UNE PASSION
Vaudeville en un acte , par MM. Varin et Desvergers
Le rôle d'An ténor sera joué par M. de V...., amateur de cette
ville.
Le nom, quoique sous-entendu, était le secret de la comédie ; toute la ville était dans la confidence de l'initiale.
La foule se pressait aux portes de la salle, défendues, pour la première fois depuis la création du théâtre, par des barrières, où on s'étouffait plusieurs heures avant l'ouverture des bureaux.
A peine le guichet était-il ouvert qu'il ne restait plus de billets ni pour le parterre ni pour les régions supérieures.
Les priyilégiés se précipitent vers leurs places , les déshérités stationnent et se groupent devant la porte en faisant entendre de sourdes rumeurs , comme s'ils méditaient de forcer l'entrée.
Dans la salle , tout est tumulte et confusion. On se dispute les meilleures places, on se heurte, on se foule, on s'encaque , le public, tassé comme des harengs, reflue jusque dans les corridors.
De temps en temps s'élèvent du sein de cette fourmilière, des murmures d'impatience qui ne tardent pas à se convertir en clameurs.
A la fin, l'heure sonne : tes trois coups sacramentels résonnent. Les flots se calment et se taisent comme par magie devant le quos ego du régisseur.
On jouait un acte de la Muette de Porlici en lever de rideau.
Je vous jure, sans prétendre porter atteinte à la gloire du maestro, que ce soir-là Auber, avec tout son génie, ne m'allait pas à la cheville. Ce fut, pendant tout le temps que dura Topera, un brouhaha qui témoignait du peu de cas que le public faisait de la musique. Les chanteurs eux-mêmes, tacitement d'accord avec l'auditoire, galopaient les morceaux qu'ils ne sautaient pas, tandis que l'orchestre, piqué d'honneur, brûlait les notes et menait Mazaniello et ses pêcheurs tambour battant. C'était un steeple-chase musical qui tournait au charivari. Qu'importe ? Est-ce qu'on écoutait ? L'événement de la soirée était ailleurs.
Mais pendant que tout était tumulte dans la salle et confusion sur la scène, que se passait-il dans la coulisse ?
Jusque-là, stimulé par la fièvre, grisé par la gloriole du point d'honneur et les excitations de la galerie, je m'étais étourdi sur l'approche du moment critique. Ja/ais franchi d'un pas gaillard l'escalier qui menait à ma loge; je m'étais laissé habiller, coiffer, maquiller par Luguet, qui s'était chargé de me faire une tête (style consacré); bref, j'avais subi sans faiblesse les « préparatifs de la toilette ».
T.lais une fois en présence de l'instant suprême, une fois le pied sur les planches, je se.itis ce courage factice fondre à la menace du danger.
Il me passait devant les yeux des éblouissements convulsifs. J'éprouvais dans les jambes le tremblement nervaux du conscrit à son premier coup de feu, et j'entendais distinctement le tic-tac de mon cœur qui battait comme un balancier de pendule. Tranchons le mot : j'avais le trac.
Appuyé contre un portant dans l'attitude taciturne et farouche de l'homme qui médite un coup de désespoir, j'opposais un silence de glace aux encouragements de mes camarades et aux exhortations intéressées de mes parieurs. Quand j'entendis retentir le commandement : Au rideau! tout mon sang se figea dans mes veines.
La toile se lève, je perçois un bourdonnement sourd dont l'écho domine la voix des acteurs qui sont en scène. C'est moi, c'est le débutant qu'on réclame.
Enfin la minute a sonné.
€ Entrez, monsieur , entrez ! » articule Raphaël, un des personnages de la pièce, en s'adressant à la cantonnade.
t A vous ! me crie-t-on dans la coulisse , à vous ! C'est votre tour d'entrer. »
Eh! parbleu! je le sais bien, que c'est mon tour. Mais la peur et l'émotion me clouent à ma place. Ma ré-
solution m'abandonne. Advienne que pourra, tant pis ! je n'entrerai pas.
— Ventrebleu! à quoi pensez -vous donc? s'écrie M. Manby, de la Compagnie du gaz, un de mes plus gros parieurs. Allez-vous nous laisser en plan ?
Et s'élançant vers moi qui me tenais debout, immobile devant une porte, il me donne une brusque poussée. Je fais trois pas... je suis en scène. M'y voilà !
Un hourrah formidable accueille mon apparition ; c'est la salle entière qui se tord dans un éclat de rire homérique.
Il me semble, avant d'aller plus loin, que l'instant est venu de me présenter au lecteur dans l'uniforme de mon rôle.
Suivant l'indication des auteurs, Anténor est un jeune France, c'est-à-dire un prosélyte du romantisme poussant jusqu'au grotesque l'excentricité du costume.
Fidèle à l'esprit du personnage, j'avais logé mes longues jambes grêles dans un pantalon noir genre jocko, orné à la ceinture de larges plis à la hussarde, qui formaient l'éventail quand mes mains, plongées au fond des poches bâillant le long de la couture, venaient à s'écarter du corps.
