LA SYLPHIDE
Journal de modes
Nota. On peut voir encore ce marbre vénérable s'épanouir au seuil des bureaux de Mariton, propriétaire actuel de la Sylphide, car la bonne vieille vit toujours, quoiqu'elle ait bientôt vingt-cinq ans, un bel âge pour un journal!
J'installai dans mon antichambre un simulacre d'administration, et j'attendis.
Mon premier abonné fut un Allemand" : c'était, je l'ai su plus tard, le mandataire du directeur des postes de Cologne, pour le compte duquel il venait souscrire.
Il était gros, replet ; il soufflait comme un bœuf et épongeait avec son mouchoir la sueur qui ruisselait jusque dans sa cravate. Bien que j'ignorasse tout d'abord l'objet précis de la visite de cet inconnu, je me sentais impressionné par sa présence, et ce fut d'une voix légèrement altérée que je lui adressai cette question :
— Monsieur, que désirez-vous ?
— Un abonnement à la Sylvhide. Quel est le prix d une année ?
— Quarante francs.
— Les voilà. Donnez-moi ma quittance.
Pour le coup, le cœur me battit presque aussi fort que le jour de la capture de mon premier lièvre. Le premier abonné ! le premier !!! Quiconque a crée un journal peut se faire une idée de mon émotion.
J'écrivis sa quittance en ronde, en coulée et en anglaise. Les cloches de l'église voisine, qui se mirent en branle juste à ce moment solennel, me semblaient tinter tout exprès en l'honneur de cet événement mémorable, et je me demandais si chaque abonnement serait ainsi salué par un semblable carillon.
Il me souvient encore que j'allais me mettre à table à l'instant où mon premier client avait fait son entrée. Je me sentis pénétré à son endroit d'une si vive reconnaissance, que je l'invitai à partager mon déjeuner. Il s'en excusa, j'insistai, et, nonobstant sa résistance, j'obtins de lui qu'il acceptât de se rafraîchir, ce qui, d'ailleurs, n'était point un luxe, vu l'état dans lequel l'avait mis l'ascension de mes cinq étages.
Je l'ai rencontré plus d'une fois, ce digne homme, je le revois encore fréquemment dans les bureaux du Figaro, où il vient prendre des abonnements pour la Prusse. Eh bien ! quoique j'aie eu, depuis vingt-cinq ans que je fais des journaux, le temps de me bronzer sur
le chapitre des abonnés, je ne saurais l'apercevoir sans que sa bonne grosse figure me cause une certaine palpitation, et machinalement je m'empresse de lui offrir une chaise.
Inutile de faire assister le lecteur au laborieux enfantement de mon premier numéro. J'ignorais jusqu'à Va b c du métier, et vous jugerez de l'état de mes connaissances littéraires par le simple fait que voici :
On m'avait recommandé comme un écrivain d'avenir un jeune employé du ministère des finances, qui consacrait au culte des muses le temps que lui laissait le service de l'État. Il s'appelait Rispal. J'eus de lui une courte nouvelle, dans laquelle j'admirais fort, entre autres beautés, cette phrase marquée au coin du génie :
« Minuit sonnait à l'horloge du désespoir ! »
Quel style ! me disais-je à part moi, et qu'un homme est heureux de trouver au fond de sa cervelle de pareilles inspirations !
Cependant, mon premier numéro paru, il se produisit un phénomène auquel j'étais loin de m'attendre : plusieurs abonnés me renvoyèrent leur exemplaire en se plaignant de ce que le parfumage les entêtait horriblement. Donnez-vous donc du mal à courir après des idées neuves !
Toutefois, cet essai malheureux ne fut point sans profit pour l'avenir de la Sylphide. Mes relations avec la par-
<4 >ik;nHRF3 dm;> t .rcwiWALisra
fumerie m' iraient m^ert 'les uorizrns nouveaux. Du moment rue ^leriaiu :cmsentait si facilement 1 rémunérer niits réclames -m marmaniiises, peurquei se rstuiserait-u à :es reeanoenser en esneees ? Je maniai maorocosition. qui passa comme une Lettre à la poste. Eniiarii par ce premier succès, j'entrepris la ccnquète «le La rue de la Faix: filial. tr:i; ,T er Mayer. Dcucet. Lliapron, Chevreuil, qui suivirent, sans tr:p se faire *arer L'oreille, L'exemple de Leur voisin '}ueriaiu.
