'air d'un homme qui n'a plus d'illusion et qui se souvenait de la médaille et du compteur.
'- Croyez-en ce que vous voudrez, lui dis-je, en ouvrant sa fenêtre, mais comme il n'a pas encore eu le temps de descendre l'escalier, donnez-vous la peine de le voir de vos propres yeux.
Aussitôt B... se précipita hors de son lit et vint s'accouder au balcon avec moi.
M. Godillot tournait en ce moment le coin de la rue Drouot. Non-seulement il ressemble à l'Empereur, comme je l'ai dit plus haut, par les traits du visage, par la coiffure ramenant sur ses tempes ce que les perruquiers du faubourg appellent des rouflaquettes^ mais aussi par la démarche lente et une légère inclinaison adroite. Alors
58 SCI'NKS KNTBIKS.
le hasard voulut que deux personnes qui le connaissaient passassent près de lui et le saluassent profondément.
— Allons bon! fis-je avec étonnement, le voilà reconnu !
Cette fois, B... n'osa pas nierTévidence. Mais ne voulant pas donner trop de satisfaction à mon amourpropre :
— Mon cher ami, me dit-il, je ne suis point un flatteur; voici mon opinion: il faut que l'empereur soit bien bas percé pour venir ainsi chez un journaliste!
— Cela ne prouve qu'une chose, lui répondis-je, c'est que Napoléon III est une grande intelligence et qu'il comprend la puissance du Figaro.
B... était anéanti.
Dix minutes après, je me rendis dans mon antichambre et j'agitai la sonnette de ma porte comme eût fait un visiteur très-presse; puis je revins dans la chambre de B...
— Allons bon ! on ne me laissera donc pas un moment de repos! le pape maintenant! m'écriai-je avec l'accent d'un homme accablé d'importuns.
Cette fois, B... rougit jusqu'au bout des oreilles et alla se recoucher: il ne faut jurer de rien! lui était revenu à la mémoire.
L'histoire du cabinet d*utilité publique qui avait si
fort étonné mon ami B... me rappelle celle-ci que je certifie absolument authentique :
C'était sous TEmpire ; j'étais forcé d'aller ce soir-là aux Italiens et je me dirigeais vers le théâtre, cravaté de blanc et habillé de noir comme un notaire. Je ne me suis jamais aimé en cravate blanche et je n'ai, jamais pu me défendre d'un certain mouvement de mauvaise humeur quand je me suis trouvé sous ce costume solennel. Bref, je me demandais comment je ferais pour me dédommager des quelques instants d'ennui que me procurait ma toilette.
En roulant ces pensées dans ma tète, j'arrivai sur la place de la Bourse. Il y faisait aussi clair qu'en plein jour ; le Vaudeville était tout illuminé, l'empereur, qui devait partir le lendemain pour l'armée d'Italie, assistait avec l'impératrice à la représentation de je ne sais quel ouvrage. Je passai devant la façade du théâtre et j'entrai dans la rue des Filles- Saint-Thomas ; chemin faisant, je jetai machinalement les yeux sur un de ces modestes établissements dont j'ai parlé plus haut ; celui-là était situé à gauche, juste en face de l'entrée des artistes du Vaudeville. Je me souvins de la plaisanterie que l'on faisait à Couderc le chanteur en racontant qu'avant son départ pour la Belgique il y avait contracté une dette de 1,700 francs, 15 centimes par 15 centimes I Une idée me vint, je me dirigeai vers
cet établissement. J'y entrai avec l'air un peu froid et cependant affairé que doit avoir un homme qui précède une grande visite.
— Madame, dis-je à la femme qui se tenait dans une petite niche et du ton d'un ambassadeur qui parle de puissance à puissance, vous êtes la maîtresse de cet établissement?
— Oui, monsieur.
— Je vous annonce, madame, que LL. MM. l'empereur et l'impératrice vont honorer votre maison de leurs augustes présences. Voulez-vous me faire visiter vos cabinets.
A ces mots la directrice devint rouge, pâle, de toutes les couleurs, et me répondit en tremblant: — Oui, monsieur le chambellan I
Je commençai gravement ma visite et lui dis en me dirigeant vers la porte :
— Tout cela est bien, mais vous aurez soin de remplacer le papier par du linge.
— Oh ! oui, monsieur.
Puis revenant sur mes pas, et avec une grande dignité :
— Du linge, élingé, s'il vous plaît, madame!
Et je me rendis tranquillement au Théâtre-Italien, Le lendemain j'appris par un artiste du Vaudeville
que toute la soirée la devanture du petit établissement avait été pavoisée de drapeaux tricolores.
