‹ Mémoires d'un journalisteChapitre 10 sur 32 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Paris. — Deux toilettes et [«as d'habits. — L'encre de la petite vertu. — Le cuisinier da Siècle — Les t^te^de cloas des journaux de modes. — Le baptême de la Sylphide. — Mademoiselle Taplioni, marraine. — Le journal parfumé. — Un nid de lorette.

— L'rie ascension difficile. — Le premier abonné. — On sonne les cloches. — L'horloge du désespoir. — La cimpa?ne des annonces. — M. Oulot. — Souvenir émouvant. — Douze piles dé us. — Location d'un rez-de-chaussée. — M. de Girardio. — La mémoire du cour. — Une chroniqueuse de qualité. — L'Échantillon de réclames. — Une douzaine dhuitres moins une. — Les dangers dune hostie. — Le père Champeaux. — Les clichés de la chronique de modes. — Le demi-dieu et le Dieu. — Nouvelles à la main. — Le lit de Procuste. — Madame d'Abrantès.

— Une énigme matrimoniale.

Me voici donc à Paris ! Qu'y faire ? Nous sommes quatre bouches à nourrir, quatre bouches, dont deux toutes petites, qui ne peuvent compter que sur ma tète et sur mes bras. Pour le choix d'un état, je suis bien à mon aise ; n'en connaissant pas un, j'ai l'avantage de ne me laisser influencer par aucune préférence préconçue.

D'autre part, habitué, grâce à cette providence que j'appelais ma grand'mère, à me sentir toujours de l'argent en poche et à le dépenser sans trop compter ; à la tête d'une famille que j'adorais, éprouvant pour elle comme pour moi-même une profonde horreur des privations et

de la misère, j'arrivais à Paris très-décidé à travailler pour me créer une position, d'autant plus décidé que les quelques dizaines de louis qui dansaient dans mon escarcelle n'étaient pas susceptibles de me mener fort loin, et que mon porte-manteau ne contenait pas une toilette de rechange.

Bien que, suivant une habitude contractée au temps de mes splendeurs, je fisse deux fois par jour ma toilette — avec les mêmes habits, bien entendu, — ma garderobe tout entière tenait sans peine dans un tiroir, et mes bottes laissaient voir, au pli du petit doigt, des lézardes naissantes que l'emploi intelligent de l'encre de la petite vertu ne dissimulait qu'à grand'peine.

Cependant les jours s'écoulaient, le quadrille de mes pauvres louis allait s'éclaircissant à vue d'oeil, le temps etl'argent se consumaient sans que j'eusse trouvé ma voie.

Comment l'idée de faire un journal germa-t-elle dans mon cerveau, radicalement étranger jusqu'à ce jour à cette nature d'industrie ?

Le hasard, ou plutôt celte prédestination providentielle à laquelle le scepticisme humain a donné le nom de hasard, me fit descendre dans un hôtel situé en face du passage du Saumon, fréquenté par Martinet, du Siècle, un des vétérans du journalisme. Je le vis, je causai, je me liai avec lui — il était de relations faciles, — et ce fut dans sa conversation que je puisai, à mon insu, le germe de ma vocation future.

Je l'accompagnais quelquefois, à mes heures de

WKMoIRKS DT.X JOURNALISTE.

désœuvrement, à la composition du Siècle où il remplissait avec une expérience consommée les fonctions de cuisinier, c'est-à-dire de rédicteur préposé au travail de la mise en pages, le la correction des épreuves, etc. J'assistais aux mvstêres de l'enfantement de la feuille

noircie, et je respirais cette odeur pénétrante d'encre typographique, djnt l'effet contagieux ne se fait pas longtemps attendre et qui vous porte presque invinciblement à vous faire imprimer.