De là :e me ~cr*ai sur La ne Bicheiien. J'enlevai Vaurice-Beau"ais, Ea^cn. Lalcé. Bn:usse, Le Fersan, Gageiin. Li n'y avait pas quinze jeun? que La Sylphide était au mcnoe. que '"avals deià en coreteuiile un dossier de traitas représentant plusieurs mi' lier* d< j francs de revenu. Des Lors je crus me voir galopant à grand'guides ■>ur la note de la f :rtune, et je me lis : « Von garçon, ton allure est. faite. »
Seu ement ce n'étaient là que des promesses des
lettres de char, g-; tirées sur Péeh lance de L'avenir;
mais l'encaisse, l'argent comptant? Voilà où Le bat me
blessait.
En consultant la liste ae mese.ients, j avais romarffi^une lacune; il me manquait un mardi md de blanc. Donc, un matin, je prends mon courage à deux mains, car il s'agissait d'une expéiition difficile. Je me munis d'une petite réclame que j'avais bibcldée la veille à propos des toilettes de mariées et des corbeilles de
MÉMOIRES D'UN JOURNALISTE. s:,
fiançailles, et je pars pour le quartier Saint- Jacques, siège des magasins Oudot.
C'était un établissement se*- ulaire, une de ces maison* patriarcales à cheval sur les vieux principes et jusqu'alors inaccessible à la contagion de la publicité- La main me tremblait un peu, je ne m'en cache pas, en la posant sur le bouton de la porte, et je me surprenais, à l'exemple du patient que l'excès de la douleur traîne chez le dentiste, à faire mentalement des vœux pour ne trouver personne à qui parler. Cependant, j'étais trop avancé pour reculer. Je fis violence à ma timidité, et, tournant résolument le bouton, j'entrai.
— Monsieur Oudot? demandai-je au premier employé qui s'offrit à moi.
On me conduisit à son cabinet.
J'aperçus un vieillard au front vénérable, à la physionomie à la fois imposante et sereine, dont l'accueil bienveillant me rassura tout de suite et me mit du baume dans le sang. Je lui exposai bien simplement l'objet de ma visite ; puis, quand je vis qu'il m'écoutait avec complaisance, je lui parlai de moi-même, de mes projets, de mes espérances ; je terminai en lui donnant lecture Je mon article sur les corbeilles de mariage , dont la conclusion était naturellement l'éloge des magasins Oudot, « cette vieille maison de confiance et de probité. »
Quand j'eus fini, il m'envisagea d'un air affable, et avec un accent plein de douceur, il me dit :
— Notre maison n'est pas dans l'habitude, monsieur, de recourir aux annonces : elle n'en a jamais fait. Mais votre article me plaît. Combien me demanderez-vous pour douze mentions à peu près semblables publiées dans le cours de l'année?
— Douze cents francs, hasardai-je d'une voix timide.
— Eh bien ! ayez l'obligeance de me faire votre reçu.
— Mais, repris-je, quelque peu surpris, l'usage est de payer seulement par douzième, de mois en mois.
— Ma maison, me répliqua-t-il, ne fait les affaires qu'au comptant. C'est la première /ois que j'use de la publicité; il me serait désagréable qu'il en transpirât quelque chose. J'ai confiance en votre bonne raine ; je suis sûr que vous remplirez parfaitement vos engagements.
Et il aligna devant moi douze piles d'écus de cent sous (la monnaie courante d'alors) dont la vue me causa un étourdissement de plaisir. C'étaient les colonnes de mon temple.
Je partis, emportant pour cet homme excellent une reconnaissance et une vénération que les années n'ont point affaiblies. Si jamais, ce qu'à Dieu ne plaise ! un des siens tombait dans le malheur, qu'il vienne à moi sans hésiter, mon cœur et ma bourse lui seront également ouverts
Je rentrai chez moi triomphant. Quelle fête pour un pauvre journal au berceau, auquel il tombe du ciel une
Californie, la manne au milieu du désert ! Je vais trouver mes fournisseurs et je paye rubis sur l'ongle. Si j'étais fier, vous devez le penser.
Une idée en amène une autre ; ce fut alors que me vint la pensée d'ajler voir M. Emile de Girardin. Son nom était dans toutes les bouches; il avait la popularité, on l'appelait Girardin tout court. Le journal qu'il avait fondé, la Presse, tenait le haut du pavé.