J'ai, dans le quatrième volume de ces mémoires, parlé de certains événements du siège ; en voici qUelques-uns qui sont particuliers au Figaro et qui peuvent entrer dans Thistoire de Imtérieur de ses bureaux.
C'est pendant cette période que j'ai vu deux hommes dont il a été beaucoup question depuis, les citoyens Raoul Rigault et Antonin Dubost.
C'était dans les premiers jours d'octobre. Subitement privé de communications avec le reste de la France, Paris était avide de nouvelles, et tout homme qui apportait à un journal le récit d'un fait quelconque ayant eu lieu au dehors, était accueilli avec enthousiasme. Quelques industriels eurent l'idée coupable d'exploiter cette curiosité si naturelle des Parisiens.
Un vieillard, nommé Castillon, ayant toutes les apparences de l'honorabilité, vint trouver mon secrétaire de la rédaction d'alors, Alfred d'Aunay, et après s'être fait connaître comme ancien chef d'institution à Paris, il lui affirma que la Compagnie des chemins de ferd'Orléans, ayant le plus pressant besoin d'envoyer des instructions et des papiers importants à ses agents en province, avait chargé de franchir les lignes prus-
siennes un de ses employés nommé Forestier. Cet employé, affirmait Castillon, devait à tout prix tenter de revenir à Paris pour rendre compte de sa mission. C'était un de ses anciens élèves, presque son fils, et à son retour il aurait évidemment des renseignements curieux à fournir. Cette histoire était vraisemblable en somme, puisque plusieurs hommes ont été décorés par le gouvernement de la Défense pour avoir accompli un acte analogue. D'Âunay la crut vraie, et lorsque, quelques jours après, Castillon vint apporter un récit de Forestier, il l'inséra sans soupçonner que ce pût être une œuvre d'imagination.
Le soir du jour où parut Tarticle, j'étais à dîner avec mes collaborateurs dans mon appartement de la rue Drouot» quand on vint m'annoncer la visite du secrétaire général de la préfecture de police, Antonin Dubost, et du chef du service politique, Raoul Rigault. Je les fît passer dans ma chambre, où j'allai les trouver aussitôt.
Nous échangeâmes des salutations. Je rappelai à Rigault que j'avais connu son père et je lui en demandai des nouvelles. Il me répondit sur le même ton dégagé, et me dit : « M. le secrétaire général va vous exposer le but de notre visite. »
Le secrétaire général n'avait pas très-bonne mine. Sa tenue était fort négligée, ses cheveux étaient mal peignés, et il tenait à la main une paire de gants lisses,
AU FICARO. 63
COUSUS ensemble, et qu'assurément il n'avait jamais mis. Rigault était mieux vêtu et plus à Taise.
— Monsieur, me dit Dubost, vous avez publié ce matin un récit très-curieux de faits qui se sont passés à Versailles. Pouvez-vous nous dire de quelle source vous le tenez ?
— C'est mon collaborateur d'Aunay qui a reçu l'article. Il est là, et il va vous le dire.
DWunav vint. Il raconta l'histoire Castillon-Fores- ^ier. Il ajouta que l'un ou l'autre de ces deux fournisseurs de nouvelles viendrait le soir mcme au bureau, et qu'IM'enverrail à la préfecture trouver le secrétaire £:énéral.
— Soit, dit Dubost. En tous cas, nous allons toujours aller à la Compagnie d'Orléans, oii l'on pourra nous donner quelques détails. Il est évident que Forestier pourra fournir au gouvernement des indications utiles.
Et les deux fonctionnaires partirent, en nous saluant, et sans émettre le moindre doute, ni sur la véracité de la déclaration de mon collaborateur, ni sur l'authenticité du récit de Forestier transmis par Castillon.
Le soir, d'Aunav attendit en vain son fournisseur
(ii SCÈ.NKS I.NTIMKS.
de nouvelles. Il en fut surpris, — car jusque-là M. Castillon lui apportait chaque jour le récit toujours très-exact de tout ce qui se passait aux environs de Monlrouge, où il habiiait, — mais il ne pouvait concevoir aucun soupçon. Q^i^^le ne fut pas notre surprise à tous, quand nous trouvâmes le lendemain matin dans ÏOfliciel une note de la plus grande violence, disant que le récit que nous avions publié était : € un (le ces mensomjes auxquels le Figaro nous a habitués. »
D'Aunay courut au chemin de fer d'Orléans. Il apprit qu'on ne connaissait pas d'agent nommé Forestier. Il alla à Montrouge, à la demeure de Castilloji. Ce vieillard affirma la véracité de sa narration, et déclara que la Préfecture ne l'avait pas fait venir, et que si la veille il ne s'était pas présenté au bureau du journal, c'est qu'il n'avait rien vu d'important sur le terrain ordinaire de ses investigations. Que Castillon fût ou non sincère, les deux fonctionnaires l'ignoraient, et il était de leur devoir de procéder à une enquête sérieuse, soit pour punir le fabricant de fausses nouvelles, soit pour savoir si ce mystérieux Forestier, n'étant pas agent de la Compagnie d'Orléans, ne remplissait pas quelque mandat illicite.