J'en étais, sans m'en apercevoir, à la période d'incubation, quand un jour, feuilletant un journal de modes, tel qu'on les fabriquait alors, tiré sur papier à sucre avec des caractères flétris en style du métier du sobriquet de « têtes de clous, o je fus frappé du contraste existant entre l'aspect du journal et sa spécialité. J'en exprimai même ma surprise en présence de gens compétents; à quoi il me fut répondu :

— Que voulez-vous, c'est la routine. Que serviraient, à un journal de modes du beau papier et une impression de luxe ? C'est pour la gravure que Ton s'abonne, rien de plus. Ne voudriez-vous point aussi qu'on y mît de la littérature ?

— Pourquoi pas? Croyez-vous qu'une feuille bien rédigée, bien imprimée, agréable à voir et à lire, n'aurait pas plus de chance d'être accueillie par le monde élégant que ces sales chiffons de papier? Débarbouillez les journaux de modes et vous verrez s'ils en auront moins de succès.

Une fois dans ce courant d'idées, je suivis l'exemple de ce philosophe qui, voulant prouver lemouvement,marcha.

J'avais bonne tenue, une mise ne trahissant point la gène qui commençait à se faire sentir, car j'étais à Paris depuis six mois. Je me présentai hardiment chez Lévy, propriétaire de l'imprimerie du Siècle, où j'avais eu plusieurs fois, comme je l'ai dit, l'occasion d'accompagner Martinet. Il me reçut d'une façon très-courtoise, écouta mes idées, mon plan, qui parut lui sourire, consentit à me fournir les moyens d'exécution, — et à ne pas me demander d'argent d'avance! Question vitale, car c'était justement, pour entrer en campagne, le nerf de la guerre qui me faisait défaut. La petite pension que me servait ma bonne grand'mère était fort légère, surtout pour vivre à Paris.

Ce premier point conquis, il s'agissait, avant de lancer l'enfant dans le monde, de commencer par le baptiser. C'était le temps où florissait à l'Opéra un ballet qui devait à Marie Taglioni, reine des danseuses passées, présentes et futures, un succès presque snns exemple. 11 s'appelait la Sylphide, titre élégant, vaporeux, aérien, qui me parut merveilleusement adapté au journal que je voulais faire. J'allai trouver mademoiselle Taglioni, et j'invoquai son patronage, qu'elle consentit à m'octroyer avec une grâce parfaite. La Sylphide servit de marraine à mon journal, et ce fut sous ce poétique pavillon que je me décidai à tenter la fortune.

KO MllMOJRKS D'UN JOURNALISTE.

Une fois mon journal sur le chantier, je ne fermais plus l'œil sans en rêver. Mon imagination en travail bat- Lait nuit et jour la campagne à la piste d'idées inédites. Un beiu malin, il m'en vint une que je n'hésitai pas à considérer tout simplement comme un trait de génie: je connus la pensée lumineuse de parfumer la Sylphide.

Sans perdre une minute, je cours chez Guerlain, dont la renommée naissante ne dédaignait pas les fanfares de la publicité ; je conviens avec lui d'un certain nombre de sachels payables en lignes de réclames ; après quoi je fais fabriquer une vaste boîte à coulisses, munie de tiroirs à claire-voie, dans lesquels j'étends religieusement mes couvertures au-dessus d'une litière de parfums. Il m'arriva même plus d'une fois de me lever au cœur de la nuit pour retourner mes couvertures, comme on retourne une côtelette sur le gril.

J'habitais alors rue Fléchier, dans une maison appartenant à un ami, un joli nid précédemment occupé par une paroissienne do Notre- l)ame-de-Lorette, que les vicissitudes de la vie galante avaient réduite à déserter ses lares en abandonnant son mobilier comme garantie des loyers. J'étais donc meublé en loretle, ce qui ne me déplaisait pas.

Ce fut là le berceau de la Sylphide. L'inconvénient de ce berceau, c'est qu'il était trop près du ciel. Je logeais au quatrième ou cinquième élajje, ce qui, par parenthèse, n'est pas précisémeni commode pour un bureau

de journal, l'abonné, toujours avare de ses pas, hésitant à gravir çps hauteurs alpestres. Cependant il n'y avait pas à choisir.

Je fis donc apposer sur ma porte une magnifique plaque en marbre noir, sur laquelle rayonnait, en lettres d'or, cette inscription monumentale :

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