Je me présentai tout simplement chez lui, sans me faire précéder par une demande d'audience , et je fus introduit dans son cabinet sur la seule remise de ma carte, ce qui ne laissa pas que de m'étonner un peu : avec un si gros personnage je m'attendais à faire antichambre.
Son accueil me charma autant qu'il me surprit. Il avait l'air froid mais poli, sérieux , affable, en un mot les manières d'un homme tout à fait comme il faut. C'était la première fois que je me voyais en face d'un journaliste politique, d'un publiciste éminent, et le prestige qu'il exerçait sur mon moral se reflétait sur mon individu. Je me tenais assis à l'extrême bord d'un fauteuil, les coudes aux flancs, les genoux infléchis et les pieds rentrés sous moi-même, comme si j'eusse voulu me réduire au moindre volume possible.
Mon embarras ne m'empêcha pas de lui expliquer clairement et brièvement le but de l'entrevue que je lui avais demandée.
« J'étais fondateur et propriétaire d'un journal de
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modes, la Sylphide. J'y faisais, en faveur de divers commerçants, des mentions assez bien payées. Partant de là, j'avais conclu que les mêmes réclames reproduites dans un grand journal, seraient, en raison de leur notoriété supérieure, d'un placement plus facile et plus avantageux. »
C'était l'époque où M. de Girardin arborait pour devise : Une idée par juur. La mienne le frappa. Elle lui parut neuve et féconde, et, tout de suite, il répondit à ma communication :
— Inutile de répéter vos articles. Je vous affermerai un feuilleton de la Presse par semaine. Vous y serez chez vous. Faites en sorte que cela soit tourné convenablement. Vous me donnerez cent francs par semaine, et vous me payerez un mois d'avance. »
Le lendemain à midi, les quatre cents francs étaient consignés, le contrat paraphé, et je me trouvais, pour trois ans, principal locataire d'un feuilleton, au rez-dechaussée de la Presse.
L'important était de sous-louer.
Je me mis, sans retard, en campagne. Je vis Froment- Meurice, le bijoutier ; je lui vendis douze insertions de cinq à dix lignes au maximum, à raison de 100 francs chacune ; puis, encouragé par cette brillante opération, je sondai le terrain dans toute la région propice à l'exploitation de la publicité, et partout je trouvai l'or à fleur de terre. Je n'avais, en quelque sorte, qu'à me baisser pour ramasser des traités.
Payons avant d'aller plus loin, une dette de reconnaissance à M. Emile de Girardin.
Si j'aime passionnément l'indépendance, j'en excepte ce que Nestor Roqueplan appelle spirituellement l'indépendance du cœur. M. de Girardin n'a jamais soupçonné sans doute l'influence que sa réception , — non-seulement polie — cela va de soi de la part d'un homme tel que lui, — mais engageante, et je dirais presque amicale, exerça sur la destinée d'un humble débutant, frais émoulu de sa province. Je le retrouverai plus tard dans des circonstances où le hasard des événements et sa prépondérance personnelle lui firent jouer un grand rôle, où moi-même je me trouvai jeté dans la mêlée politique, mais jamais, quelle qu'ait été en ces temps orageux la couleur de notre cocarde, jamais je n'oublierai les égards que m'impose envers lui la mémoire du cœur.
Je reviens sur m?s pas, et je remonte aux origines de la Sylphide.
Aussitôt que j'avais vu jour à tirer bon parti de la publicité, je m'étais mis en quête d'une chroniqueuse de modes, non pas une de ces comtesses ou de ces marquises de carnaval dont la particule est empruntée au livre d'or du pseudonyme, mais une femme du monde pour tout de bon ; et j'avais eu la chance de mettre la main sur une vraie patricienne inscrite au nobiliaire de l'Em pire, madame Amet, qui, du chef de sa mère, signait ses articles du nom retentissant de duchesse d'Abrantès.
Pour ma part, je n'étais pas capable d'accoucher de trente lignes de rédaction ; mais je m'étais vite aguerri aux trucs et aux ficelles du métier, et personne ne s'entendait mieux que moi à inspirer une réclame et à mettre le doigt sur la fibre sensible du commerçant.