Mais ces deux singuliers fonctionnaires se souciaient bien de cela ! Ils avaient trouvé une occasion d'insul-
ter le Figaro^ bien à l'abri derrière leurs fonctions officielles. C'était tout ce qu'il leur fallait.
Je l'ai déjà constaté bien des fois, les ennemis du Figaro finissent généralement mal. On sait quel a été le sort de Rigault. Son digne ami Dubost, après avoir quitté Paris en ballon, a été préfet de l'Orne et est redevenu bohème comme autrefois.
Voici la suite de l'aventure :
C'était dans les derniers jours du siège, vers le milieu de janvier. A cette époque où germait la Commune, une foule de caricatures écœurantes paraissaient librement et s'étalaient sur la voie publique au dégoût des honnêtes gens.
• On m'en montra une, entre autres, qui me représentait en costume de blanchisseuse, allant conduire des femmes au roi de Prusse. Elle était signée : PilotelL D'abord, cette immonde plaisanterie ne m'inspira que du mépris et je dédaignais d'y attacher la. moindre importance, quand mes regards tombèrent sur la mention qui l'accompagnait et qui était ainsi ' conçue : « les preuves de ce que j'avance sont entre les mains de MM. Raoul Higault et Dacosta ! b
Cette singulière assertion me donna Tenvie de mettre ces citoyens en demeure de fournir la preuve de ce qu'ils avaient l'audace d'avancer et je priai mes
66 SCÈxNES INTIMES.
collaborateurs Saint-Albin et Blavet de se rendre chez eux en qualité de témoins pour demander une explication et une réparation.
Après huit jours de minutieuses recherches, mes témoins étaient sur les dents et avaient perdu tout espoir de découvrir le domicile de Raoul Rigault.
Nous insérâmes la note suivante dans le Figaro : € MM. Raoul Rigault et Dacosta sont priés de donner leur adressé, pour recevoir une communication importante. »
Cette fois, le moyen réussit, et nous reçûmes la carte de M. Dacosta.
Jl demeurait dans une petite rue borgne du quartier des Écoles. Quand on se présenta chez sa concierge pour demander à le voir :
— Ah! messieurs, nous répondit la brave femme, des fois, il reste quinze jours sans rentrer !
C'était peu encourageant. Où lu trouver? Un voisin indiqua à mes témoins un café qu'il fréquentait ; c'est là qu'ils parvinrent à lui faire passer leurs cartes et à lui donner un rendez-vous.
La première entrevue eut lieu au café du llelder, à onze heures. M. Dacosta se présenta accompagné d'un
AU FIGATIO. 67
second personnage qui ne dit pas un seul mot et resta, absorbé dans la contemplation muette d'un bock qu'il avait devant lui. Dacosta était un grand jeune homme blond, de physionomie assez douce et de traits assez fins, son compagnon, lui, ..présentait un de ces types d'ahuris qu'on doit à l'absinthe ; son teiat, d'ailleurs, avait pris à la longue la. nuance de ce liquide abrutissant.
— Monsieur, dit Saint-Albin au citoyen Dacosta, nous venons vous demander de nous prouver ce qui est avancé au bas de cette image :
Dacosta se récusa et mit tout sur le dos de Rigault.
— Alors, pouvez-vous nous mettre en relations avec M. Rigault?
— Parfaitement, répondit Dacosta.
Gomme, au moment où ils étaient arrivés, on servait de la bière à MM. de Saint-Albin et Blavet, ceux-ci crurent poli de leur en proposer : ces messieurs acceptèrent.
Au moment de se séparer en convenant de se réunir de nouveau le lendemain en présence de Raoul Rigault, le compagnon de Dacosta, qui n'avait pas desserré.les dents, se pencha à son oreille, et Saint-Albin entendit qu'il lui ghssait ces mots :
— Faudrait peut-être payer notre tournée?...
Le lendemain Rigault fut exact. L'ex-secrétaire général de la préfecture de police et futur délégué à la
C8 SCÈNKS INTIMES.
commission de sûreté générale de la Commune ressemblait à s'y méprendre à Daniel Bac avec la tête qu'il s'est faite dans les Brigands. C'était le même teint enluminé, le même œil mielleux, le même nez gonflé de tabac à priser. 11 aborda mes envoyés la main en avant. Il va sans dire qu'ils gardèrent les leurs dans leurs poches.