Sur ma poitrine s'épanouissait un gilet à la Robespierre, fait d'une indienne à grand ramage, fleurs écartâtes sur fond blanc, et armé de cornes menaçantes dont les pointes poignardaient mes voisins.
Mon habit était tout un poëme.
D était noir, à queue de morue, muni de manches à gigots et respirait un je ne sais quoi satanique plus facile à imaginer qu'à décrire.
Au sommet de mon sinciput se dressait un cône tronqué en feutre mou de trente centimètres de haut, dont la base, ceinte de larges ailes, laissait échapper des flots de cheveux bruns (les miens, que je portais trèslongs, et que j'ai conservés en dépit des années, je ne suis pas fâché de le dire en passant) lesquels ruisselaient sur ma nuque, défiant par leur abondance la crimère mérovingienne de Clodion le Chevelu et de son héritier Théophile Gautier.
Figurez-vous, avec le harnais dont je viens de croquer la silhouette, mes traits maigres et blêmes encadrés dans ce bocage épais et tout ahuris de la façon dont s'était effectuée mon entrée, et vous vous expliquerez l'explosion de fou rire qui salua mon apparition.
Si encourageante qu'elle fût, je ne rougis pas d'avouer que cette réception acheva de m'interloquer. Heureusement je n'avais, en entrant, que quatre mots à prononcer.
— Elle n'y est pas !
Après quoi je me mis à arpenter les planches dans tous les sens, gesticulant à tort et à travers pour me donner une contenance, et soulevant à chaque pas, à chaque geste, une explosion d'hilarité.
70 MÉMOIRES D'UN JOURNALISÎE.
Vous savez que j'avais répété les deux mains dans mes poches en m'en rapportant à l'improvisation : il en résulta que j'avais un peu l'air d'un ours devant les barreaux de sa cage , cherchant s'il y a un trou par lequel il puisse sortir. Tout cela fut considéré comme du bien joué.
L'effet que je produisis rien qu'en faisant de ma main un abat-jour pour fouiller du regard tous les coins de la scène, il faut renoncer à le peindre. Les bravos se mêlaient aux fous rires, et la salle, peu habituée à des démonstrations aussi fantastiques, tremblait au bruit des applaudissements.
N'importe, vivrais-je cent ans, je n'oublierai jamais l'impression que produisit sur tout mon être l'aspect de ce monstre à mille faces les yeux braqués sur moi, me dévorant du regard, me fusillant à coups de lorgnettes.
Quand les hasards de mon métier de journaliste me font assister aux débuts de quelque pauvre diable, bien gauche, bien empêtré, tremblant aux feux du lustre et barbotant à travers son rôle, je n'ai pas, je vous jure, la moindre envie de siffler. Je le plains, le malheureux, et, faisant un retour sur moi-même, je me dis, avec une variante à Yaparte de l'ivrogne qui, voyant un homme ivre, pense à part lui : « Voilà comme je serai dimanche : »
« Voilà pourtant comme j'étais à Nantes. »
Cependant es bravos, ces applaudissements, ces rires,
ce tumulte flatteur dont je savourais le miel pour la première fois, m'avaient donné le temps de rattraper mon équilibre. Quelques visages amis que je voyais à l'orchestre et aux avant-scènes me souriant et m'encourageant du geste et du regard, achevèrent de ranimer mon courage, et j'attaquai avec un certain aplomb mon grand monologue de la scène VI.
La situation est celle-ci :.
t Anténor est follement épris d'une vision qui lui est apparue au plus fort de Forage suscité dans son àme par la lecture d'un roman à la mole. Cette vision, à demi-entrevue à travers les battants de sa fenêtre entrebâillée, fait partie du matériel d'un maître de dessin, dont l'atelier donne en face de son logis: c'est un mannequin affecté aux études des écoliers qui constituent le personnel de la classe.
« Or, un matin que cet amant byronien cherche des yeux le mystérieux objet de celle passion furibonde, il l'aperçoit, dans quel état, grand Dieu ! Assis, enveloppé d'un long voile de mariée et le front ceint d'une couronne de fleurs d'oranger. Horreur ! A cet aspect, il pousse un cri sauvage et s'élance tète nue sur le boulevard. »
Ici l'orchestre fait entendre le prélude de l'air d'Yelva. A l'instant le silence se fait. Les plus tapageurs se taisent et prêtent l'oreille. On m'attend à mon premier flon-flon.
Je possédais, je l'ai dit a»lleurs, un assez joli talent d'amateur dont mes succès de lutrin m'avaient donné la
conscience. Mais autre chose est de chanter dans les orgues ou de chanter devant la rampe. Cependant, je sentais que c'était là le moment héroïque, l'instant de vaincre ou de périr.
Le chef d'orchestre frappe trois coups sur la boîte du souffleur (je les entends encore !) et j'entame bravement mou couplet :
Les vents, la pluie et le tonnerre Forçaient chacun à chercher un abri :
Moi seul, bravant la foudre et la gouttière, Aux éléments j'offrais un front hardi.