Le fin du métier consistait à tendre à l'industriel la glu d'une réclame toute faite, car d'espérer qu'il vint se prendre de lui-même, c'est ce qui n'était guère permis, à raison du peu d'importance de la Sylphide. J'avais donc institué une confection de faits divers dans lesquels l'annonce, véritable Protée, revêtait les maquillages les plus variés.
Citons en passant quelques échantillons des produits de notre industrie.
La réclame élégiaque. — Je copie :
Testament d'une grisette.
« Dimanche dernier, les locataires d'une maison de la rue Saint-Honoré faisaient la chasse à un joli petit serin qui voltigeait dans la cour de la maison et venait on ne savait d'où. — Ils mettaient d'autant plus d'ardeur à sa poursuite que l'oiseau avait un petit papier suspendu au cou, au bout d'un fil. — Enfin le fugitif fut pris, le papier détaché, déplié, et on y lui ce qui suit :
« Pauvre, malade, sans ressource aucune, je ne sais que devenir. — J'ai vingt ans, mais je ne veux pas d'une vie honteuse !! J'ai pris mon parti : tout sera fini ce soir. — Mon seul ami au monde est ce petit oiseau, à qui je rends la liberté!)
Je supplie la personne qui le trouvera d'en prendre grand soin- Il chante si bien, le pauvre petit ! — Merci, merci, par avance !
c marie. »
« L'oiseau a été trouvé par M. ***, propriétaire des magasins de..., rue..., n ..., qui lui a donné un asile et veille sur cet intéressant orphelin avec un soin religieux. »
Il va sans dire que le serin était un canard.
Cette berquinade fut présentée à M. ***, qui la trouva fort de son goût et l'accepta sans hésiter.
Le succès en fut tel qu'il se vit obligé, pour satisfaire à la curiosité du public, de faire l'acquisition d'un canari , qu'il exposa à l'endroit le plus apparent de son magasin.
— Pauvre petit ! disaient tout attendries les clientes qui affluaient à la boutique, en regardant l'oiseau perché silencieusement sur son bâton, il ne chante donc pas ?
— Jamais, madame.
— Ne croirait-on pas qu'il porte le deuil de sa maîtresse ?
La vérité est que M.** "' avait, par mégarde, acheté une serine au lieu d'un serin.
M. *** vit encore, et j'invoque son témoignage.
Pour certaine couturière, non moins jalouse de la réputation de femme du monde que de la renommée de bonne faiseuse, j'employais la réclame à double détente. Exemple :
a Une granae dame russe, madame de K..., avait corn-
mandé chez une de nos couturières en renom, aussi connue par F exquise distinction de ses manières que par l'incomparable supériorité de sa maison (est -il nécessaire de nommer madame de B...?), une toilette de bal visant presque au costume de cour de la belle Gabrielle d'Estrées.
« Le jour môme du bal, madame de K... alla faire chez sa faiseuse une répétition générale de sa toilette.
a La robe était un chef-d'œuvre. — Le corsage était une merveille; — mais impossible d'y entrer.
« Madame de K... était dans une désolation extrême. On tenta un dernier effort, — et le corsage entra.
a Madame de K... était très-pâle.
a — J'étouffe, dit-elle en respirant des sels.
« — Madame s'y fera peu à peu, dit la faiseuse. Et puis au bal, on diminue. — Ah ! si c'était pour un dîner madame se trouverait mal pour sûr.
f — Mais c'est justement pour un grand dîner. On danse après.
« — Alors madame ne peut pas dîner !
ce — Faites-moi apporter douze huîtres et une bouteille de bordeaux. Je prétexterai une migraine, et je ne mangerai pas là-bas.
« — Douze huîtres... c'est beaucoup !... madame peut en manger onze. Mais pas une de plus.
« — Va pour onze huîtres.
a On apporta, sur un plateau d'argent, une assiette de Sèvres chargée de onze huîtres, et une bouteille de Château- Laffitte flanquée d'un verre mousseline.
<c Le dîner eut lieu suivant l'ordonnance ; le soir, madame de K... avait bien mal à l'estomac, mais sa robe était la plus belle et la plus jalousée de toutes les robes. »
Tel est le type de ce que j'appelais la réclame à double détente.
t Exquise distinction de manières, plateau d'argent, assiette de Sèvres, Cbàteau-Laffitte, verre mousseline. » Voilà pour la femme du monde.