— Monsieur, lui dirent-ils, on nous a promis que vous nous fourniriez la preuve que M. de Villemes- . sant, déguisé en blanchisseuse, a conduit des femmes, à Versailles, au roi de Prusse.
— C'est bien simple, répondit-il, je vous dirai que je ne suis pas étranger à la police...
— On le devine en vous voyant, répliqua Blavet...
— Or, continua Rigault, j'ai su qu'un homme avait été arrêté porteur d'une carte signée H. V., ce qui veut dire Henri V, et que cet homme devait remettre cette carte à Versailles de la part de M. de Villeraessant, et cette carte signifiait quelque chose... Le costume de blanchisseuse, c'est de la fantaisie de Pilotell !
Cette explication idiote se rapportait à la carte remise en effet par moi à un messager qui s'était chargé de porter des nouvelles à ma famille en franchissant les lignes prussiennes. Pour que cet homme pût prouver qu'il venait de ma part, j'avais mis mes initiales, H. V. sur une carte qui devait lui servir d'introduction.
Mes témoins traitèrent naturellement M. Raoul Rigault comme il le méritait, et il faut dire qu'il leur fit pour moi plus d*excuses qu'ils n'en avaient d'abord exigées.
Après s'être séparés à la suite de cette dernière entrevue, MM. Blavet et de Saint-Albin le virent s'en aller d'un pas léger jusqu'à la botte du décrotteur le plus prochain et lui confier le soin de nettoyer d'immenses bottes qu'il devait étendre nonchalamment quelques mois plus tard sous les tables du tribunal révolutionnaire de la Commune.
On pense bien que durant le siège les frères et amis, prévoyant avec raison que le 4 septembre n'était que la préface de la Commune et que ceux qui l'avaient fait étaient leurs alliés, avaient pris de singulières audaces. La canaille en képis ne manquait pas de hurler devant notre porte toutes ' les fois qu'elle se trouvait sur son chemin ; après avoir bien crié contre le FigarOj on allait manifester quelque part où l'on buvait encore et l'on rentrait chez soi plus ivre qu'avant.
Naturellement nous disions leurs vérités à ces héros, et quelquefois nous en voyions venir dans nos bureaux pour demander en uniforme des rectifications insensées.
Un soir, que nous étions tous dans la salle de la ré-
daction, deux individus habillés en gardes nationaux, se présentèrent au milieu de nous. L'un était jeune, l'autre vieux, tous deux répugnants.
— Nous venons, dit le plus jeune, d'un ton fort grossier, protester contre un article que vous avez mis au sujet de noire compagnie et voilà la note que nous voulons voir mettre dans le Figaro, Et, en disant cela, il tirait un papier de sa poche.
Naturellement je restai assis devant ces drôles. Je pris la note et après l'avoir parcourue avec attention, je leur répondis :
— C'est très-bien, messieurs, votre réclamation sera insérée dans le journal.
— Il faut qu'elle paraisse ce soir même, me dit le plus jeune d'un ton impératif,
— Ni ce soir ni demain, répondis-je sèchement, si vous le prenez sur ce ton ; je veux bien être poli avec vous, mais c'est à la condition que vous le soyez encore davantage avec moi l je me tournai verà Saint- Albin, à qui je donnai le papier : Ayez donc la complaisance de copier cette note avec ses fautes d'orthographe et de français !
A ce 'moment, ils parurent un peu ébranlés; tous deux se consultèrent tout bas.
— Nous ne tenons pas, dit le jeune, à ce que ce soit imprimé comme cela ! un résumé suffirait, quelques lignes seulement.
— Non, messieurs, leur dis-je, votre note rend très-bien votre pensée, je dirai mieux, elle est trèsbien faite, elle paraîtra telle quelle.
Saint-Albin écrivait toujours.
Les deux citoyens se consultèrent un instant, puis
ils dirent: « Veuillez nous rendre la note », et ils
décampèrent comme s'ils s'étaient trouvés en face de
l'ennemi.
« Quand ils furent partis, Saint-Âlbin me demanda
où j'avais vu des fautes dans leur note.
— Nulle part, répondis-je, mais ils n'en savaient rien, vous en voyez la preuve.
Un autre jour, c'était dans le bureau des abonnements, je vis arriver deux gardes nationaux à Tair plus grossier encore ; tous deux avaient le képi vissé sur la tète.
— Nous venons, dit brutalement le plus jeune, vous demander l'adresse de X..., votre rédacteur.
Je fis à ces deux goujats un salut aussi re*spectueux
que si j'avais eu devant moi deux grands seignefurs.