Oui, de ce ciel où grondait la tempête, En blasphémant j'implorais la rigueur; Mais tous les flots qui coulaient sur ma tête N'ont pas éteint le volcan de mon cœur.
Je n'étais pas au bout que la salle éclatait en bravos qui n'en finissaient plus. Je ne prendrais pas sur moi d'affirmer que jamais Vut de poitrine de Tamberlick ait soulevé de pareils transports.
Ce fut bien autre chose encore à la scène de la guitare.
Il n'est pas hors de propos de vous apprendre que je suis peut-être, après Iluerta, dont j'ai l'honneur d'être le disciple , le dernier Abencerage de la guitare. Ne vous moquez pas de moi, je suis décidé à tout avouer. Nonseulement j'ai été guitariste fanatique, mais j'ai professé pour cet instrument, dont l'ingratitude ne saurait être
mise en question, la passion que je porte en tout ce que je fais.
Tout ceci pour vous dire qu'au moment où je chantai, avec le mannequin animé dont j'étais le Pygmalion, le duo diabolique :
Quel plaisir de tordre Nos bras amoureux, Et puis de nous mordre En hurlant tous deux,
au lieu d'abandonner à l'orchestre le soin banal d'imiter la guitare sur les cordes d'un violon, je fis moi-même l'office d'accompagnateur. Vous voyez d'ici l'étonnement. A partir de là, mon triomphe ne connut plus de bornes; ce ne fut, jusqu'à la chute du rideau, qu'une ovation perpétuelle. Le public m'attendait pour m'acclamer à ma sortie, et je ne suis pas éloigné de penser que la foule aurait poussé l'enthousiasme jusqu'à dételer mes souliers, comme on affirme qu'on le fit un jour à M. Dupin.
Amour-propre à part, j'ose croire que je ne fus pas trop mauvais. La preuve, c'est qu'il me fut fait des propositions d'engagement, auxquelles je ne crus pas devoir répondre.
Ce n'est pas que la vocation me manquât. Je me sentais le tempérament du théâtre et le goût de la vie de coulisses.
Garçon, je me serais plu au frou-frou des robes de soie, au contact des jupes de gaze, aux intrigues, aux
aventures, aux triomphes bruyants de la s ?ène. Marié à dix-huit-ans, père de famille deux ans après, je me devais à ma femme et à mes deux enfants. Ce mariage prématuré, qui semblait devoir me fermer toute carrière, est peut-être ce qui préserva ma jeunesse des écarts de mon imagination. Que ce fût une folie, c'est possible, mais ce qui n'est pas douteux, c'est qu'elle me sauva de bien d'autres.
Ce que devint le montant du pari, est-il nécessaire de vous l'apprendre ?
Il n'en entra pas, on le comprend, un rouge liarddans mon porte-monnaie. A la suite de cette représentation mémorable, le théâtre resta fermé pendant deux jours. Argent et relâche furent employés en banquets, que j'offris, Amphytrion magnifique, à la troupe et aux habitués des coulisses.
Je ne répondrais même pas que mes feux de quinze cents francs aient suffi pour acquitter la carte, et que Roux n'ait pas eu à intervenir au moment du quartd'heure de Rabelais. Mais ne le plaignez pas plus qu'il ne se plaignit lui-même ; la recette avait excédé trois mille cinq cents francs, les plus hautes eaux connues, de mémoire de directeur, à l'échelle métrique du théâtre de Nantes. Si Roux était, à l'heure qu'il est, directeur du Palais-Royal, je parle cent contre un qu'il me ferait un pont d'or pour y jouer les Lhéritier.
Si j'ai narré avec d'aussi amples détails l'histoire de mon premier et de mon dernier début en face du trou
du souffleur, c'est afin de réduire à leur juste valeur les propos de gens qui se flattent de me chagriner beaucoup en m'attribuant des antécédents de cabotin.
Jugez de la bonne foi de ces gens-là par le simple trait que voici :
Cochinat, qui fut longtemps un de mes rédacteurs au Figaro, mais qui devint plus tard, j'ignore encore pourquoi, et lui aussi peut-être, un de mes plus noirs ennemis, Cochinat, revenu à de meilleurs sentiments et auquel j'ai pardonné de grand cœur, — car je suis assez heureux pour être sans fiel et sans rancune, — me faisait un jour, en déjeunant avec moi, cet aveu dépouillé d'artifice :
t Je savais bien que vous n'aviez paru qu'une fois sur un théâtre, mais j'étais sûr de mon effet en écrivant dans un journal :
« M. de Villemessant a joué, pendant dix ans, les t Arnal en province, et il a été sifflé. »
Et voilà comme on écrit l'histoire. II n'en a pas fallu davantage pour répandre dans le public, toujours friand de médisance, le bruit que j'avais passé ma jeunesse sur les tréteaux.
Je brusque la dernière période de mon séjour en province et j'arrive tout droit à Paris.
Et maintenant, lecteurs, que me voilà aux prises avec les côtés sérieux de la vie et la nécessité de me créer un gagne-pain, j'en ai fini avec les fredaines de ma jeunesse, je ne vous en parlerai plus.