« Robe chef-d'œuvre, corsage merveille, » voilà pour la couturière.
Et remarquez l'adresse infinie de la rédaction ; c'est à peine si la réclame transpire à travers l'anecdote.
Quelques-unes en riaient : « Une folle qui se condamne à la diète, afin de s'amincir la taille ! »
Mais les femmes sérieuses considéraient la chose sous une face moins futile, et pour peu qu'elles fussent gênées par une exubérance de santé, elles se gardaient bien d'oublier la douzaine d'huîtres « moins une, » et, par une déduction naturelle, les corsages de madame de B...
L'occasion me paraît trop belle pour négliger de placer ici Thistoriette de Barbey d'Aurevilly.
Tous ceux qui connaissent de vue ce spirituel écrivain savent qu'il est dans l'usage de se sangler le buste et la taille de telle sorte qu'une puce ne circulerait pas entre sa chemise et sa peau. Or, certain jour qu'il assistait, hermétiquement ficelé dans une redingote faite exprès pour la circonstance, à la noce de Théophile Sylvestre :
— Ah ! mon ami, dit-il tout bas à son voisin, je sens que si je communiais, j'éclaterais !
Rien ne me serait plus facile que de multiplier les spécimens, mais en voilà assez, quant à présent, pour donner au lecteur l'idée de cette variété de littérature tant déflorée depuis par la contrefaçon.
Il y avait aussi, parmi les coryphées du genre, le père Champeaux, rédacteur du journal le Bon Ton, qui, dédaignant le vulgaire artifice du pseudonyme féminin, affichait carrément son sexe, et signait E. de Champeaux.
Un type perdu, ce Champeaux !
Rond comme le bonhomme Silène, auquel il ressemblait par plus d'un côté, il griffonnait toutes les semaines une douzaine d'articles de modes sur le comptoir du marchand de vin. C'était entre deux verres de piquette qu'il écrivait à une marquise quelconque sa chronique invariablement datée d'un château, non pas le Château- Margot, je suppose.
Chansonnier émérite et membre de l'ancien Caveau, où florissait le culte de la dive bouteille, il était homme encore à trouss r à ses heures un hymne « en l'honneur de Bacchus. » Pour la prose, elle coulait de source, à la condition que la source fût abondamment arrosée.
Il affichait, à l'endroit des décrets de l'Académie, une complète indépendance et ne se gênait pas pour enrichir le vocabulaire des mots dont le besoin lui semblait se faire sentir. C'est ainsi qu'il avait forgé pour son usage l'adjectif modis tique, qui, malheureusement, ne paraît
pas lui avoir survécu, et le substantif cavalière pour synonyme de femme comme il faut.
Il excellait à enfiler des chapelets de noms escortés d'une épithète laudative, et à marier, sans-souci du qu'en dira-t-on, les industries les moins faites pour vivre ensemble, rapprochant, dans une même réclame , les socques articulés des cachemires de l'Inde, et couronnant, sans l'ombre d'un scrupule, sa chronique de modes par cette phrase stéréotypée toutes les fois qu'il ne trouvait pas autre chose :
« Ajoutons que pas une élégante n'oserait se permettre de monter dans son équipage sans s'être munie d'un flacon d'eau dentifrice du docteur Delabarre. »
Ou bien encore :
« Nous ne terminerons pas cette revue modistique sans recommander à nos belles « cavalières » que la saison ramène de leurs châteaux au sein de leurs aristocratiques salons, la Compagnie bordelaise et bourguignonne, si connue pour fournir d'excellent ordinaire au prix de douze sous le litre, et le charbon de Paris, de Popelin Ducarre, qui cumule la fabrication de ce combustible économique avec la fourniture des robes habillées et des confections de luxe, dans laquelle il ne connaît pas de rivaux. »
Il est mort, ce brave père Champeaux ; que la réclame lui soit légère ! Jamais, certes, récipiendaire ne bourra son discours de réception d'autant de louanges que ce
bonhomme n'avait Fart d'en faire tenir dans une annonce de cent sous. Il avait pour chaque industrie une ou deux métaphores dithyrambiques qui lui servaient de passepartout. Par exemple :
a Faguer-Làboulée, dont les parfums défient la myrrhe et l'encens de l'Orient ;
« Verdier, le roi des cannes ;
a Froment-Meurice, le Cellini moderne (a-t-elle servi, celle-là !) ;
a Batton, de qui les fleurs jouent si bien la nature qu'on les cueillerait sur leurs tiges, » etc., etc.
Vous croyez que je ris ? eh bien ! c'est à peine si, toutes pimentées qu'elles étaient , ces formules admiratives flattaient à un degré suffisant le palais blasé de l'industriel. Maurice Beauvais, dont je chantais hebdomadairement les louanges dans la Sylphide, me disait un jour :
— Voyez-vous, mon cher monsieur , ce que je déteste dans la publicité, c'est l'exagération et l'hyperbole. Quand vous avez a parler de moi, dites tout simplement : Maurice Beauvais, le roi de la mode, et rien de plus.
Quant à Guerlain, je n'oublierai jamais qu'une fois que j'avais tiré en son honneur un feu d'artifice dont le bouquet se terminait par cette bombe : « Guerlain, le demi-dieu des parfums, » j'allai le voir le lendemain de l'apparition du numéro. Ii s'agissait de renouveler un traité, et je comptais beaucoup, pour enlever l'affaire, sur l'effet de cet article.
J'entre ; il était à son comptoir. Je vais à lui avec le sourire d'un homme fort du témoignage de sa conscience. H me reçoit d'un air assez pincé et d'un ton où perçait l'ironie de l'amour-propre blessé , il me dit :
— Quel est donc le dieu des parfums, Lubin ou Faguer-Laboulée ?
Le terrain le plus avantageux pour la culture et l'exploitation de la réclame, c'était le feuilleton dé la Presse, signé Louise de Saint-Loup, du nom de ma bonne grand'mère. Au début, nous avions grand soin de relever la fadeur de la prose marchande par le piquant d'un joli mot ou d'une nouvelle à la main toute fraîche, que nous glissions en tête, en queue, partout où l'on trouvait un vide.
Exemples :
a Une jeune Anglaise affligée d'un nez purpurin sur un visage pâle, s'asseyait l'autre soir dans le salon de madame F... On la disait mal mariée à un descendant de Silène et de Falstaff.
a — Pauvre femme ! se mit à dire sa meilleure amie en faisant remarquer charitablement son air triste ; est-elle assez malheureuse ! C'est son mari qui boit, et c'est elle qui a le nez rouge »
« Madame de L... racontait qu'étant allée visiter l'hospice d' la Salpétrière avec la femme d'un ministre étranger, elle avait demandé à une folle quel était son maL
a — Le mal que nous avons, répondit la malade, s'appelle vapeurs chez vous autres femmes du monde ; ici, à la Salpétrière, cela s'appelle folie. Seulement, chez vous cela se traite avec des bals, des spectacles et des diamants, et chez nous avec des douches.
Mais à mesure que montait la marée de la ligne subventionnée, on commençait par enlever du ventre de l'article toute la copie improductive, après quoi, pour rentrer dans le moule imposé par la mise en pages, on extirpait la queue, on amputait la tète, de telle sorte qu'une fois achevé ce travail de Procuste, il ne restait littéralement que le squelette, c'est-à-dire l'annonce... sans phrases.
Aussi certains abonnés, médiocrement sensibles aux charmas de cette littérature d'affiche, écrivaient-ils ingénument à la direction de la Presse que, sans vouloir déprécier le mérite de madame Louise de Saint-Loup, ils préféraient à ses articles ceux du vicomte de Launay.
Je le crois, parbleu ! bien : le vicomte de Launay, c'était cette adorable Delphine Gay (madame Emile de Girardin), la Sévigné de notre siècle, dont les Courriers de Paris sont restés des modèles d'atticisme, d'esprit, de grâce, de finesse et d'observation.
Revenons à madame Amet-Junot d'Abrantès. Elle avait épousé M. Amet, employé dans les postes, après avoir renoncé à la vie religieuse qu'elle avait embrassée
d'abord. Elle resta quelques années au couvent; sa santé l'obligea de le quitter.
Madame Amet était une personne distinguée; elle ne manquait pas de savoir-faire dans sa spécialité. Elle commença par écrire les articles de la Sylphide, et ensuite, après mon nouvel arrangement, elle fit en même temps ceux de la Presse.
Madame Amet avait pour sœur madame Aubert, femme d'un ancien garde-du-corps , et pour frère Napoléon d'Abrantès, un bohème illustre dans les fastes de cette corporation. Ses mots et son esprit ont défrayé les soupers pendant longtemps. Il existe sur lui une anecdote qu'il est peut-être difficile de citer, parce qu'elle est très-connue; il serait encore plus difficile de la taire, parce qu'on aurait l'air de l'ignorer. C'est celle du papier timbré sur lequel il écrivait un billet à ordre.
— Ce que c'est que la chance pourtant, dit-il d'un ton dramatique , et combien elle tourne ! Voici un papier qui, tout à l'heure, lorsqu'il était blanc, valait dix sous ; eh bien ! il ne vaut plus absolument rien depuis que je me suis avisé d'y tracer un autographe.
Les pauvres enfants d'Abrantès sont nés au milieu des ducats et des doublons. Leur père, un des vice-rois du premier Empire.avait eu en sa possession les trésors des Indes ; il n'en restait rien, hélas ! Leur mère fut la duchesse d'Abrantès, qui a laissé des Mémoires et qui eut, grâce à eux, quelques succès littéraires.
EUe avait de l'esprit, et beaucoup ; elle tint un rang distingué dans le monde, et, après avoir joui de toutes les joies des fieureus, elle eut des derniers jours fort misérables.
Son courage et sa persévérance furent au-dessus de tout éloge; elle travaillait sans relâche pour soutenir à peu près sa position, et, sur la fin de sa vie, son état de surexcitation était tel qu'elle ne pouvait trouver un instant de sommeil, à moins d'avaler de l'opium à grandes doses; elle en devait pour plus de 200 francs à son pharmacien quand elle mourut.
Sa santé s'en allait dans son écritoire.
Peut-être eût-elle résisté à la fatigue, mais un chagrin de cœur l'acheva. Un homme dont on a très-diversement parlé, à qui l'on ne peut refuser de l'esprit et de la séduction, se fit présenter chez elle. Je n'ai pas connu personnellement le marquis de Cusline, je ne puis donc pas donner mon avis dans la question de controverse qui s'élève sur sa mémoire, lorsque le hasard la fait évoquer.
J'ai appris seulement, par un ami de la duchesse, ce qui s'était passé entre eux. Il lui fit une cour assidue et lui écrivit îles lettres pleines de ces phrases auxquelles U- fcrmncH se laissent prendre et qui sont des selles à Iouh chevaux ; elles se figurent, chacune en particulier, qu'un n'en a jamais dit autant à personne. Lorsqu'elles
■it Jeunes, ce sont des nouveautés, et elles en sont
avides ; lorsqu'elles ne le sont plus, ce sont des résurrections, ce sont des surprises qui leur semblent mille fois plus douces à retrouver.
Or, madame d'Abrantès avait plus de la cinquantaine quand elle recevait ces poulets aristocratiques d'un homme fort riche, fort bien placé, et qui flattait en même temps son amour-propre et son cœur. Elle revint à la vie sous ce souffle printanier. Bien que le héros fût assorti à son âge, elle se mit à aimer comme à vingt ans, et parcourut avec délices cette carte du Tendre dont elle avait oublié les sentiers et les hôtelleries.
Fut-elle aimée ? Je ne sais. Les malins prétendirent que , pour certaines causes , le marquis avait besoin d'afficher une passion. 11 l'avait choisie comme une sorte d'écriteau qu'on place à la porte d'une maison à louer. Peut-être voulait-il faire dire que, puisqu'il aimait celle-là, il était susceptible d'en aimer bien d'autres.
Quoi qu'il en soit, un beau jour il disparut, et rien ne put le ramener : ni les prières, ni les larmes, ni les reproches. Il avait sans doute produit l'effet voulu sur l'opinion publique. 11 ne donna aucun motif à son départ, ne formula aucunes plaintes ; seulement, il s'en alla juste au moment où la duchesse et ses amis croyaient le mariage à la veille de se conclure.
Elle ne résista pas à cet abandon : les Arianes de cet àge-là n'ont plus l'espoir de rencontrer des Bacchus. Elle dépérit d'une manière sensible ; fort peu de temps après, elle s'éteignit, presque la plume à la main.
La reine Amélie, instruite, par Dumas, je crois, de l'état de gène où se trouvait la mourante, voulut subvenir aux frais indispensables. Ce secours n'arriva que pour la faire enterrer.